CHAPITRE VIII (8)

décembre 1, 2007

L’islam sous les Abbassides. – Le Califat est transféré de Damas à Bagdad où il subit l’influence gréco-perse. Grâce à 1’administration des Barmécides, ministres d’origine perse, les Califes s’entourent de savants et de lettrés étrangers qui donnent à leur règne une splendeur incomparable ; mais en voulant organiser la législation musulmane, les Califes, sous l’inspiration des Vieux Musulmans, fixent immuablement la doctrine islamique et rendent tout progrès impossible. – C’est la cause et le commencement de la décadence des peuples de religion mahométane. – L’Espagne se détache de l’Empire, donnant un exemple d’indiscipline qui trouvera plus tard des imitateurs.

La révolution qui porta les Abbassides au pouvoir est le résultat d’un triple mouvement de réaction ; D’abord, réaction des Vieux Musulmans, des pieux croyants, fidèlement attachés aux traditions mahométistes, qui considéraient les Ommeyades non seulement comme des usurpateurs, parce qu’ils ne descendaient pas du Prophète et parce qu’ils n’avaient pas accepté le principe de l’élection pour la désignation du Calife, mais aussi comme de mauvais musulmans, parce que leurs ancêtres avaient persécuté Mahomet et parce qu’eux-mêmes, indifférents en matière de religion, avaient adopté les moeurs syriennes et laissaient se développer la civilisation gréco-latine.

Ensuite, réaction de l’Asie orientale, contre l’Asie occidentale : les populations de l’Irak, malmenées par les Ommeyades parce qu’elles avaient défendu la cause des Alides, tenues dans une dépendance servile, avaient prêté leur appui aux Vieux Musulmans, non pas par respect des traditions, ni par souci religieux, mais par esprit de vengeance, pour se débarrasser de leurs oppresseurs.

Enfin, réaction de l’esprit arabe, de l’esprit bédouin, contre la civilisation gréco-latine et chrétienne qui menaçait d’absorber l’Islam.

Il y avait aussi une double question d’intérêts égoïstes. Les Vieux Musulmans entendaient que le siège du Califat fut transféré dans le Hedjaz, à La Mecque ou à Médine : les populations de l’Asie orientale émettaient la même prétention au profit d’une de leurs villes. Les uns et les autres s’entendirent tout d’abord pour abattre les Ommeyades et pour se venger de la Syrie et des Syriens, qu’ils accablèrent de représailles et dont ils tentèrent de ruiner la prospérité. De même, ils tombèrent d’accord pour décider que Damas ne serait plus le siège du Califat, mais quand il fallut désigner la nouvelle capitale de I’Islam, l’entente cessa.

Aboul-Abbas (750-754) qui se souciait peu d’aller à La Mecque ou à Médine, s’établit d’abord à Anbar. A sa mort, son frère Alman­sour (754-775), qui lui succéda, choisit Koufah pour résidence, mais comme cette ville comptait trop de gens dévoués aux Alides, il décida de fonder une cité nouvelle : Bagdad, au bord du Tigre, près de l’ancienne Séleucie, en pleine Asie orientale.

Ce choix provoqua le mécontentement des Syriens, des Ommeyades et même des Vieux Musulmans du Hedjaz et comme les uns et les autres, quoique divisés par d’ardentes rivalités, étaient puissants en Espagne et dans le Moghreb, ils y provoquèrent des soulèvements. L’Espagne proclama un Calife de son choix (755), un Ommeyade naturellement. Sans aller aussi loin, le Moghreb s’isola cependant. Les deux provinces vécurent à part de l’Empire (1).

Il était dans la destinée des Arabes de subir des influences étrangères. Sans culture intellectuelle, sans passé artistique, littéraire ou scientifique, dépourvus de génie créateur, ils furent obligés, pour tout ce qui se rapportait au domaine de l’esprit, d’accepter le concours de l’étranger. Les Ommeyades avaient subi l’influence syrienne, c’est-à-dire gréco-latine; les Abbassides subirent l’influence de la Perse ou plutôt gréco­perse, car la pensée hellénique, plus ou moins déformée, avait pénétré partout dans le monde antique.

Les méthodes administratives des Ommeyades étaient copiées sur celles des Byzantins, le Gouvernement des Abbassides s’inspira des méthodes de la Perse. Les gouverneurs de provinces rappelaient les anciens Satrapes. Munis des pouvoirs les plus étendus, ils administraient les territoires et percevaient les impôts, au moyen desquels ils recrutaient et entretenaient des armées, payaient les fonctionnaires, pourvoyaient à la construction et à l’entretien des édifices publics. Ils envoyaient le surplus au Calife.

Ce système administratif présentait un avantage. Il permettait de donner à chaque province le mode de gouvernement qui convenait à ses besoins et à ses habitudes ; il avait un inconvénient : il laissait trop d’indépendance à des populations imparfaitement pénétrées de l’idéal musulman et donnait trop d’autorité aux gouverneurs. Ceux-ci s’enrichissaient par des exactions scandaleuses et s’entouraient de gens dévoués ; puis, quand ils se sentaient assez forts, ils se rebellaient contre le pouvoir central (2). C’est ce qui s’était déjà produit dans le Khorassan et en Espagne ; c’est ce qui se produisit plus tard un peu partout.

Almansour tenta de remédier à cet inconvénienten changeant souvent les gouverneurs et en écartant de ces emplois les représentants des grandes familles : vaine précaution ! Les gens de rien commirent plus d’exactions encore et ne furent pas plus fidèles.

Il se passa à Bagdad ce qui s’était passé à Damas. Les Arabes adoptèrent les mœurs du pays qui ne valaient pas mieux que les mœurs syriennes et byzantines. Almansour s’entoura d’un faste copié sur celui des rois sassanides. Les revenus de l’empire évalués à 750 millions de francs lui permirent de déployer un luxe inouï qui fut fatal au caractère arabe. Entouré d’une cour brillante, habitant un palais merveilleux, le Calife devint unpotentat asiatique, qui n’apparaissait à la foule qu’en de rares occasions, au milieu d’une pompe impressionnante dont on trouve le reflet dans les contes desMille et une Nuits.

Ce désir de briller produisit même d’heureux résultats. Voulant, à l’exemple des souverains perses, s’entourer de tout ce qui pouvait contribuer à rehausser l’éclat du pouvoir, Almansour favorisa les savants et les écrivains et comme il n’existait aucun de ces derniers parmi les Arabes, ses libéralités allèrent forcément; à des étrangers. Il y avait en Persede nombreux lettrés. Des chrétiens schismatiques et des philosophes, exilés de l’école platonicienne d’Athènes à la suite des persécutions de Justinien, avaient introduit en orient les semences de la civilisation occidentale. Comme en Syrie, ces lettrés purent continuer leurs travaux dont les Arabes bénéficièrent plus tard.

Almansour fit traduire par des scribes syriens et persans les principaux auteurs grecs : Aristote, Hippocrate, Galien, Dioscoride, Archimède, Ptolémée ; ce sont ces traductions, plus ou moins fidèles, qui initièrent les Arabes aux découvertes scientifiques de l’antiquité (3). Comme en Syrie, et pour les mêmes raisons, il y eut, sous la façade musulmane un renouveau de civilisation, mais cette floraison ne devait rien au génie arabe; toute sa sève, tout son éclat provenaient de la pensée hellénique, modifiée et quelquefois déformée par les influences asiatiques.

Au surplus, ce ne sont pas les Califes eux-mêmes qui favorisèrent les lettres et les arts; ce sont plutôt leurs ministres, les Barmécides, d’origine perse, qui, durain un siècle, exercèrent une action prépondérante à la cour des Abbassides. Ce sont eux qui, possédant une instruction et une culture étendues, suppléèrent à l’insuffisance intellectuelle des Califes, firent leur éducation et peuplèrent leur cour de savants et de lettrés. Ce sont eux, également, qui firent exécuter les embellissements et les travaux d’utilité publique que les auteurs arabes attribuent aux Abbassides. Les seuls artisans dela splendeur musulmane à cette époque, ce sont les Barmécides, c’est-à-dire des Perses, si peu islamisés, que leurs ennemis les accusaient d’être restés païens.

Mohamed al Mahadi (785) et son fils, Al Hadi (786), qui succédèrent à Almansour, suivirent son exemple ou, plus exactement, les Barmécides les maintinrent dans la bonne voie, car ce furent eux qui, en réalité, exercèrent le pouvoir; mais le faste et l’opulence de ces premiers Califes abbassides furent surpassés par Haroun-al-Rachid (786-809) qui est resté, dans l’histoire, comme le type le plus complet des souverains orientaux (4). Tantôt généreux jusqu’à l’invraisemblance, prêt a tous les pardons et à toutes les prodigalités, recueillant dans la rue des mendiants pour les élever aux plus hautes dignités, protégeant les veuves et les orphelins, secourant l’infortune, châtiant le crime, comme un chevalier errant ; tantôt d’une cruauté inouïe, lorsque les vieux instincts arabes surgissent sous le mince vernis d’une civilisation d’emprunt., témoin le meurtre et l’exil des Barmécides qui avaient été les artisans de la prospérité des Abbassides; tantôt d’une bonhomie souriante, tantôt d’une fierté maladive ; brave jusqu’à la témérité et, parfois, s’avilissant dans les plus basses orgies; vindicatif et magnanime, astucieux et loyal; toujours guidé par des sentiments excessifs : bref, toutes les qualités et tous les défauts du Bédouin apparaissent en lui de façon éclatante, accrus encore par l’influence asiatique.

A part deux expéditions contre l’impératrice Irène de Constantinople (790) et contre son successeur, Nicéphore (802) qui furent vaincus et obligés de payer un tribut annuel de soixante mille dinars (5), le règne de Haroun-al-Rachid fut calme et consacré uniquement à des réformes administratives. La tâche était immense. Il fallut créer toute une organisation, tant au point de vue financier, qu’au point de vue législatif. Il fallut centraliser le paiement des dépenses publiques et la perception des revenus de l’Etat. Ceux-ci se composaient du produit des impôts: djezieh ou impôt sur les infidèles habitant en territoire musulman, kharadj, contribution foncière acquittée par les non musulmans, dîme prélevée sur les musulmans, des droits de douane de l’exploitation des mines, des biens faisant retour à l’Etat faute d’héritiers et des tributs imposés aux peuples étrangers.

Grâce aux sages conseils des Barmécides, Haroun-al-Rachid employa utilement les immenses revenus de l’empire. Des collèges et des bibliothèques furent fondés pour la diffusion des connaissances scientifiques empruntées aux ouvrages de l’antiquité grecque. La langue arabe se propagea dans toutes les parties de l’Asie et détrôna définitivement les idiomes anciens (6). Pour se plier aux exigences d’une nomenclature nouvelle, elle dut s’enrichir de termes étrangers, pris au grec et à l’araméen. Les savants grecs, syriens, persans, indiens, attirés par les libéralités du Calife, instruisirent les Arabes. Grâce à ces savants, les mathématiques, l’astronomie et l’astrologie, la médecine, la chimie et l’alchimie furent en honneur et firent quelques progrès. Les Arabes, encore ignorants, purent s’arracher à leur barbarie, en puisant dans les trésors du labeur gréco-latin les connaissances qui leur manquaient. Ils furent de studieux élèves et des compilateurs remarquables ; et si, faute de l’esprit novateur, ils n’ajoutèrent rien aux découvertes de l’antiquité, ils contribuèrent à les répandre. A ce titre, les Abbassides et surtout leurs ministres, les Barmécides, méritent de figurer parmi les bienfaiteurs de l’humanité.

Il fallut également établir une législation musulmane. Jusqu’alors, les Califes ou leurs représentants rendaient la justice en s’inspirant du Koran et des traditions. Il résultait de cette méthode arbitraire des interprétations et des jugements souvent contradictoires : et la nécessité s’imposa bientôt de fixer une doctrine de jurisprudence, de rédiger un code qui donnât aux juges des directives et aux justiciables des garanties d’équité.

Ce fut une oeuvre d’une importance capitale (7). Comme elle a exercé sur les destinées de l’Empire des Califes une influence considérable, puisqu’en fixant immuablement la doctrine islamique, elle rendit tout progrès impossible et frappa de paralysie la société musulmane, on l’étudiera dans un chapitre spécial ; mais on peut, dès maintenant, s’étonner que cette oeuvre, entreprise dans un esprit libéral par les Abbassides, ait abouti à des résultats complètement opposés aux idées qui l’avaient inspirée et que, rédigé sur l’ordre de souverains, si tolérants que beaucoup d’entre eux furent accusés d’irréligion, ce code soit devenu l’instrument du fanatisme le plus intransigeant.

La grande faute du règne de Haroun-al-Rachid, une lourde faute qui fut fatale à l’avenir des Abbassides et même de l’empire musulman, ce fut la disgrâce des Barmécides. Ces ministres perses, d’une haute valeur intellectuelle et d’un génie capable d’affronter les plus vastes entreprises, avaient donné à l’empire une direction éclairée. Ils furent les artisans de la prospérité des Abbassides et de la grandeur musulmane. Eux disparus, les souverains arabes, livrés à eux-mêmes, ne surent pas diriger cet immenseassemblage de peuples dissemblables et l’empire tomba en décadence. C’est une preuve de plus de l’incapacité des Arabes à gouverner et surtout à administrer.

Le successeur de Haroun-al-Rachid fut son fils, Amin, un incapable et un efféminé qui dût, après quelques années d’un règne stérile, passer le pouvoir à son frère Al Mamoun (813-833).

Al Mamoun, moins soucieux de faste, mais plus cultivé que son père, exerça l’influence la plus heureuse. Entouré de l’élite des savants grecs, syriens, perses, coptes et chaldéens, il recueillit à grands frais les ouvrages de l’école d’Alexandrie, les fit traduire en arabe et répandre. Il multiplia les établissements d’instruction et fonda même une école de filles dont les professeurs étaient des femmes, venues d’Athènes et de Constantinople. Éduqué par des savants étrangers dans le culte des lettres grecques, indifférent aux prescriptions religieuses, il se montra très libéral envers les non musulmans. Il confia la plupart des charges de l’empire à des Grecs et à des Perses. Son esprit de tolérance le fit même accuser d’irréligion, surtout lorsqu’il refusa de sévir contre une secte nouvelle, le Zendekisme, née dans le Khorassan, au contact du Mazdéisme (8). Son amour pour la science était si grand, qu’on prétend qu’il déclara la guerre à l’empereur de Constantinople, parce que celui-ci avait refusé de lui envoyer un mathématicien célèbre du nom de Léon.

Les auteurs arabes exagèrent et il est probable qu’il y eût d’autres causes à cette guerre, notamment la mauvaise volonté des Grecs à payer le tribut annuel imposé jadis par Haroun-al-Rachid.

A partir de ce moment (829), les hostilités reprirent entre Grecs et Arabes et se continuèrent avec des chances diverses jusqu’en 842,sous le règne de Motassem, successeur d’Al Mamoun.

Al Motassem (833-842) suivit l’exemple de ses devanciers. Comme eux, il favorisa les sciences et les lettres. Comme eux, il se montra hostile aux manoeuvres des fanatiques. La lutte des vieux musulmans contre l’influence des civilisations étrangères, née sous les premiers Califes ommeyades, continuait plus vive que jamais.

Dès les temps les plus reculés, il y eut toujours deux partis dans l’Islam : le parti des fanatiques, attachés à une interprétation étroite du Koran et à la soumission rigoureuse aux dogmes et le parti de ceux qui cherchaient à faire bénéficier la société musulmane des progrès réalisés par d’autres peuples : Grecs, Syriens, Perses, etc.

En réalité, les vieux musulmans furent d’abord les Médinois, c’est-à-dire les représentants de la réaction mahométiste contre les vieilles traditions arabes, soutenues par les Mekkois ; mais quand le Califat fut transféré à Damas par les Ommeyades et, plus tard à Bagdad, par les Abbassides, Médinois et Mekkois s’unirent pour combattre les influences gréco-syriennes et gréco-perses.

Ils représentèrent alors l’esprit arabe, l’esprit bédouin façonné par l’Islam. Ce sont ces deux tendances contradictoires qui provoquèrent la naissance tant de sectes, acharnées à se combattre. (9)

Sous Motassem, une de ces sectes, s’inspirant de la pensée des philosophes grecs, prit un développement tout particulier : les Motazélites qui soutenaient les doctrines du libre arbitre. Cette secte était combattue avec acharnement par le parti religieux. Motassem protégea les Motazélites ; si les principes de ceux-ci avaient prévalu, le monde musulman aurait pu évoluer selon les progrès de la civilisation, mais le fanatisme des vieux musulmans l’emporta et le Calife ne put faire triompher ses idées libérales. (10)

Son successeur Wathiq (842-846} renouvela les efforts en faveur des Motazélites et de la liberté de conscience. Il échoua. Il eut d’ailleurs d’autres soucis. Les Grecs, désireux de se soustraire à l’obligation de payer un tribut annuel, reprirent les hostilités. L’empereur Basile parvint à reconquérir les places de la Cilicie, perdues par ses prédécesseurs.

C’est le commencement de la décadence pour lesAbbassides et, on peut le dire, pour le conquérant arabe.

Apartir de cette date, les troubles succèdent aux troubles. Des Califes incapables et sans autorité traînent une existence stérile. Les schismes religieux, les intrigues de palais, les émeutes populaires, les révoltes des provinces conquises, les compétitions des prétendants au pouvoir suprême, l’indiscipline des armées et l’ambition des chefs militaires ruinent la prospérité de la société musulmane. L’immense empire arabe, trop hâtivement fondé, par un peuple dépourvu de culture intellectuelle et surtout de facultés politiques et administratives, se désagrège et sombre dans l’anarchie.

(1) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(2) QUATREMERE. – Mêm. Hist. Sur la dynastie des Califes Abbassides.
(3) YACOUB-ARTIN-PACHA. – l’instruction publique en Egypte, p. 11 et 12.
(4) QUATREMERE. – Mêm. Hist. Sur la dynastie des Khalifes abbassides.
(5) SCHLUMBERGER. – L’Epopée byzantine.
(6) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(7) SEIGNETTE. – Introduction à la traduction de Khalil.
(8) SYLVESTRE DE SACY. – Exposé de la religion des Druses.
(9) HAMMER. – Histoire des Assassins. Trad. Hellert et Lanourais.
(10) SYLVESTRE DE SACY. – Exposé de la religion des Druses.

CHAPITRE IX (9)

décembre 1, 2007

L’Islam sous les derniers, Abbassides. – L’Em­pire musulman s’achemine vers la décadence. – Les conquérants arabes noyés au milieu des populations soumises et incapables de les gouverner, perdent, à leur contact, leurs qua­lités guerrières. – Les Califes, d’ailleurs sans valeur, réduits au rôle de rois fainéants, sont obligés, pour leur défense, de recourir à des mercenaires étrangers qui deviennent bientôt leurs maîtres. – Les provinces, obéissant à des sentiments nationalistes, se séparent de l’Empire. – Les derniers Califes Abbassides ne possèdent plus que Bagdad. – Leur dynastie s’éteint dans l’ignominie.

A partir de la mort de Wathiq (846), l’Empire musulman d’Orient s’achemine vers la décadence. On en peut saisir les causes générales. Les conquérants arabes, noyés au milieu des peuples conquis, en ont subi l’influence. Il leur a été d’autant plus difficile de s’y dérober, qu’en imposant leur religion aux vaincus, ils les ont à leur niveau, Tout étranger converti devenait l’égal du vainqueur; il jouissait des mêmes droits, des mêmes prérogatives. Or, la plupart des peuples soumis, Syriens, Égyptiens, Grecs, l’erses, étaient plus cultivés, plus instruits, plus civilisés, plus affinés que les Arabes. Eux seuls étaient capables d’assumer les différentes fonctions de l’administration ; eux seuls, possédaient la culture intellectuelle, l’expérience et les connaissances nécessaires à l’organisation des provinces conquises. Ils devinrent donc, en réalité, les maîtres et ce furent eux qui exercèrent effectivement le pouvoir. A Damas, les Syriens avaient gouverné au nom des Ommeyades ; à Bagdad, les ministres Barmécides, d’origine perse, régnèrent pour le compte des Abbassides.

Comme ces nouveaux convertis avaient conservé leur mentalité et leurs coutumes et qu’ils étaient les plus nombreux, ils les imposèrent aux Arabes, de telle sorte que, sous l’étiquette musulmane, survivaient les moeurs locales, c’est-à-dire les moeurs gréco-perses, mœurs de peuples déjà corrompus par les vices de la décadence.

Dans cette ambiance de civilisation trop raffinée, les conquérants perdirent leurs qualités guerrières. Comme ils étaient dépourvus de la plus élémentaire culture intellectuelle, ils ne purent exercer une direction quelconque sur des populations qui leur étaient supérieures ; ils furent non des maîtres, mais des élèves ; ils s’instruisirent, ils copièrent et, naturellement par une tendance très humaine, ils s’assimilèrent surtout les vices : ils s’amollirent, ils se corrompirent (1).

Par leurs succès militaires, par leur puissance et leurs richesses, les Califes abbassides avaient inspiré aux peuples voisins une crainte qui leuravait valu une longue période de paix. Ce reposleur devint funeste. Les Bédouins, créés pourla lutte et la vie rude, perdirent leurs qualités d’audace et de vigueur. La richesse prodigieuse, qui résultait des tributs imposés aux peuples vaincus et des revenus des provinces conquises, acheva de les corrompre.

Enfin, les abus d’un pouvoir à peu près illimité avaient énervé les Califes. Entourés d’un luxe inouï, grisés par les lâches flatteries des courtisans, disposant à leur gré des vies humaines, ils devinrent des despotes comparables aux empereurs romains de la décadence. Les derniers Abbassides se signalèrent par leur cruauté, leurs vices, leur inconscience et leur incapacité. Dans les défauts de ces hommes, aveulis par l’abus des plaisirs, sans caractère et sans énergie, on reconnaît les signes de dégénérescence d’une race surmenée, fatiguée précocement par un changement trop brusque de ses conditions d’existence et corrompue au contact de civilisations trop avancée. En moins de trois siècles, les Arabes tombèrent au niveau des Byzantins et des Perses.

Les années qui suivirent la mort de Wathiq ne furent qu’une longue crise d’anarchie.

Les émeutes populaires, les intrigues de palais rendent précaire le pouvoir des Califes; aussi ceux-ci s’efforcent-ils de jouir de leur royauté éphémère en se livrant aux plus viles débauches. Leur entourage s’enrichit hâtivement par les pires exactions. Les intellectuels s’approprient les vaines subtilités du byzantinisme. Tout devient matière à ergoter : la science, la philosophie et surtout la religion.

La doctrine musulmane se complique de toutes les hypothèses des philosophes grecs et de toutes les superstitions des peuples vaincus. C’est un chaos de croyances. Chaque jour, apparaît une nouvelle secte qui accroît la confusion. L’une prétend que l’univers est illimité, ce qui est une grave hérésie; l’autre exige, pour croire, des preuves mathématiques et tombe dans le doute ; une autre, estimant qu’il est impossible de découvrir la vérité parmi tant de doctrines religieuses qui se contredisent, prêche le scepticisme; certains rhéteurs admettent l’existence de Dieu et la mission du Prophète, mais repoussent les autres dogmes ; d’autres, plus circonspects, nient la mission du Prophète (2)

Donc, pas d’unité religieuse; pas davantage d’unité politique. Chaque province, ayant conservé ses coutumes, se considère comme un Etat isolé. Certaines tendent à se séparer de l’empire. Dès 750, l’Espagne, et plus tard le Moghreb, avaient donné l’exemple de cette émancipation et comme leur indiscipline était restée impunie, grâce à la veulerie des derniers Abbassides, d’autres provinces, notamment le Khorassan, les imitèrent. L’empire musulman se décompose avec autant de rapidité qu’il s’est constitué.

Al Moutawakil (846-861), successeur de Wathiq, ouvre la série des souverains incapables. Cet être maladif, perverti et déséquilibré, manifestait les pires aberrations.

Il s’entourait d’animaux féroces auxquels ses favoris devaient faire leur cour. Maniaque et monomane, redoutant l’assassinat, il voyait partout des ennemis acharnés à sa perte. Hanté de folles hallucinations, il commit des crimes abominables : un jour, il fit brûler vif un de ses vizirs ; un autre jour, il convia à un festin les officiers de son palais et les fit massacrer (3). C’était cependant un raffiné et un délicat, aimant les beaux vers et les discours éloquents. Ce fut le Néron de l’Islam. Son fils Al Moustanser l’assassina et s’empara du pouvoir (861) ; mais il mourut peu après, usé par la débauche (862).

Un petit-fils du Calife AI Motassem, Al Moustaïn Billah, lui succéda. Il fut porté au pouvoir par la milice turque. A partir de cette date, l’ordre de succession n’est plus suivi. Ce sont les mercenaires du palais qui font et défont les Califes.

Depuis 842, sous le règne de Al Motassem, comme les Arabes, enrichis et aveulis, montraient quelque répugnance à risquer leur vie, on avait dû enrôler les prisonniers de guerre ; ceux du Turkestan s’étant révélés comme les meilleurs soldats, c’est à eux qu’on empruntait les gardes du palais. Ces mercenaires, d’abord instruments de domination entre les mains du monarque, imposèrent bientôt leur volonté : c’était le renouvellement de ce qui s’était passé à Rome au temps de la décadence (4).

Les troupes étrangères, soumises à une rude discipline sous le Califat de Wathiq, s’émancipèrent à sa mort. Ce furent elles qui proclamèrent Al Moutawakil ; puis, le trouvant trop avare, elles aidèrent son fils A1 Moustanser à s’en débarrasser. Enfin, elles obligèrent celui-ci à exclure ses frères du trône et à désigner comme successeur Al Moustaïn Billah.

Dès lors, les Califes passent comme des fantoches. Les milices turques, payées par un prétendant, l’élèvent au pouvoir, puis leur salaire perçu, elles 1e détrônent pour mériter les libéralités d’un autre.

Al Moustaïn régna trois ans (862-866) et fut remplacé par son frère Al Moutazz (866-869) Celui-ci, bientôt déposé, eut pour successeur un fils de Wathiq, Al Mouthadi Billah (869-870). Les mercenaires le tuèrent parce qu’il voulait leur imposer une discipline. Un second frère de A1 Moustaïn, Al Moutamid, fut porté au pouvoir (870-892). Il tenta de s’élever contre l’anarchie générale. La tâche était au-dessus de ses forces.

Les provinces trop hâtivement conquises, formaient un ensemble sans unité. Partout, les populations soumises, devenues musulmanes et jouissant des mêmes droits que le conquérant, absorbaient l’élément arabe (5). Celui-ci, incapable d’exercer une direction, subissait, au contraire, l’influence des mœurs et des coutumes étrangères. Le nationalisme régional s’affirmait, encouragé souvent par des gouverneurs ambitieux qui songeaient à s’émanciper. Un autre sentiment poussait à la révolte : le désir de ne pas payer le tribut.

Le Khorassan, après l’Espagne, avait rompu avec le pouvoir central. Le Tabarestan avait suivi son exemple (864). En 870, un certain Yakoub-es-Soffar-Yakoub le chaudronnier, ainsi nommé parce que son père exerçait cette profession – avait soulevé le Sedjestan, puis s’était emparé du Khorassan et du Tabarestan, se constituant un petit royaume indépendant dont les villes principales étaient Merou et Nischabour. Il songeait même au Califat. Pour s’en débarrasser, Al Moutamid lui reconnut la souveraineté sur les provinces qu’il détenait (877). Cet acte de veulerie encouragea les ambitieux.

Ismaël-ibn-Saman, gouverneur du Khowaresm et du Mawarannahar se révolta. Un aventurier s’empara de Bassorah, à l’aide de troupes nègres du Zanguebar, et s’y maintint jusqu’en 882. Ahmed-ben-Thoulou, Turc affranchi à qui on avait confié le gouvernement de l’Égypte et de la Syrie, refusa de payer l’impôt (877) et se déclara indépendant. L’empire tombait en déliquescence. Aucun souverain énergique pour rétablir l’ordre. Les Califes passent sans laisser d’autre trace que le souvenir de leurs débauches et de leur incapacité : A1 Mouthadhid (892-902), Al Mouktafi (902-908), Al Mouqtadir (908-932), A1 Qahir (932-934), Al Radhi (934­940).

Le Djezireh se sépare de l’empire et forme un petit état dont Mossoul est la capitale. La milice turque, toute puissante, multiplie ses intrigues Al Qahir est emprisonné par les gardes du palais, qui lui crèvent les yeux et le jettent ensuite à la rue où il est réduit à mendier.

Al Radhi, craignant les dangers du pouvoir, remit toute l’autorité entre les mains d’un Emir­el-Omra, émir des émirs, et vécut en roi fainéant. Ce fut une nouvelle cause de troubles. Les ambitieux briguèrent l’émirat (6). Le chef de la milice turque se révolta, assiégea le Calife dans son palais et l’obligea à le reconnaître comme émir (940). A partir de cette époque, ce sont les émirs – tels nos maires du palais – qui gouvernent. Le Calife n’est plus qu’un personnage sans autorité.

Sous le règne de A1 Mouttaqui (940-944) successeur de A1 Radhi, l’Arménie, la Géorgie et les petites provinces des bords de la mer Caspienne se séparent de l’empire. Les territoires entourant Bagdad font de même, de sorte qu’il ne reste plus au Calife que la capitale. Le souverain est un jouet entre les mains de l’émir-e1-omra, ou plutôt de la milice turque qui impose un de ses chefs comme émir. L’un de ses derniers, Tozun, condamne à mort Al Mouttaqui qu’il accusait d’avoir intrigué contre lui (944) et proclame a sa place A1 Moustakfi.

Les gens de Bagdad, exaspérés d’être gouvernés par des mercenaires turcs qui les pressurent, se révoltent et appellent à leur aide les Bouides qui s’étaient constitué un petit état dans l’ancien empire des Perses. Les Bouides chassent les Turcs de Bagdad et l’un d’eux, Moëz-ed-Doulat, se proclame émir-el-omra (945) et nomme Calife un membre de sa famille, Al Mouti (945-974).

Plus que jamais, c’est l’émir qui gouverne. Les Califes passent comme des ombres : A1 Taï (974-991), A1 Qadir Billah (991-1031), A1 Qaïm Bi-Amr-Illah (1031-1075). Certains d’entre eux, pour occuper leurs loisirs, s’adonnent aux lettres ; les autres se livrent à la débauche.

Bagdad, ruinée par les intrigues du palais et les émeutes populaires, perd sa prospérité et son influence. Privée du commerce et des revenus des provinces, c’est une tête sans corps (7). La vie reprend ailleurs : en Égypte, en Syrie, en Perse, dans l’Inde où des représentants des grandes familles locales exercent la souveraineté.

Les derniers Abbassides se succèdent au gré des intrigues des émirs ; Al Mouqtadi (1075­1094), A1 Moustadhir (1094-1118), Al Moustarchid (1118-1135), Al Rachid (1135-1136), Al Mouqtafi (1136-1160), Al Moustandji (1160-1170), Al Mousthadi (1170-1180), Al Nasir (1180-1225), Al Dahir (1225-1226), Al Moustansir (1226-1243), AI Moustasim (1243-1258). Ce dernier fut étranglé par l’ordre de Houlagan, lorsque ce souverain mogol s’empara de Bagdad.

La dynastie des Abbassides finit dans l’ignominie. Incapables de gouverner et d’administrer, dépourvus de tout sens politique, uniquement préoccupés de jouir, les souverains arabes n’ont pu jouer un rôle qu’en se laissant diriger par des étrangers. Tous, même les plus brillants, furent des fantoches dont les ministres syriens ou perses tirèrent les ficelles. Dès que ce concours cessa, leur puissance s’effondra. En somme, la splendeur du règne des Califes ommeyades et des premiers Califes abbassides ne fut que le reflet de la civilisation gréco-syrienne et gréco-perse. Les Arabes n’ont pu empêcher l’ultime épanouissement de cette civilisation, mais ils n’ont pas contribué à son éclat, parce qu’ils manquaient de culture intellectuelle.

Ce sont les Syriens, les Grecs, les Perses, islamisés par la violence, qui, malgré la barbarie du conquérant ont produit cet effort que l’on attribue faussement aux Arabes ; et cet effort a été lui-même paralysé, puis complètement enrayé, lorsque la doctrine musulmane, fixée par les docteurs de la foi et devenue immuable, empêcha toute innovation, tout progrès, toute adaptation.

C’est au deuxième siècle de l’Hégire que cette œuvre de mort fut accomplie. C’est à partir de cette date que commença la décadence de l’empire des Califes. D’abord insensible, parce que les individus, soumis à l’Islam, avaient conservé, malgré leur conversion forcée, leur mentalité et leur bagage intellectuel, elle s’accentua sous les générations suivantes, au fur et à mesure que celles-ci, élevées dans l’étroite prison des dogmes Musulmans, perdaient leurs qualités nationales.

L’Islam ne fût pas un flambeau, comme on l’a prétendu ; ce fut un éteignoir. Conçu par un cerveau barbare, à l’usage d’un peuple barbare, il était – et il demeure – incapable de s’adapter à la civilisation. Partout où il a dominé, il a brisé l’élan vers le progrès et enrayé l’évolution de la société.

(01) WEIL. – Histoire des Califes.
(02) SYLVESTRE DE SACY. – Exposé de la religion Druses.
(03) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(04) QUATREMERE. – Mêm. Hist. Sur la dynastie des Khalifes Abbassides.
(05) DOZY- Histoire des Musulmans d’Espagne.
(06) QUATREMERE. – Ouvrage cité.
(07) Weil. – Histoire des Califes.

CHAPITRE X (10)

décembre 1, 2007

Les causes du démembrement de l’Empire musulman. – La principale est l’incapacité des Arabes à gouverner. – L’histoire des Califes d’Espagne est identique à celle des Califes de Damas et de Bagdad : Mêmes causes de grandeur éphémère, mêmes causes de décadence. – il n’y a pas eu, en Espagne, de civilisation arabe, mais un renouveau de la civilisation latine. – Celle-ci s’est développée sous la façade musulmane et malgré les musulmans. – Les monuments attribués aux Arabes sont l’oeuvre d’architectes espagnols.

La cause principale de l’effondrement de la puissance des Arabes, c’est qu’ils furent incapables d’administrer leurs conquêtes. Ce qui avait fait le succès des conquérants romains et grecs, c’est qu’ils possédaient chez eux une administration parfaitement organisée, qu’ils n’avaient plus qu’à appliquer aux peuples soumis, en l’adaptant à leurs moeurs. Ils apportaient donc aux vaincus un régime d’ordre qui, par la prospérité qui en résultait, faisait oublier les brutalités de la conquête.

Les Arabes ne possédaient aucune organisation. En Arabie, il n’y avait pas d’Etat. Les tribus nomades vivaient librement ; les individus n’obéissaient à aucune autorité ; ni pouvoir dirigeant, ni administration : c’était un régime d’anarchie.

Quand les successeurs de Mahomet réalisèrent des conquêtes, ils durent, en l’absence de toute organisation arabe, adopter celle qui existait dans les provinces soumises et ils ne purent la maintenir qu’avec le concours des vaincus. Leur infériorité politique apparut donc, dès le premier jour, aux peuples étrangers et diminua leur prestige. Enfin, la religion musulmane, conçue à l’usage d’une collectivité de nomades, s’adaptait difficilement aux moeurs et aux coutumes de nations sédentaires dont la mentalité et les besoins étaient différents. Aussi se produisit-il très vite, comme c’était inévitable, des heurts et des froissements. Les peuples, d’abord stupéfaits de la ruée musulmane, se reprirent bientôt et essayèrent de recouvrer leur indépendance.

Mais les Arabes, enivrés par leurs succès, exercèrent de si dures représailles, que les vaincus, terrifiés, se résignèrent, à la servitude. Se croyant alors à l’abri de tout danger, les Arabes goûtèrent la joie de vivre. Au contact des vieilles civilisations gréco-syriennes et gréco-perses, ils s’amollirent et perdirent leurs qualités guerrières, au point que les Califes durent constituer des milices étrangères pour assurer la défense de l’Empire.

Dès que les peuples soumis eurent constaté cet affaiblissement, ils reprirent leurs projets d’indépendance. Plusieurs causes les y poussèrent :

1. Le nationalisme régional, exaspéré, comme il est normal, par les brimades d’une domination étrangère, le désir des populations d’être gouvernées par des gens de leur langue et de leur mentalité ;

2. L’incapacité absolue des gouvernants arabes, incapacité qui ne leur permit pas d’améliorer l’administration des provinces conquises et qui les obligea à tolérer les exactions des fonctionnaires étrangers ;

3. Le désir de se soustraire au paiement du tribut. Dans les provinces soumises, tous les individus payaient des impôts, élevés pour les non musulmans, plus légers pour les convertis. Ces impôts étaient lourdement aggravés par les concussions des percepteurs. L’argent, arraché aux vaincus, servait à enrichir les gouverneurs arabes ; le surplus allait à Damas ou à Bagdad entretenir le luxe des Califes, si bien que la domination musulmane apparaissait comme une exploitation des peuples soumis, au profit des Arabes ;

4. Les dissensions qui divisaient les conquérants. Les Alides intriguaient en Perse, les Ommeyades en Syrie, en Espagne et dans le Moghreb, les Vieux Musulmans dans l’Irak. Tous ces rivaux, acharnés à se nuire, cherchaient à recruter des partisans parmi les non Arabes, et cette propagande ne pouvait que nuire à l’unité et qu’accroître l’esprit d’indiscipline.

5. L’ambition des gouverneurs. Par suite de la mauvaise organisation de l’Empire arabe, les gouverneurs jouissaient d’une telle indépendance, qu’ils étaient, dans leur province, les égaux du Calife. Ils percevaient les impôts sans contrôle ; ils recrutaient les troupes nécessaires à leur défense ; celle liberté amena insensiblement les ambitieux à la révolte contre le pouvoir central ;

6. L’exaspérante rigueur des fanatiques. Il y eut toujours dans l’Islam des défenseurs rigides des dogmes Koraniques ; ces fanatiques triomphèrent au deuxième siècle, lorsqu’ils obtinrent qu’on fixât immuablement la doctrine. Dès lors, ils s’employèrent à imposer leurs idées et ils agirent avec si peu de modération, qu’ils se rendirent intolérables.

Ces diverses causes n’agirent pas toujours simultanément. Suivant les circonstances et les milieux, ce fut tantôt l’une, tantôt l’autre qui domina. Dans telle province, ce fut l’esprit nationaliste qui provoqua la révolte ; dans telle autre, ce fut le désir de se soustraire aux impôts ; ailleurs, ce furent les rivalités entre Arabes ; ailleurs encore, ce fut l’ambition d’un gouverneur ou d’un chef militaire ; mais, partout, on trouve une de ces causes à l’origine du mouvement d’émancipation.

C’est ainsi qu’en Espagne, la scission fût provoquée par l’hostilité contre les Abbassides. Les chefs militaires arabes ou berbères étaient des créatures des Ommeyades ; à l’avènement des Abbassides, le souci de conserver leurs prérogatives, les incita à la révolte. Deux de ces chefs Somaïl et Yousef, exercèrent le pouvoir en l’absence d’un souverain. Celui-ci , ne tarda pas à se présenter.

Un Ommeyade, Abd-er-Rahmane, un descendant du Calife Hachem qui, après des aventures invraisemblables, avait échappé aux massacres ordonnés par Aboul-Abbas-es-Saffah et s’était réfugié en Afrique, passa en Espagne.(1) Accueilli avec enthousiasme par les partisans des Ommeyades, il se fit proclamer Calife, après s’être débarrassé de Yousef et de Somaïl qui s’opposaient à ses desseins (756).

Ce fut le début du Califat d’Espagne, dont l’histoire ne diffère pas de celle des Califats de Damas et de Bagdad. Mêmes causes de grandeur, mêmes causes de décadence. Comme en Syrie, comme en Mésopotamie, les Arabes trouvèrent en Espagne une civilisation avancée, reflet de la civilisation romaine. Incultes, ils subirent l’influence des autochtones, imitèrent leurs coutumes, adoptèrent leurs défauts. Incapables d’administrer et de gouverner par eux-mêmes, ils s’entourèrent de Syrien, de Berbères et d’Espagnols islamisés qui exercèrent le pouvoir pour leur compte. Ces nouveaux musulmans, nourris d’idées latines, ravivèrent, malgré le conquérant barbare, le foyer du génie latin. Au contact d’une société raffinée, les Arabes se corrompirent, perdirent leurs qualités guerrières et ne furent plus en état de maintenir l’ordre. Le pouvoir leur échappa. L’histoire de Cordoue est une réplique de celles de Damas et de Bagdad. Elle fournit une nouvelle preuve de l’incapacité des Arabes à gouverner.

Abd-er-Rahmane I (756-787) avait les qualités et les défauts des Ommeyades : la bravoure, l’orgueil, la générosité, la perfidie, la froide cruauté, la sensibilité. Sa cour rivalisait pour la pompe, avec celle de Bagdad.(2) C’était, par surcroît, un raffiné à prétentions littéraires. Après avoir fait assassiner tel de ses anciens amis, il allait rêver dans ses jardins de Cordoue et là, sous les palmiers et les orangers, il composait des poèmes sentimentaux comme celui-ci :

« Beau palmier, tu es, comme moi, étranger en ces lieux ; mais les vents frais effleurent tes rameaux de leur molle caresse ; tes racines trouvent un sol propice et ta frondaison s’étale au milieu d’un air pur. Ah ! Tu pleurerais comme moi, si lui pouvais éprouver les chagrins qui me rongent ! Tu ne redoutes pas le sort, tandis que moi je suis exposé à ses coups. Quand un destin cruel et la vengeance de l’Abbasside m’obligèrent à m’exiler de mon pays natal, souvent je versais des larmes à l’ombre des palmiers qu’arrose l’Euphrate ; mais hélas ! Les arbres et le fleuve m’ont oublié, et toi, beau palmier, tu ne regrettes point la justice ! »(3)

Les débuts d’Abd-er-Rahmane furent pénibles. Les chefs arabes et berbères, qui s’étaient séparés de l’empire pour être libres, se liguèrent contre lui. Il acheta les uns, fit tuer les autres et finit par être le maître incontesté. A sa mort, il laissait à son fils Hachem Ier (787-795) une situation à peu près nette.

Le nouveau Calife ressemblait peu à son père. Bigot à l’excès, il fut un jouet entre les mains des personnages religieux, notamment du grand docteur médinois Malik, l’un des quatre interprétateurs orthodoxes du Koran. Ces doctrinaires fanatiques voulurent imposer leurs idées et ils s’y employèrent avec une brutalité qui révolta les consciences.(4)

La population espagnole n’était soumise qu’en apparence. Seul, le bas peuple qui avait obtenu des avantages en se convertissant à l’Islam, acceptait sans trop d’animosité la domination arabe : mais l’aristocratie, spoliée de ses terres, mais les prêtres chrétiens, réduits à une condition misérable, mais les Wisigoths, tombés du pouvoir, détestaient l’envahisseur et prêchaient la révolte. La maladresse des fakis ne fit qu’accroître leur haine.

Aussi le successeur de Hachem, El Hakem (795-821) eût-il plusieurs révoltes à réprimer. Voulant réagir contre le zèle intempestif des fakis, il s’attira leur animosité et dut déjouer leurs intrigues. Soit contre eux, soit contre la populace, il usa de moyens violents : le fer, le feu, le poison. C’était un rude lutteur, dépourvu de scrupules. Témoin ce poème qu’avant sa mort, il écrivit pour son fils : (5)

« De même qu’un tailleur se sert de son aiguille pour coudre ensemble des pièces d’étoffe, de même je me suis servi de mon épée pour réunir mes provinces disjointes ; car, depuis l’âge où j’ai commencé à raisonner, rien ne m’a répugné autant que le démembrement de l’empire. Demande maintenant à mes frontières si quelque endroit y est au pouvoir de l’ennemi ; elles te répondront que non, mais si elles te répondaient que oui, j’y volerais, revêtu de ma cuirasse et l’épée au poing. Interroge aussi les crânes de mes sujets rebelles, qui, semblables à des pommes de coloquinte fendues en deux, gisent sur la plaine et étincellent aux rayons du soleil : ils te diront que je les ai frappés sans leur laisser de relâche. Saisis de terreur, les insurgés fuyaient pour échapper à la mort, mais moi, toujours à mon poste, je méprisais le trépas. Si je n’ai épargné ni les femmes, ni leurs enfants, c’est parce qu’ils avaient menacé ma famille ; celui qui ne sait pas venger les outrages que l’on fait à sa famille n’a aucun sentiment d’honneur et tout le monde le méprise. Quand nous eûmes fini d’échanger des coups d’épée, je les contraignis à boire un poison mortel ; mais ai-je fait autre chose qu’acquitter la dette qu’ils m’avaient forcé à contracter avec eux ? Certes, s’ils ont trouvé la mort, c’est parce que leur destinée le voulait ainsi. Je te laisse donc mes provinces pacifiées, ô mon fils ! Elles ressemblent à un lit sur lequel tu peux dormir tranquille, car j’ai pris soin qu’aucun rebelle ne trouble ton sommeil ».(6)

Le successeur de El Hakem, son fils Abd-er-­Rahmane II, conseillé par les Syriens et les Espagnols de sa cour, voulut rivaliser en munificence avec les Califes de Bagdad. Il vécut en épicurien, uniquement préoccupé de goûter les joies de l’existence, laissant les soucis du pouvoir à ses favoris : un faki, le berbère Yahia, élève du célèbre Malik, un sectaire farouche, un tribun sauvage, qui s’occupa des questions religieuses ; un musicien persan, sorte d’aventurier d’une faconde et d’une audace invraisemblables, qui régenta la mode ; un Espagnol islamisé, l’eunuque Nasr, fourbe et cruel, qui avait pour les chrétiens toute la haine d’un renégat; enfin, la sultane Taroub, une intrigante, dévorée de la soif de l’or, et qui profitait de l’amour aveugle du Calife pour amasser des richesses (7).

Protégés par Yahia et par l’eunuque Nasr, les fanatiques musulmans se livrèrent à de tels excès, qu’ils provoquèrent chez les chrétiens un mouvement de révolte. Il se trouva, comme aux temps héroïques de l’Église, des exaltés qui recherchèrent le martyre et qui, n’ayant pas d’idoles à détruire, insultèrent les magistrats musulmans. Un prêtre chrétien, Préfectus, ayant outragé un Cadi, fut mis à la torture. Avant de mourir, il avait prédit la mort de l’eunuque Nasr, son bourreau. Or, par une coïncidence singulière, Nasr avait été chargé par la favorite Taroub d’empoisonner le Calife. Celui-ci, pris de soupçons, l’obligea à boire le breuvage mortel, si bien que l’eunuque mourut précisément le lendemain du supplice de Préfectus ; les chrétiens ne manquèrent pas d’attribuer cette fin à la malédiction du martyr qu’ils considérèrent comme un saint. L’exemple de Préfectus fut suivi par de nombreux fidèles qui réveillèrent par leur sacrifice les sentiments chrétiens de la foule. Les troubles les plus graves en résultèrent.

Abd-er-Rahmane II étant mort, sur ces entrefaites, son fils Mohammed (852-886) fut aux prises avec les pires difficultés, d’abord à cause des intrigues de Taroub qui voulait porter au pouvoir un de ses enfants et ensuite, à cause de l’exaspération des chrétiens. Des émeutes éclatèrent partout ; il les noya dans le sang. A Tolède, huit mille chrétiens furent massacrés; des églises furent détruites ; la religion musulmane fut déclarée obligatoire (8).

Ces persécutions accrurent le zèle des fidèles. Euloge, le principal chef de l’Église, insulta publiquement Mahomet et l’Islam pour mériter le martyre. Il fut exécuté (859). Pour concevoir l’exaltation des chrétiens, il faut lire dans les auteurs de l’époque, les appréciations portées sur l’Islam :

« Cet adversaire de notre Sauveur, dit un moine en parlant de Mahomet, a consacré le sixième jour de la semaine – lequel à cause de la passion de notre Seigneur, doit être un jour de deuil et de Jeûne – à la bonne chère et à la débauche. Le Christ a prêché la chasteté à ses disciples ; lui, il a prêché aux siens les plaisirs grossiers, les voluptés immondes, l’inceste.»

« Le Christ a prêché le mariage : lui, le divorce. Le Christ a recommandé la sobriété et le jeûne ; lui, les festins et les plaisirs de la table » (9)

Les montagnards andalous, travaillés par les prêtres, rejetèrent l’Islam qui leur avait été imposé et, sous la conduite d’un certain Ibn Hafçoun, se soulevèrent pour recouvrer leur indépendance. Par des coups de main heureux, ils firent subir des pertes graves aux troupes musulmanes.

El Mondhir (886-888), fils de Mohammed, allait continuer la lutte contre les révoltés, mais il fut empoisonné par son frère Abd’Allah qui s’empara du pouvoir.

Abd’Allah (888-912) était l’homme de la politique tortueuse. Son caractère offrait un singulier mélange de perfidie et de dévotion. Sans scrupules, quoique bigot, il violait les engagements les plus solennels, commettait les pires crimes, ce qui ne l’empêchait pas de tomber dans des accès de ferveur religieuse. Témoin ce poème mélancolique qu’il composa dans une heure de remords :

« Toutes les choses de ce monde sont éphémères ; rien ici-bas n’est durable. Hâte-toi donc, pécheur, de dire adieu à toutes les vanités mondaines et convertis-toi. Sous peu, tu seras dans la tombe, et la terre humide sera jetée sur ton visage naguère si beau. Applique-toi uniquement à tes devoirs religieux ; adonne-toi à la dévotion, et tâche de te rendre propice le Maître des cieux » (10).

Effrayé des révoltes qui éclataient partout, Abd’Allah conclut d’abord une trêve avec Ibn Hafçoun ; mais cette mesure ayant produit un effet contraire, il reprit la lutte avec des alternatives de succès et d’échecs.

Son petit-fils, Abd-er-Rahman III, alors âgé de vingt-deux ans, lui succéda (912-961). Ce fut un souverain d’une rare énergie et d’une haute valeur, le plus grand peut-être des Califes d’Espagne.

Il prit lui-même le commandement des troupes musulmanes et pacifia le pays en quelques mois. Il étendit même son influence en Afrique. Son oeuvre fut considérable. Il reconstitua le trésor public, dilapidé par ses prédécesseurs et fit percevoir régulièrement les impôts, dont le produit dépassait annuellement six millions de pièces d’or ; il consacra un tiers de cette somme aux dépenses courantes, un autre tiers, aux embellissements et il mit l’autre tiers en réserve. En 951, il possédait dans ses coffres plus de vingt millions de pièces d’or. Une administration habile fit oublier les vieilles querelles entre les chrétiens et les musulmans et ramena la prospérité. Le commerce était si développé que les droits d’entrée et de sortie suffisaient aux dépenses publiques.

Son règne fut pour l’Espagne musulmane une période de splendeur incontestable (11).

Et cependant, Abd-er-Rahman ne fut pas heureux : ayant fait exécuter l’un de ses fils qui complotait contre lui, il en éprouva de tels remords que sa fin en fut hâtée. Il exprima sa tristesse dans les vers suivants qu’on trouva après sa mort :

« Cinquante années se sont écoulées depuis que je suis Calife. Richesses, puissance, plaisirs, j’ai joui de tout, j’ai tout épuisé. Les rois, mes rivaux, m’estiment, me redoutent et m’envient. Tout ce qu’un homme peut désirer, le ciel me l’a accordé. Eh ! bien, dans ce long espace de bonheur apparent, j’ai compté les jours où j’ai été véritablement heureux : j’en ai trouvé quatorze. Mortels, jugez la puissance, le monde et la vie » (12)

L’oeuvre absolument remarquable d’Abd-er-Rahman III fut continuée par son fils El Hakem II (961-976) qui, après avoir imposé la paix aux princes chrétiens voisins, administra sagement les finances de l’Empire. Il réduisit les dépenses somptuaires, de telle sorte qu’il put alléger les impôts. Conseillé par les Espagnols islamisés de sa cour, il protégea les lettres et les arts, comme ne l’avait fait aucun Calife avant lui. Avide de s’instruire, il atteignit un degré de culture intellectuelle fort rare à cette époque. Il avait la passion des livres rares et précieux ; il entretenait dans les principales villes de l’Islam, à Bagdad, à Damas, au Caire, à Alexandrie, des scribes chargés de copier les ouvrages remarquables. Sa bibliothèque de Cordoue comptait plus de quatre cent mille volumes. Pour répandre l’instruction et la religion, il créa de nombreuses écoles primaires et plusieurs écoles supérieures où des professeurs choisis enseignaient la grammaire, la rhétorique et même la philosophie, d’après Aristote.(13) L’Université de Cordoue, réorganisée par ses soins, devint célèbre. Les libéralités du Calife y attirèrent les docteurs les plus renommés du monde musulman. Abou Ali Kali, de Bagdad, y enseignait tout ce qui avait trait aux anciens Arabes, leur histoire, leurs proverbes, leur langue et leur poésie. Ces leçons recueillies plus tard furent publiées sous le titre d’Amâli ou dictées (14). Ibn al Koutia enseignait la grammaire. Abou-Bekr ibn Moawia, le Koraïchite, traitait des traditions relatives à Mahomet (15). Des milliers d’étudiants affluaient de tous les points du royaume pour suivre les leçons de ces maîtres illustres.

C’est de cette jeunesse universitaire que sortit l’homme qui devait donner au pouvoir des Califes sa plus grande expression de puissance et de splendeur, mais qui devait aussi le ruiner par son ambition : Abou Amir Mohammed, plus connu sous le nom d’ Almanzor (le victorieux).

Issu d’une famille modeste, mais dépourvu de scrupules et désireux de parvenir, il s’éleva à force d’intrigues aux plus hauts emplois. D’abord pauvre écrivain public, puis secrétaire du cadi de Cordoue, il fut recommandé à la favorite du Calife, la sultane Sobh (Aurore), qui le prit comme administrateur des biens de son fils aîné, alors âgé de cinq ans (16).

Grâce à l’appui de la sultane, dont on prétend qu’il fut 1’amant, il fut nommé inspecteur de la monnaie, charge importante qui, mettant à sa disposition, à peu près sans contrôle, des sommes considérables, lui permit de se créer des partisans dévoués. Envoyé en Mauritanie, pour surveiller les actes des généraux du Calife, il sut, par son habileté, gagner l’amitié des chefs et des soldats. A son retour, El Hakem II, se sentant gravement malade, le nomma majordome de son fils Hachem, encore trop jeune pour exercer le pouvoir.

Hakem étant mort, Abou-Amir Mohammed se débarrassa très habilement des personnages qui pouvaient le gêner; puis, avec la complicité de la sultane Sobh, il relégua Hachem II parmi les femmes du harem et régna effectivement (17).

Après quelques succès militaires, remportés sur les princes chrétiens des États voisins, il se fit donner le titre d’Al Manzor (le victorieux), puis celui de Ma1ik Karim (roi magnanime). S’étant brouillé avec la sultane Sobh et menacé d’être destitué, il arracha à Hachem II une déclaration lui abandonnant la conduite des affaires.

Son ambition le perdit. Pour maintenir sa popularité et soit prestige, il s’engagea dans une guerre ruineuse contre les États chrétiens. Battu à Kalat Annozor par les princes coalisés, et blessé au cours de l’action, il fut tellement affecté dans son orgueil, qu’il se laissa mourir (1002) (18)

Hachem II aurait pu profiter de l’occasion pour reprendre le pouvoir ; il n’en fit rien. Partagé entre les femmes de son harem et les exercices de dévotion, il laissa Abd-el-Malik, fils d’Al Manzor, gouverner à sa place. Mais le nouveau régent n’avait pas les qualités de son père. Ce fut, pour l’empire musulman d’Espagne, le commencement de la décadence. On pouvait déjà discerner les causes de dislocation.

Pas d’unité nationale : Les conquérants, noyés au milieu d’une population hostile qui, malgré sa conversion, avait conservé sa mentalité, ses coutumes et le sentiment de sa nationalité, formaient une minorité incapable d’imposer une direction. Les Arabes campaient en pays conquis ; leur occupation était précaire. Leur mentalité de sémites les exilait, malgré tout, de la civilisation latine.

La population soumise était elle-même divisée. Les Espagnols islamisés vivaient en mauvaise intelligence avec les chrétiens qui les traitaient de renégats ; les Berbères qui formaient la masse de l’armée détestaient à la fois les Arabes et les Espagnols et ne songeaient qu’à vivre aux dépens des uns et des autres. Le Calife, éloigné du peuple, était impuissant à imposer sa volonté. Une cour, composée d’aventuriers et de plats courtisans, avides de s’enrichir, l’isolait de la foule. Et puis, il y avait la menace constante des États chrétiens voisins où s’étaient réfugiés tous les mécontents, tous les spoliés, tous ceux qui, n’admettant aucune compromission avec le conquérant, avaient préféré abandonner leurs biens, plutôt que de renier leur religion. Cette menace maintenait les vaincus dans l’espoir de la revanche, dans l’idée qu’un jour ou l’autre l’envahisseur serait chassé.

Cet ensemble fragile avait été maintenu tant bien que mal par des souverains énergiques, disposant d’une puissance militaire irrésistible, mais dès que le pouvoir était tombé aux mains de Califes incapables, les éléments hostiles, rapprochés par la violence, s’étaient dissociés et l’anarchie avait succédé à l’ordre.

Déjà Abd-el-Malik, fils d’Al Manzor, avait été difficilement toléré. Le peuple espagnol, vaguement conscient de sa dignité, supportait avec impatience la férule d’un parvenu sans autorité. La situation s’aggrava après la mort d’Abd-el-Malik, quand son frère Abd-er-Rahman voulut le remplacer. Les haines, depuis longtemps accumulées contre cette famille de parasites, se déchaînèrent. Comme l’imbécile Hachem II n’intervenait pas, des prétendants surgirent, notamment un, certain Mohammed, en faveur de qui le Calife abdiqua et prit le nom de El-Mahdi Billah (19).

Ce fut la guerre civile et l’anarchie Abd-er­Rahman fut massacré par la populace. El-Mahdi fit enfermer Hachem II et le fit passer pour mort. Cela n’améliora pas la situation. Un petit-fils d’Abd-er-Rahman III, Soleiman, se proclama Calife. Les mercenaires du palais, sous la conduite d’un certain Wadhih, tuèrent El Mahdi, sous prétexte de replacer Hachem Il au pouvoir, puis massacrèrent Wadhih, lui-même, qui abusait de son autorité.

Soleiman s’empara de Cordoue ; comme il reprochait à Hachem II d’avoir abdiqué en faveur de son rival Mohammed, le Calife lui répondit en joignant les mains : « Hélas! Vous savez que je n’ai pas de volonté ; je fais ce que l’on m’ordonne! Mais épargnez-moi, je vous en supplie, car je déclare de nouveau que j’abdique et que je vous nomme mon successeur » (20)

Ce langage montre à quel degré de lâcheté était tombé Hachem.

Dans les provinces, les chefs berbères se révoltèrent ; la populace se livra au pillage. Des aventuriers surgirent partout pour fomenter des troubles. Il y eut simultanément plusieurs Califes : Ali ibn Hammoud ; puis un petit-fils d’Abd­er-Rahman III, Abd-er-Rahman IV (1016) ; puis Kassim (1023); puis un fils d’Abd-er-Rahman IV, Abd-er-Rahman V (1023); puis un Ommeyade, Mohammed II al Mostakfi (1024) ; puis Yahia, fils d’Ali ibn Hammoud (1025); puis Hachem III al Motamid, frère aîné d’Abd-er-Rahman V (1026-1029), un roi fainéant qui passait sa vie à table, entre des histrions et des danseuses. Chassé du pouvoir, cet incapable, qui ne s’occupait que de vins, de fleurs et de truffes, fut remplacé par une sorte de sénat, composé de vizirs et de personnages influents (1029) (21).

Chaque province, chaque ville importante formait un Etat indépendant, Cordoue, déchue du rang de capitale avait été supplantée par Séville où le pouvoir exécutif avait été confié au Cadi Aboul-Kassim Mohammed, de la famille des Beni-Abbad ou Abbadites.

Pour mettre fin aux compétitions et rétablir l’ordre, celui-ci usa d’un stratagème. Ayant trouvé dans la personne d’un ouvrier nattier de Calatrava un sosie de Hachem II, il prétendit que le Calife n’était pas mort, qu’il l’avait découvert dans une prison et il donna le pouvoir apparent au nattier, se réservant de gouverner lui-même (1035) (22).

Son fils Abbad (1042) lui succéda comme Hadjib ou premier ministre du soi-disant Hachem II. Soupçonneux, corrompu, perfide, adonné à l’ivrognerie, tyrannique et cruel, ce personnage semblait réunir tous les défauts. Il se débarrassa du pseudo-Calife et régna sous le nom d’Abbad II, au milieu de l’anarchie générale.

Son fils Al Motamid (1069), moins corrompu, essaya de rétablir l’ordre ; ses tentatives furent malheureuses. En désespoir de cause, il contracta alliance avec Alphonse V (1080).

Celui-ci, en cas de succès, se réservait Tolède, laissant à son allié Badajoz, Grenade, Alméria. L’entente fut surtout favorable au roi chrétien qui s’empara de Tolède. La possession de cette ville livrait aux Espagnols toutes les forteresses en deçà du Tage et leur donnait pour l’avenir une base solide d’opérations (23).

Les Arabes, sentant leur situation précaire, firent appel à l’Almoravide Yousef ben Tafsin, établi au Maroc, dont les succès guerriers et les grandes qualités attiraient les espoirs du monde musulman. Ils savaient qu’ils allaient simplement changer de maître, mais, comme avait dit Al Motamid, ils aimaient mieux être chameliers en Afrique que porchers en Castille.

Yousef passa en Espagne (1086} et obtint un premier succès sur les chrétiens ; il allait poursuivre les hostilités, lorsque la mort de son fils l’obligea à retourner au Maroc. Livré à lui ­même, Al Motamid éprouva de durs revers. Les chrétiens, conduits par des chefs d’une haute valeur, comme le fameux Rodrigue de Campéador (le Cid) s’emparèrent de la province de Murcie. (1087)

A la prière de Al Motamid, l’Almoravide Yousef revint en Espagne où, profitant des rivalités des chefs arabes et de la complaisance des chefs berbères, il se constitua dans le Sud de la péninsule un Etat sur lequel son autorité s’exerça sans opposition (1090-1094). Il ne restait plus qu’un Etat musulman indépendant : celui de Saragosse où régnait Mostaïn, de la famille des Beni-Hamed. A la mort de celui-ci, Saragosse fut livrée aux Almoravides (1110).

Yousef devait sont succès à l’appui des fakis qui avaient fait une active propagande en sa faveur et qui avaient légalisé son usurpation par des textes religieux. Très dévot lui-même, il les récompensa en leur accordant les plus larges prérogatives. Ce fut le règne du fanatisme étroit et de l’oppression religieuse exercée par des Berbères islamisés qui observaient scrupuleusement à la lettre les dogmes et qui appliquaient avec une rigueur inflexible les prescriptions koraniques. Ce régime se prolongea sous les successeurs de Yousef, Ali et Techoufin, jusqu’en 1143.

La culture intellectuelle, développée par les Espagnols islamisés sous la tutelle de Califes tolérants, fat anéantie. Les poètes durent supprimer de leurs écrits toute expression licencieuse, toute image profane et se borner à vanter les bienfaits de l’Islam ; les philosophes durent imiter servilement les écrivains orthodoxes ; les savants furent obligés de cesser leurs investigations qui les poussaient hors du cadre étroit des dogmes. Ghazzali, lui-même, le grand théologien musulman, dont les ouvrages ont été appelés la preuve de l’Islamisme, fut condamné comme impie. Ce fut la destruction de toute pensée, le retour à la barbarie. Naturellement, les chrétiens et les juifs furent persécutés avec la dernière rigueur. Pendant cinquante ans, l’Espagne musulmane vécut sous la rude discipline de sectaires ignorants et intransigeants qui s’attachèrent à tuer dans les esprits toute envolée vers le progrès (24).

Exaspérée par cette domination insupportable, la populace finit par se soulever contre ces bigots. Elle fut aidée dans sa rébellion par les chefs arabes, désireux de s’émanciper et par les chrétiens des États voisins. C’était l’époque où vibrait l’enthousiasme qu’avait suscité le grand mouvement des croisades. Les princes chrétiens, profitant de l’hostilité des populations contre les oppresseurs musulmans, engagèrent la lutte. L’instant était favorable. Les berbères almoravides avaient perdu, en Espagne, leurs qualités guerrières ; les Espagnols convertis détestaient plus que jamais leurs tyrans.

Alphonse d’Aragon fit des incursions heureuses en Andalousie (1125); Alphonse VII de Castille prit Xérès (1133) ; Roger Guiscard s’empara de Candie et de la Sicile et son fils conquit les îles du littoral (1125-1143).

Les Almoravides ayant perdu tout prestige, un certain Mohamed ben Abd’Allah se fit passer pour le Mahdi, le Messie qui devait régénérer l’Islam, et d’Afrique, d’où il venait de fonder la dynastie des Almohades, passa en Espagne (1120-1130).

Son successeur, Abd-el-Moumen (1130-1160), acheva la conquête de l’Afrique, puis batailla en Espagne contre les princes chrétiens.

Son fils Yousouf poursuivit les hostilités avec des alternatives de succès et de revers et son successeur Yakoub entreprit la lierre sainte contre les chrétiens Il s’empara de Calairava, de Tolède et de Salamanque (25).

L’avènement des Almohades fut le résultat du mouvement de réaction contre le fanatisme des Almoravides. Grâce à l’esprit libéral des membres de cette dynastie, la civilisation, totalement étouffée par des bigots ignorants, brilla d’un nouvel éclat avec l’aide des Espagnols islamisés. Il est un fait qui s’observe dans tout le cours de l’histoire musulmane : toutes les fois que le parti religieux est puissant, toutes les fois que le Calife obéit à ses suggestions, la civilisation est étouffée et il y a régression des peuples soumis vers la barbarie. Il y a, au contraire, épanouissement de civilisation, dès que les peuples soumis peuvent, grâce à l’administration d’un prince tolérant, développer librement leurs qualités nationales. Quand l’Islam triomphe, c’est l’esprit arabe qui domine, c’est-à-dire un esprit pauvre d’imagination, incapable d’invention et qui, ne pouvant rien concevoir en dehors et au-delà de ce qu’il perçoit directement, observe scrupuleusement, fanatiquement la lettre des textes sacrés. Quand le parti religieux cesse d’exercer le pouvoir, les peuples soumis, laissés libres de penser et d’agir, échappent au carcan étroit du dogme islamique et obéissent à l’inspiration de leur génie propre. C’est une preuve nouvelle de l’influence néfaste de l’Islam. L’épanouissement de civilisation qui se produisit en Espagne, grâce à l’administration tolérante des Almohades, succédant à la tutelle fanatique des Almoravides, démontre une fois de plus l’exactitude de cette thèse.

Le règne de Yakoub marque une renaissance de la civilisation latine. Les belles lettres, dédaignées par les grossiers et dévots africains, furent de nouveau en honneur ; les poètes et les savants furent compris et appréciés et des monuments somptueux attestèrent partout la richesse et le libéralisme des Almohades.

Mohammed el Nasr (1205), qui succéda à Yakoub, suivit d’abord son exemple, mais poussé par l’ambition, il rêva de gloire militaire et voulut entreprendre des expéditions contre les chrétiens. En 1205, il s’empara des Baléares ; ce succès le grisa et lui fit perdre toute prudence. En 1210, il envahit les États chrétiens voisins (26).

Ce fut une faute. L’Islam ne disposait plus d’une force matérielle lui permettant de réaliser des conquêtes. Les armées berbères, corrompues au contact de la civilisation latine, avaient perdu leur endurance et leur bravoure et n’étaient plus que des hordes de soudards indisciplinés. Par contre, les chrétiens, enflammés par le zèle religieux, disposaient d’armées redoutables.

Dès l’attaque des musulmans, le pape Innocent III prêcha la croisade et soixante mille volontaires étrangers franchissant les Pyrénées, à son appel, vinrent se joindre aux chrétiens espagnols.

Une grande bataille, livrée dans les plaines de Tolosa, se termina par la défaite des musulmans (1212). Les chrétiens, encouragés par ce succès, poursuivirent victorieusement les hostilités. Les Espagnols islamisés, qui ne restaient soumis que par crainte des représailles, se soulevèrent. Les chefs berbères et arabes, désireux de s’émanciper, les imitèrent. Ce fut une nouvelle période d’anarchie ; elle fut fatale aux Almohades. Les successeurs de Mohammed-el-Nasr, Abou Yacoub et Almamoun tentèrent vainement de s’opposer à la désorganisation de l’empire. Les chrétiens poursuivirent leurs progrès, si bien qu’en 1239 la domination des Almohades était totalement détruite en Espagne.

Des États musulmans, il ne resta plus que Grenade dont le souverain, Mohammed al-Hamar put résister. C’est là que se réfugièrent les musulmans qui ne voulaient pas subir un joug étranger. Menacés, ils s’unirent ; c’est ce qui fit leur force et permit au royaume de Grenade de subsister pendant plus de deux siècles, (1238-1492); mais sa chute était fatale. L’un des successeurs de Mohammed al-Hamar, El-Zagal, capitula (1492 (27).

Ce fut la fin de l’Islam en Espagne. Comme partout ailleurs, les Arabes, transplantés dans ce pays, furent, pour ainsi dire, empoisonnés par la civilisation latine. Il est à remarquer que l’Arabe n’a jamais su bénéficier des conquêtes intellectuelles ou scientifiques des autres civilisations. Il a pris les défauts des peuples qu’il a soumis, mais il a été incapable de s’assimiler aucune de leurs qualités. La raison en est simple. La loi d’inspiration religieuse, qui régit tyranniquement tous les actes du musulman et qui a été établie d’après les coutumes arabes, c’est-à-dire d’après les coutumes d’un peuple barbare, ne condamne pas expressément les plaisirs grossiers ; contrairement au christianisme, l’Islam ne prêche ni l’abstinence ni le mépris de la loque humaine. A part la défense d’user des boissons fermentées, il laisse au fidèle toute liberté en ce qui concerne les jouissances matérielles. Mahomet se vantait d’aimer les parfums, les femmes et les fleurs. Mais la loi islamique fixe d’une façon immuable et rigide les limites intellectuelles que le musulman ne peut franchir sans renier sa foi. Elle a donc empêché ceux qui l’ont acceptée de bénéficier des progrès de la civilisation réalisés par d’autres peuples, sans les défendre contre les vices de ces mêmes peuples. Il en est résulté que tout en restant intellectuellement barbares, les individus de religion islamique se sont assimilés les vices des sociétés affinées par une longue civilisation.

En Espagne, l’Arabe s’est aveuli au contact de la culture latine. Ce guerrier est devenu un efféminé. N’ayant pu, faute de bagage intellectuel, exercer une influence sur la mentalité des nouveaux convertis, il s’est contenté de s’imposer par la force ; aussi, le pouvoir lui a-t-il échappé dès qu’une vie plus facile et l’abus des plaisirs matériels lui ont fait perdre ses qualités de vigueur et d’endurance. Le vaincu, obéissant à des sentiments nationalistes, s’est révolté quand il s’est senti le plus fort et a chassé l’envahisseur.

L’épanouissement de civilisation qui s’est produit en Espagne, sous le règne de Califes tolérants, est dû uniquement aux Espagnols islamisés, c’est-à-dire à des latins qui, en dépit de leur conversion, avaient conservé intacts leur mentalité et leur génie. Même la littérature arabe d’Espagne se ressent de l’influence latine. (28) Dans la limite où le lui permettait la loi islamique, le vainqueur barbare a subi l’empreinte du vaincu plus civilisé. Comme partout, l’Arabe a copié, mais n’a rien imaginé. Les monuments de Cordoue, de Séville et de Grenade, sont l’oeuvre des architectes espagnols. L’Arabe a donné des ordres, mais pas de directives. Le Calife a dit : « Je veux un palais », mais il n’a pas trouvé d’arabe capable d’en dresser les plans et il a dû charger de ce soin des Espagnols islamisés, de même qu’à Damas et à Bagdad, ce sont les architectes syriens et grecs qui édifièrent les monuments attribués à tort aux Arabes.

(01) DOZY. – Ouvrage cité, p. 200 T. 1.
(02) DE MARLES. – Histoire de la conquête de l’Espagne par les Arabes.
(03) IBN ADHARI. – Histoire de l’Afrique et de l’Espagne.
(04) AKHBAR MEDJMOUA.
(05) EL-MAQQARI. – Analecta sur l’histoire d’Espagne. Traduction DOZY.
(06) IBN-ADHARI. – Histoire de l’Afrique et de l’Espagne, traduction DOZY. T. II. P. 85.
(07) MAKKARI. – Ibn Khalikan.
(08) IBN ADHARI.
(09) ALVARO. – Indiculus luminosus.
(10) IBN ADHARI.
(11) DOZY. – T. II p. 350.
(12) IBN-ADHARI.
(13) IBN-KHALDOUN. – Prolégomènes.
(14) IBN-KHALLIKAN. – Traduction de SLANE.
(15) IBN-ADHARI.
(16) CARDONNE. – Histoire de l’Afrique et de l’Espagne.
(17) IBN-ADHARI.
(18) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(19) DE MARLES. – Histoire de la conquête de l’Espagne par les Arabes.
(20) IBN- ADHARI.
(21) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(22) IBN- ADHARI.
(23) DE MARLES. – Histoire de la conquête d’Espagne.
(24) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(25) DE MARLES. – Histoire de la conquête d’Espagne.
(26) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(27) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(28) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.

CHAPITRE XI (11)

décembre 1, 2007

La décadence arabe en Perse, en Mésopotamie et en Égypte. – Les provinces, tombées momentanément dans la barbarie, sous le joug arabe, renaissent à la civilisation dès qu’elles peuvent s’émanciper. – Causes générales de la décadence de l’empire arabe : Nullité politique. Absence de génie créateur. Absence de discipline. Mauvaise administration. Pas d’unité nationale. L’Arabe n’a pu gouverner qu’avec la collaboration des étrangers. – Causes secondaires : La religion, véhicule de la pensée arabe. Trop grande diversité des peuples soumis. – Pouvoir despotique du prince. – Condition servile de la femme. – L’Islamisation des peuples soumis les élèves au niveau du vainqueur et leur permet de le submerger. Les mariages mixtes. – L’influence nègre. -Diminution des revenus de l’empire. – Les mercenaires.

Il serait fastidieux de suivre dans tous ses détails l’histoire des provinces soumises aux Arabes. On la résumera hâtivement ; on insistera d’une façon particulière, dans un chapitre spécial, sur celle du Maghreb et de l’Ifrikia parce qu’elle permet de mieux comprendre la mentalité et la psychologie du Berbère dont la connaissance est nécessaire à l’élaboration et à l’application d’une politique plus réaliste.

Les mêmes causes ayant produit partout les mêmes effets, les divers pays conquis par les Arabes suivirent l’exemple de l’Espagne et travaillèrent au démembrement de l’empire. En Perse, en Mésopotamie, en Égypte, ce furent surtout les sentiments nationalistes, éveillés par la domination étrangère et fortifiés par les persécutions religieuses, qui poussèrent les peuples à la révolte (1).

Ce mouvement d’indépendance révèle un fait remarquable, déjà noté à propos de l’Espagne: les provinces tombées dans la barbarie sous le joug arabe, reviennent à la civilisation dès que, par leur émancipation, elles reconquièrent la liberté de penser et d’agir, C’est la preuve éclatante de l’influence néfaste exercée par les Arabes. Dès que la doctrine musulmane – sécrétion du cerveau arabe, fidèle expression du génie arabe – triomphe, il y a paralysie intellectuelle des peuples à qui elle est imposée ; dès que cette doctrine subit une éclipse, les peuples laissés à la libre inspiration de leur génie, s’évadent de la barbarie et renaissent à la civilisation. L’histoire de toutes les provinces en révolte contre l’autorité arabe illustre cette thèse.

(01) Th. NOELDEKE. – Histoire des Perses et des Arabes au temps des Sassanides.

Dès 814, le Khorassan, donné par le Calife Al Mamoun à l’un de ses généraux, Thaher, en récompense de ses services, devint indépendant. Homme de guerre, Thaher se souciait peu des doctrines religieuses. C’était un libéral : il laissa donc à ses sujets la plus entière liberté de conscience. Ceux-ci se ressaisirent à la faveur de cette tolérance et développèrent leur génie national ; on put constater aussitôt un renouveau de civilisation. Les savants et les lettrés affluèrent et se mirent au labeur ; on a conservé une observation de l’équinoxe d’automne de 851 Faite à Nichabor, capitale du Khorassan, avec une grande armille qui marquait les minutes (1).

En 864, une petite province des bords de la mer Caspienne, le Tabarestan, s’émancipa avec le concours d’un alide, Hassan ben Zeïd.

En 870, un persan, Yakoub-es-Soffar, souleva le Sedjestan puis, s’emparant du Korassau et du Tabarestan, il se constitua un vaste Etat. Son avènement fut le résultat d’une réaction du nationalisme persan contre l’esprit arabe, nationalisme teinté de religion, car tout en acceptant l’Islam, la Perse l’avait adapté à son génie, si bien qu’elle en avait déformé la doctrine.

La dynastie des Soffarides, dont Yacoub fut le fondateur, fut continuée plus tard par celle des Samanides, également persane. Là aussi, on put constater une renaissance intellectuelle.

Les populations de la Perse, très avancées en civilisation, ne demandaient qu’un peu de liberté pour s’arracher à la barbarie arabe.

Entre 930 et 940, le Djézireh, puis l’Arménie et la Géorgie s’émancipent de la tutelle arabe. Mais le mouvement le plus étendu éclate dans la Perse centrale où les populations, obéissant à des sentiments nationalistes, élèvent au pouvoir une famille d’origine deilémite, les Bouides. Là encore, dès que la domination arabe cesse, il y a renouveau de civilisation. Un prince de cette dynastie, Adhab-ed-Doulah ordonne de grands travaux d’utilité générale ; des ingénieurs furent chargés de canaliser la rivière de Bendemir, près de Schiraz. Ils parvinrent à empêcher les inondations qui se reproduisaient régulièrement et détruisaient les cultures et livrèrent au commerce une nouvelle voie de communication. Les sciences et les lettres furent en honneur. Cette période brillante se prolongea jusqu’en 1060, à l’avènement des Seldjoukides.

Ceux-ci, quoique barbares, favorisèrent la civilisation, parce que, n’étant musulmans que de nom, ils se montrèrent tolérants. L’un des successeurs de Togrul-Beg, fondateur de la dynastie, Djebel-ed-Dine Mlalek-Schah (1072-1092) contribua, par une sage administration, à développer la prospérité générale. Ce barbare protégea les savants et les écrivains et réussit à constituer un vaste empire qui comprenait la majeure partie de la Perse, les territoires grecs jusqu’au Bosphore, le Djézireh, la Syrie. Mais ses fils, poussés par l’ambition, déchaînèrent une guerre civile qui ruina ce vaste empire et provoqua son démembrement.

En 877, un mercenaire turc affranchi, Ahmed ben Thouloun, à qui le Calife Al Motamid avait confié le gouvernement de l’Égypte et de la Syrie, se sépara de l’empire. Il agit par ambition, mais il fut aidé par les populations, lasses de la contrainte arabe. Débarrassées de la lourde tutelle des Abbassides, les deux provinces, à peu près ruinées par les exactions des fonctionnaires et par les persécutions religieuses, retrouvèrent rapidement leur ancienne prospérité. Ahmed ben Thouloun, islamisé de fraîche date, était fort peu au courant des subtilités de la foi. Soucieux de popularité, il se montra libéral, calma le zèle des fanatiques, protégea les sciences et les arts, éleva des monuments avec l’aide des architectes égyptiens et syriens, construisit des routes, ouvrit des canaux, installa des marchés.

Son fils Khormarouiah (884) suivit son exemple. Il laissa toute liberté aux individus, s’entoura d’une cour élégante et se signala par ses prodigalités. A l’instigation des savants du pays, il fit bâtir à Mesrah une immense ménagerie où l’on entretenait des animaux de toute espèce.

Les Fatimites, qui succédèrent aux Toulounides, gouvernèrent, comme eux, avec la collaboration des grandes familles locales (2). Moëz­Ledinillah (953-975) qui fui le premier Fatimite d’Égypte et qui fonda El Kahira (939) et son successeur Aziz-Billah (975-996), favorisèrent par leur administration libérale le développement du commerce, de l’industrie et de l’agriculture ; par leurs libéralités, ils encouragèrent les écrivains et les savants. Ibn-Younès, l’Égyptien, eut son observatoire, comme les astronomes de l’Irak et put composer ses célèbres Tables astronomiques (3). La prospérité de cette province était si développée, que ses seuls revenus étaient égaux à ceux que percevait jadis Haroun-al-Rachid sur toute l’étendue de l’Empire.

Malgré la folie de Hakem (996-1020), sorte de Néron oriental qui se signala par ses excès sadiques; malgré l’incapacité de Dhaber (1020-1036), malgré les ambitions déçues de Abou-Tamime Mostanser (1036-1094), l’Égypte resta prospère jusqu’en 1171, date à laquelle elle retomba momentanément sous la domination des Abbassides. De 1171 à 1258, époque où mourut le dernier Abbasside, ce fut pour cette province une période de barbarie et d’anarchie encore accrues par les entreprises des Croisés chrétiens qui débutèrent en 1096 (4).

Les Califes Abbassides, aveulis par une vie de débauches, furent incapables de s’opposer à la prise d’Antioche (1098) et de Jérusalem (1099).

C’est un Seldjoukide, Emad-ed-Dine Zenghi, qui s’était constitué un Etat indépendant entre le Djezireh et l’Irak Arabi, qui dressa les musulmans contre les chrétiens et arrêta les progrès de ces derniers.

Son œuvre fut continuée par ses deux fils, Sif-ed-Dine et Nour-ed-Dine. Ce dernier, notamment, s’empara de Damas que menaçaient les Croisés, tandis qu’un de ses lieutenants, Shirkouk, mettait la main sur I’Égypte. Le neveu de Shirkouk, Salah-ed-Dine, le Saladin de nos chroniques, renversa les Fatimites (1171) (5). A la mort de Nour-ed-Dine (1174), il devint le maître de l’Égypte, de la Syrie, de la Mésopotamie et de l’Arabie. En 1185, son empire s’étendait de Tripoli d’Afrique jusqu’au Tibre et du Yémen jusqu’au Taurus. Il enleva aux chrétiens Acre, Ascalon et Jérusalem (1187).

A sa mort, l’ambition de ses fils disloqua cet empire ; l’un prit l’Égypte ; l’autre Damas ; le troisième, Alep et la haute Syrie. Ce fut la dynastie des Aïoubites. Les deux premiers furent dépossédés par leur oncle Malk-Adhel-Sif-ed-Dine, le Saladin de nos chroniques, qui réunit en un seul état l’Égypte et la basse Syrie et qui enleva Tripoli aux Croisés (1200-1218).

A sa mort, nouveau démembrement. Au treizième siècle, l’Empire musulman n’est plus qu’une poussière de petits États que se disputent les représentants des différentes dynasties et les partisans des différentes sectes dont la plus active, à cette époque, est celle des lsmaëliens ou Hachichin, éclose en Perse vers 840, sous l’inspiration du Mazdéisme.

Une nouvelle race de conquérants, les Mongols, envahit l’Asie et accroît l’anarchie. Après s’être rendus maîtres de la Tartarie et de la Chine, Gengis Khan et ses successeurs se ruent sur l’empire musulman (1258) (6); l’Égypte et la Syrie leur résistent jusqu’en 1517. Le pouvoir échappe définitivement aux Arabes qui s’effacent devant des conquérants plus combatifs : les Turcs et les Mongols ; ils n’ont plus d’existence politique en dehors de la péninsule et disparaissent, dès ce moment, de l’histoire des peuples de l’Orient.

Après avoir compulsé, comme on vient de le faire, l’histoire de l’Empire arabe, depuis ses origines jusqu’à son effondrement, il n’est peut ­être pas impossible de démêler les causes de sa décadence et de sa chute.

Il en est de générales : elles tiennent au tempérament arabe, à la mentalité arabe ; elle résulte des défauts de l’Arabe, de ses habitudes, de ses conditions d’existence, pendant des siècles, dans un milieu spécial : le désert.

Il en est de secondaires : elle découlent des fautes commises par le conquérant arabe.

Examinons les causes générales.

Le peuple arabe n’est pas an peuple politique, capable de grands desseins et de patients efforts en vue de les réaliser. C’est un peuple de nomades, de primitifs, d’êtres simples, voisins de l’animalité, obéissant à leurs instincts, ne sachant ni réfréner leurs passions, ni dominer leurs désirs. Impuissant à concevoir un intérêt supérieur, à nourrir un idéal élevé, ce peuple a toujours vécu dans l’indiscipline. Atteint, d’anarchie chronique, il n’a jamais pu subordonner son égoïsme individuel à la poursuite d’une grande tâche collective, à la réalisation d’une ambition nationale.

Même au temps de sa puissance, il fut une sorte de fédération d’égoïsmes, rapprochés par les circonstances, mais acharnés à se combattre.

Incapable d’invention, il a copié, mais il n’a pas su créer. Incapable de progrès, il a toléré les formes de gouvernements qu’il a rencontrées dans sa ruée, mais il n’a su ni les améliorer, ni même les adapter aux circonstances Aussi, quand l’organisation étrangère s’est disloquée, il n’a pu ni la réparer, ni la remplacer par une autre.

Une image fera comprendre notre pensée. L’intelligence d’un Arabe s’élève jusqu’à la faculté d’imitation. Qu’on lui confie une automobile ou une locomotive ; après un certain temps d’apprentissage, il parviendra à la conduire; mais quand cette machine se détraquera, il sera incapable de la réparer, encore moins d’en construire une nouvelle.

De même, le conquérant arabe, succédant à des peuples civilisés comme les Perses et les Byzantins, a pu adopter leur régime administratif; il a même été dans l’obligation de l’adopter, puisqu’il ne pouvait le remplacer par une conception originale ; il a pu en assurer le fonctionnement pendant un certain temps; mais dès que les circonstances exigèrent des modifications, il ne put les apporter, parce qu’il n’avait pas le don de l’invention, le génie créateur ; et quand le système se disloqua, faute des mesures imposées par des conditions nouvelles, par l’évolution des idées et des moeurs, il ne put ni le réparer, ni lui substituer un système de son invention. La machine s’usa rapidement et, finalement, s’arrêta; et quand elle s’arrêta, ce fut la ruine.

Dans l’Afrique du Nord, le conquérant arabe ne sut pas réparer les barrages et les autres travaux d’hydraulique qui avaient permis aux Romains de donner au pays une prospérité agricole incomparable. Il les utilisa tant bien que mal, tant qu’ils durèrent, mais quand ils tombèrent en ruines, par l’usure du temps ou par la destruction des hommes, la prospérité du Moghreb s’effondra, la sécheresse frappa les terres de stérilité et le désert se substitua aux champs et aux vergers.

L’Arabe n’est pas un administrateur. Ce nomade insouciant, habitué à vivre au jour le jour, en subissant les accidents de l’existence sans les prévoir, ni même songer à les prévenir est incapable de gouverner. Cela est si vrai que la capitale de l’Empire arabe n’a jamais été en Arabie ; elle fut tantôt en Syrie, tantôt en Mésopotamie, tantôt en Espagne, tantôt en Égypte, c’est-à-dire là où les Califes trouvaient des collaborateurs étrangers qui suppléaient par leur génie, a leur insuffisance. Tant que ces collaborateurs furent assez puissants pour imposer leur volonté, sous la façade du pouvoir califal, il y eut une apparence de gouvernement ; mais lorsque le conquérant arabe, grise par ses succès ou aveuglé par le fanatisme religieux, voulut régner par lui-même, l’anarchie succéda aussitôt a l’ordre et l’ensemble se disloqua. Mais à aucune époque, la direction imprimée à l’Empire ne partit de l’Arabie, de telle sorte qu’il n’y eût jamais de pouvoir national, d’idéal national, d’intérêt national, d’unité nationale.

Les diverses provinces furent toujours divisées par des rivalités, parce que chacune, en présence de l’incapacité du vainqueur à imposer une discipline et des directives, conserva son idéal particulier, ses ambitions, ses amitiés et ses haines ; si bien que l’Empire arabe ne fut jamais qu’une mosaïque formée de blocs disparates, sans cohésion et sans lien.

L’Arabe est un barbare. Avant Mahomet, l’Arabie n’était peuplée que de bergers et de pillards. On n’y constata jamais ni société, ni organisation collective, ni mouvement intellectuel. Quand ces êtres primitifs, uniquement préoccupés de satisfactions animales, se ruèrent à la conquête du monde et qu’ils tombèrent au milieu de peuples avancés en civilisation, ils se corrompirent, rapidement. Lorsque le Bédouin, élevé dans la rude existence du désert, habitué aux privations et aux souffrances, fut transplanté à Damas ou à Bagdad, à Cordoue ou à Alexandrie, il fut bientôt la proie de tous les vices de la civilisation ; cet être famélique creva d’indigestion ; ce spartiate par force devint un sybarite.

Incapable de commander à ses instincts, il jouit de la vie facile et il se pervertit. Ignorant et grossier, il subit l’influence des vaincus plus civilisés que lui. Il n’eut jamais d’autre autorité que celle de la force ; quand celle-ci lui échappa, par suite de son aveulissement, il perdit le pouvoir. Privé des concours étrangers, il redevint lui-même : le Bédouin d’Arabie.

Le Bédouin est incapable de concevoir un état meilleur que le sien. Il ne peut rien imaginer en dehors de ce qu’il est, de ce qu’il voit, de ce qu’il possède. Poussé par l’âpre désir du pillage, il est sorti de ses déserts et s’est rué à la conquête du monde. Au contact de peuples plus civilisés, il a imité, copié, adopté ce qu’il avait été impuissant à concevoir. Il n’a rien inventé par lui-même ; il a emprunté sa religion aux judéo-chrétiens ; il a emprunté ses connaissances scientifiques et sa législation à la civilisation gréco-latine ; mais en copiant, il a tout déformé. Tant qu’il a été mêlé à d’autres peuples, il a subi leur influence et parodié leurs habitudes de luxe, leurs moeurs raffinées, mais dès que l’influence étrangère a été mise en échec, il n’a pas su conserver ce qu’il avait appris et il est redevenu le Bédouin ignorant et grossier. C’est ainsi qu’après la disgrâce des Barmécides, ces ministres persans de génie, la dynastie des Abbassides, qui avait brillé, jusque-là, tombe brusquement en décadence.

Quand on regarde de haut l’histoire arabe, on s’aperçoit qu’elle se divise en plusieurs périodes qui coïncident avec l’influence exercée par différents peuples étrangers ; il y a la période syrienne, pendant le Califat des Ommeyades ; la période persane, pendant le règne des Abbassides, puis la période espagnole et la période égyptienne, sous leurs successeurs. Pendant une seule période, les Arabes agirent par eux-mêmes, ce fut sous le règne des premiers successeurs de Mahomet et l’on peut constater que, durant cette période, les Arabes se bornèrent à faire des conquêtes, à piller et à détruire.

Tant que le Bédouin, dépourvu d’imagination, indiscipliné, égoïste et grossier, a été submergé par les étrangers, il a subi inconsciemment leur influence, il s’est dégrossi à leur contact ; et c’est à la faveur de cette circonstance, que s’est produit cet épanouissement de civilisation que l’on a faussement attribué aux Arabes, attendu que ses artisans furent les Syriens, les Persans, les Indiens, les Espagnols et les Égyptiens. Mais dès que le Bédouin a été rendu à lui-même, il est retombé dans la barbarie ancestrale, dans la barbarie anarchique des pillards du désert.

Voilà les causes générales qui expliquent la décadence rapide et l’effondrement de l’Empire arabe ; mais il est des causes secondaires qui n’exercèrent pas une moindre influence sur les destinées de cet Empire.

Ces causes sont nombreuses.

D’abord, la religion. L’Islam est une sécrétion du cerveau arabe ; c’est l’adaptation à la mentalité arabe des doctrines, judéo-chrétiennes. Dépourvu d’imagination, le Bédouin n’a pu animer sa croyance d’un idéal élevé ; elle est terre à terre, sans horizon, comme sa pensée. Son idéal est celui d’un nomade, d’un habitant du désert, d’air primitif encore empêtré dans les fanges de la matière : des satisfactions animales : manger, boire, jouir, dormir : la pauvre philosophie d’une brute dont l’esprit ne pénètre pas les causes : subir les événements, se résigner à ce qui arrive.

Une pareille doctrine, déjà peu favorable au développement des facultés intellectuelles, fut encore aggravée par le zèle maladroit des fanatiques, qui, au deuxième siècle de l’Hégire, obtinrent non seulement de la fixer immuablement, de la cristalliser, mais encore de la revêtir d’un caractère sacré, de lui supposer une origine divine, de telle sorte qu’ils en firent un bloc intangible et qu’ils rendirent impossibles toute évolution ultérieure, toute modification tout progrès.

Devenue rigide, immuable, imperfectible, cette doctrine a bravé les siècles ; elle est aujourd’hui, ce qu’elle était à l’époque des Califes Abbassides. Comme elle a été imposée par la violence aux peuples soumis et que ceux-ci, pour éviter les persécutions, ont fini par l’adopter elle a étouffé en eux le libre arbitre, la faculté d’évoluer, d’accepter les enseignements de l’expérience ; elle a ravalé leur esprit au niveau de la mentalité arabe. Les pays qui ont pu se libérer de bonne heure du joug arabe et s’évader de la religion musulmane, comme l’Espagne, la Sicile, la France méridionale, ont conservé leur pouvoir de progrès et ont pu poursuivre, dans la civilisation, le cours de leurs destinées; les autres qui, avant leur islamisation, avaient cependant manifesté d’incontestables aptitudes aux progrès, comme la Syrie, la Perse et l’Égypte, ont sombré, après leur conversion, dans la barbarie, et y sont demeurés.

Ce qui démontre bien l’influence néfaste de l’Islam, c’est la façon dont se comporte le musulman au cours de son existence. Dans sa prime enfance, alors que la religion n’a pas encore imprégné son cerveau, il manifeste une intelligence très vive, un esprit remarquablement ouvert, accessible à toutes les idées; mais au fur et à mesure qu’il grandit et que, par l’éducation, l’Islam le saisit et l’enveloppe, son cerveau se ferme, son jugement s’atrophie, son intelligence est frappée de paralysie et d’irrémédiable déchéance.

Ce qui a encore hâté la décadence de la domination arabe, c’est la trop grande diversité des peuples soumis.

L’Empire arabe a été formé, au hasard des conquêtes, de nations, de tribus, de peuplades, divisées par les intérêts, les aspirations, les besoins. Pas d’unité nationale. Le principal élément de cohésion d’un Etat, c’est l’unité de langage qui détermine une étroite communion des idées et qui se matérialise en quelque sorte par la création d’une ville-capitale, centre vital, cœur de la nation.

L’Empire arabe ne connut jamais une semblable unité. Les Latins, les Grecs, les Slaves, les Arabes, les Persans, les Hindous, les Égyptiens, les Berbères, rapprochés par la volonté brutale du conquérant, ne pouvaient ni se comprendre, ni fraterniser, ni s’unir pour la poursuite d’un idéal commun. Ils formaient un bloc informe et disparate. Dès que l’autorité qui leur imposait une cohésion artificielle disparut, ils se dissocièrent et l’Empire s’écroula.

Une autre cause de décadence, c’est le pouvoir despotique du prince, à la fois chef temporel et chef spirituel. Si un pouvoir aussi prodigieux peut donner des résultats remarquables entre les mains d’un homme de génie, il devient un instrument de ruine lorsqu’il est exercé par un incapable ; or, les hommes de génie sont rares et l’on a vu, qu’à part quelques exceptions, les Califes furent inférieurs à leur tâche.

L’absence de loi successorale fut aussi une cause de décadence. En négligeant de fixer une règle de succession, Mahomet rendit possibles toutes les intrigues, toutes les ambitions et cet élément de destruction fut encore aggravé par l’esprit d’indiscipline des Arabes et par les rivalités qui divisaient les tribus.

La condition servile de la femme, imposée par l’Islam, a été et reste pour la société musulmane, une cause de déchéance. Reléguée dans le gynécée, bête de somme chez le pauvre, créature de plaisir chez le riche, la femme, isolée du monde extérieur, demeure la dépositaire des préjugés, de l’ignorance ; et comme c’est elle qui élève les enfants, elle leur inculque les traditions de barbarie dont l’égoïsme du mâle l’a constituée la gardienne.

La faute capitale commise par le conquérant arabe, ce fut d’obliger les peuples soumis à se convertir à l’Islam. Par sa conversion, le vaincu devenait l’égal du vainqueur, jouissait des mêmes droits, des mêmes prérogatives et comme, dans la plupart des cas, il était supérieur au vainqueur par l’intelligence et par la culture intellectuelle, il en arriva à exercer une influence prépondérante, si bien que le conquérant arabe, en raison même de la rapidité et de l’étendue de ses victoires, se trouva noyé au milieu des peuples étrangers qui lui imposèrent leurs moeurs et qui le corrompirent. Ils le dominèrent d’autant mieux, qu’il était incapable, faute d’expérience et de connaissance, de donner des directives, d’établir son autorité morale.

Cette même faute avait été commise autrefois par les Romains, lorsqu’ils avaient accordé le droit de cité aux barbares. « Un échange s’établissait entre l’Italie et les Provinces. L’Italie envoyait ses enfants mourir dans les pays lointains et recevait en compensation des millions d’esclaves. De ceux-ci, les uns attachés aux terres les cultivaient et les engraissaient bientôt de leurs restes ; les autres, entassés dans les villes, dévoués aux vices d’un maître, étaient souvent affranchis par lui et devenaient citoyens. Peu à peu, les fils des affranchis furent seuls en possession de la cité, composèrent le peuple romain et, sous ce nom, donnèrent des lois au monde. Dès le temps des Gracques, ils remplissaient presque seuls le Forum… Ainsi, un nouveau peuple succéda au peuple romain, absent ou détruit » (7)

C’est ainsi que, dans l’Afrique du Nord, les Romains furent submergés par les Berbères qui, à la faveur du droit de cité, s’emparèrent de toutes les charges publiques.

Après eux, les Arabes y subirent le même sort ; nous commettrions la même erreur qui entraînerait les mêmes conséquences, si nous accordions aux indigènes musulmans, algériens tunisiens et marocains, tous les droits dont jouit le citoyen français. Fort heureusement, la religion Musulmane creuse entre nous et nos sujets un abîme infranchissable ; sans cet abîme, il y a longtemps que les Français d’Algérie seraient submergés par l’élément berbère.

L’islamisation systématique du vaincu eut, pour les Arabes, une conséquence plus néfaste encore. La plupart des esclaves étaient des nègres, c’est-à-dire qu’ils appartenaient à une race inférieure, absolument rebelle à toute civilisation. En se convertissant à l’Islam, ces esclaves s’élevèrent au niveau de leurs maîtres ; les mariages mixtes furent fréquents et nombreux et, par eux, le sang arabe s’appauvrit. Ce métissage acheva de corrompre et d’abâtardir la race arabe.

Partout ailleurs, en Syrie, en Perse, dans l’Inde, en Égypte, dans le Moghreb, en Espagne, les mariages mixtes permirent à la population soumise de submerger le vainqueur. La race arabe se dilua à un point tel, qu’il est impossible d’en trouver aujourd’hui un seul représentant, parmi les peuples musulmans, en dehors de l’Arabie.

L’islamisation généralisée des vaincus eut, encore une autre conséquence : elle diminua les revenus de l’Empire. Ce qui faisait la richesse des Califes, ce qui leur permettait de déployer une pompe qui renforçait leur autorité c’était le tribut payé par les non musulmans en échange du droit de conserver leurs croyances. Lorsque, après le deuxième siècle de l’Hégire, les fanatiques obligèrent, par leurs persécutions les vaincus à se convertir, les nouveaux musulmans, devenus les égaux des Arabes, cessèrent de payer le tribut et le trésor des Califes se vida rapidement.

Noyés parmi les peuples civilisés, les Arabes s’aveulirent rapidement et perdirent leurs qualités de vigueur et d’endurance ; ces guerriers devirent des sybarites, avides de jouir. Attirés par l’appât du gain, ils se muèrent en commerçants. Les Califes, ne pouvant plus recruter de soldats arabes, durent faire appel aux mercenaires étrangers. Ce fut l’origine des milices turques, slaves, berbères, espagnoles qui, sous les derniers Abbassides, finirent par disposer du pouvoir et par choisir le souverain. Les mercenaires qui avaient hâté, par leur turbulence, la chute de l’empire romain, contribuèrent également à la ruine de l’empire arabe.

Telles sont les causes multiples qui provoquèrent la décadence et l’effondrement de la domination arabe.

En les étudiant de près, on s’aperçoit qu’elles ont une origine unique : l’incapacité politique de l’Arabe, son impuissance à gouverner, son infériorité intellectuelle. Ce défaut capital a été comme infusé aux peuples soumis, par le canal de la religion musulmane, sécrétion du cerveau arabe, reflet de la mentalité arabe, de telle sorte que tous les peuples qui ont adopté l’Islam sont devenus, au même titre et pour les mêmes raisons que le peuple arabe, incapables d’évolution, de progrès, de civilisation.

(01) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(02) MAKRIZI.- Ittiaz-el-Hounafa.
(03) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(04) Recueil des hist. Orientaux des Croisades.
(05) MICHAUD. – Histoire des Croisades.
(06) DJOUVANI. – Tarrikhi Djihan Kouchaï.
Rachid-ed-Din-Fadh’Allah. – Djami al-Tawarikh.
(07) MICHELET. – Histoire Romaine.

CHAPITRE XII (12)

décembre 1, 2007

L’histoire du Moghreb. – Les caractéristiques du Berbère. -Dans toute l’Afrique du Nord, l’élément arabe a été absorbé au point de disparaître complètement. – Les qualités de la race berbère : vigueur, sobriété, prolificité. – Ses défauts : Esprit d’indiscipline, perfidie. Incapable de se plier à un grand idéal, le peuple berbère n’a pu s’arracher à la barbarie qu’avec un concours étranger. – L’oeuvre romaine. – Avec les Arabes, il est retombé dans la barbarie et son esprit a été frappé de stérilité par le dogme musulman. – L’influence chrétienne et latine. – Curieux exemples de l’esprit d’opposition et d’indiscipline du peuple berbère. – L’imprégnation latine.

L’histoire du Moghreb et de l’Ifrikia présente pour nous un intérêt tout spécial, puisque les populations de ces deux provinces sont aujourd’hui sous notre tutelle. Les documents les plus anciens des plus lointaines annales constatent dans le Moghreb un peuplement primitif de blancs brachycéphales, à angle facial ouvert, Peut-être des frères des Celtibères et des Celtes : Ce sont les Berbères.

Cette première strate ethnologique affleure, encore aujourd’hui sur plusieurs points du socle Nord-Africain, qui se trouvent précisément être les saillies de son ossature géologique primaire ; au grand Atlas, au Rif, en Kabylie, en Khroumirie, en Aurès, au pied des pentes du Djebel Amour (Oued M’zab) et jusqu’au Djebel Hog­gar (1)

Ces individus ont peuplé toute l’Afrique du Nord, aux temps préhistoriques et ont marqué leur séjour par maintes stations de pierres taillées ; mais leur caractère primitif a été très vite altéré par l’arrivée de dolichocéphales : Égyptiens, Phéniciens. Leur langue s’est chargée de vocables nouveaux, d’origine sémitique et s’est déformée. On en retrouve aujourd’hui des traces dans les divers idiomes berbères : Kebaïlya, Chaouïa, Zénatya, Tifinar, qui ne sont que des déformations régionales d’une langue commune : le tamachek (2).

(01) MARTIN. – Géographie nouvelle de l’Afrique du Nord.

(02) L. RINN. – Essai d’études linguistiques et ethnologiques sur les origines berbères.

R. BASSET. – Notes de lexicographie berbère.

Dr. REBAUD. – Rec. d’inscript. Libyco-berbères.

Cette langue primitive n’a gardé une pureté relative que là où des circonstances particulières permirent à certains groupements berbères de vivre dans l’isolement et de rester à l’abri de toute influence étrangère.

Partout ailleurs, elle s’altéra très vite et fut, semble-t-il, absorbée par les langues d’origine sémitique : phénicien notamment.

Le caractère essentiel des Berbères, c’est leur extraordinaire force de résistance, puisqu’ils subsistent encore, alors que tous les peuples qui les ont vaincus et dominés ont successivement disparu. Les historiens de l’antiquité nous les montrent indisciplinés, querelleurs, pillards, travaillés par de continuelles dissensions, incapables de se gouverner eux-mêmes, ni de se grouper en Etat, versatiles, adoptant puis rejetant tour à tour les croyances les plus diverses, avant leur conversion définitive à l’Islam. C’est ainsi qu’ils ont passé avec la plus grande facilité du totémisme primitif au paganisme carthaginois, puis au paganisme romain, puis au christianisme, puis à l’islamisme.

Ce qui les a empêchés d’être un grand peuple, c’est qu’ils n’ont jamais su ni s’unir, ni sacrifier spontanément une partie de leur indépendance pour atteindre un but supérieur, ni organiser cette hiérarchie des forces, sans laquelle l’activité humaine ne dépasse pas l’horizon natal, en un mot, de n’être pas une race politique.

Ils ont des qualités incontestables : ils sont vigoureux, résistants, sobres, prolifiques ; ils ont des défauts : ils sont indisciplinés, vindicatifs, hâbleurs et perfides (1). Mousa, le conquérant musulman de l’Espagne, interrogé, à Damas, par le Calife, sur les Berbères, lui répondit : « Ils ressemblent fort aux Arabes dans leur manière d’attaquer, de combattre et de se soutenir ; ils sont, comme eux, patients, sobres et hospitaliers ; mais ce sont les gens les plus perfides du monde : promesse ni parole ne sont sacrées pour eux ». Ce jugement confirme celui des historiens latins et grecs.

Mousa aurait pu ajouter que, comme les Arabes, les Berbères sont atteints d’anarchie chronique. Aussi, ne peuvent-ils vivre qu’encadrés sous une volonté qui leur impose une discipline. Encore supportent-ils le joug en frémissant, comme au temps de Carthage, de Rome et de Byzance. Ils acceptent volontiers tous les conquérants qui se présentent, dans l’espoir de se débarrasser de la tutelle du moment ; mais dès qu’un nouveau maître a succédé à 1’ancien, ils se tournent contre lui et intriguent avec ses ennemis (2). Ils ont ainsi successivement trahi les Carthaginois au profit des Romains, les Romains au profit des Vandales, les Vandales au profit des Byzantins, les Byzantins au profit des Arabes, ceux-ci au profit des Tores (3). Au temps où nous avions des démêlés avec l’Angleterre, notamment lors de l’incident de Fachoda, ils écoutaient complaisamment les agents de cette puissance et, plus tard, ils prêtèrent 1’oreille aux suggestions des agitateurs allemands ; plus récemment encore, ils entrèrent en relations avec les représentants du bolchevisme.

Ce sont de perpétuels mécontents qui n’accepteraient pas davantage un gouvernement issu d’eux-mêmes, parce que les rivalités de tribus, de familles et de çofs ( ?) les pousseraient à le détruire et aussi parce que leur incapacité à se gouverner ne leur permet pas de se passer d’une tutelle étrangère. Les échecs successifs des grandes dynasties berbères : Aghlabites, Edrisites, Restamites, Zirites, Almoravides, Almohades, Zianides, qui furent portées au pouvoir, entre les VIII et XII siècles, par un mouvement de réaction contre la domination arabe, en fournissent des preuves illustres. (4)

L’agglomération berbère présente des types individuels très différents, non seulement à cause des conditions d’existence variant suivant les latitudes, littoral, Tell, Hauts-Plateaux, désert, mais aussi à cause des mélanges de sang étranger opérés au hasard des conquêtes et des invasions; mais qu’ils soient nomades comme les Touaregs (5), sédentaires comme les Kabyles, pasteurs comme les tribus des Hauts­Plateaux agriculteurs comme les habitants du Tell, boutiquiers comme les Djerbiens et les Beni-M’zab, ou pêcheurs comme les populations du littoral ; qu’ils soient de peau blanche comme les citadins de Tanger, d’Alger, de Bône et de Tunis, ou bronzés comme les laboureurs du Tell, ou fortement teintés de noir comme les Sahariens ou les Kçouriens, ou blancs à cheveux blonds comme certains montagnards kabyles : ce sont partout et toujours, malgré les apparences, des Berbères, des descendants des Numides et des Gétules.

La race n’a pas conservé sa pureté originelle, mais a-t-elle jamais été pure ? Tous les errants des rivages méditerranéens ont laissé sur le littoral des traces de leur passage. Sémites, Phéniciens, Latins d’Italie et d’Espagne, Vandales, Grecs, Arabes et Turcs ont imprégné les femmes berbères d’influence étrangère (6). Les négresses, amenées du Soudan et du Niger par les caravaniers sahariens, les Circassiennes et les Géorgiennes vendues par les trafiquants d’esclaves sur les marchés de Tripoli et de Tunis, les Grecques, les Siciliennes, les Espagnoles et les Provençales, enlevées par les pirates barbaresques pour peupler les harems africains, toutes ces captives, transformées en chair à plaisir, ont été fécondées par les mâles berbères et ont contribué à modifier la race.

Ces éléments si dissemblables se sont fondus dans le grand creuset d’amalgame de l’Islam : religion et Etat tout à la fois ; mais dans cette fusion de tant de races, on a, trompé par les apparences, attribué une trop large part à l’apport arabe; on a considéré les Berbères comme à demi-arabisés ; c’est une erreur (7). Les conquérants arabes étaient tout au plus quelques milliers ; ils furent rapidement absorbés par la masse des vaincus, comme l’avaient été les Romains, les Vandales et les Byzantins ; mais dans l’alliage dont est composée la trame du peuple berbère, ils n’entrent pas pour une proportion comparable à celle des Égyptiens, des Phéniciens, des Latins, des Vandales et des Grecs, ni même équivalente à celle des nègres. Dans les cinq ou six litres de sang que charrient les veines d’un Berbère de nos jours, il y a peut-être quelques centaines de gouttes de sang arabe, il y a plus d’un litre de sang nègre et il y a au moins deux litres de sang latin.

Mais si l’Arabe a exercé peu d’influence sur le physique, il a prodigieusement modifié le moral ; par l’Islam, il a façonné l’esprit, il a imprégné le cerveau de sa mentalité, au point de substituer totalement ses conceptions à celles que les Berbères avaient héritées des Romains et des Byzantins ; il l’a, comme partout, frappé de paralysie, si bien que l’homme du Maghreb, qui s’était montré accessible à la civilisation, à certaines époques de l’histoire, avant la conquête arabe, est resté, après sa conversion à l’Islam, irrémédiablement stérile.

La destinée de ce peuple est étrange. Incapable de se conduire, incapable de se constituer en Etat par le groupement de toutes les forces vives sous une discipline librement acceptée, incapable de tirer parti des richesses que la nature lui a prodiguées, il a toujours été exploité et mis en tutelle par des peuples plus intelligents et aussi plus laborieux (8).

Aussi loin que les documents historiques permettent de remonter, on voit les Berbères enrichissant de leur travail des étrangers industrieux. Ce furent d’abord les Égyptiens qui créèrent sur le littoral des comptoirs où ils échangeaient les produits du sol contre des bibelots de verroterie, de bronze et de métaux précieux (9) ; mais c’est avec Carthage que commence l’exploitation méthodique du Maghreb. Rompus à toutes les subtilités du négoce, les Puniques mirent en œuvre toutes les ressources de leur expérience pour tirer parti de cette contrée encore vierge (10). Marchands sans scrupules, ils écumèrent, mais ils ne créèrent rien. Leurs comptoirs, qui s’étendaient fort loin dans l’intérieur, étaient comme des ventouses qui pompaient la substance du pays ; ces hommes d’affaires, âpres au gain, se désintéressaient du sort des habitants ; ils ne colonisèrent pas. Et cependant, ils ont exercé sur le pays une influence profonde, puisqu’ils lui ont imposé leur langue. Nous montrerons plus loin que ce qu’on appelle, à tort, l’arabe vulgaire, n’est en réalité que le Carthaginois, le Phénicien, le Punique.

Ce furent les Romains qui, les premiers, marquèrent leur passage sur ce sol d’une empreinte ineffaçable. Leur tâche fut lente et pénible. Elle exigea sept siècles d’efforts prodigieux et tenaces. Les Berbères qui avaient tout d’abord favorisé leurs plans de conquête, dans l’unique préoccupation de se débarrasser des Carthaginois, n’acceptèrent pas sans révolte ces nouveaux maîtres. Salluste, Tacite, Procope nous renseignent abondamment sur les sursauts de colère de ce peuple indiscipliné. Il ne faut pas, toutefois, en exagérer l’importance. Les historiens antiques, indifférents à la vie économique, passaient volontiers sous silence les manifestations de l’activité agricole et commerciale, pour ne retenir que les faits d’ordre politique ou militaire : révolutions, émeutes, conflits sanglants; si bien qu’avec le recul du temps et l’accumulation des siècles, la perspective des événements se trouve totalement faussée. La trame de la vie des peuples semble uniquement composée d’actes de violence, alors que ces incidents sont séparés, en réalité, par de longues périodes de calme et de labeur.

Ce sont les ruines qu’il faut interroger pour connaître la vie d’alors. Elles témoignent hautement, par leur abondance, leur importance et leur richesse, qu’au milieu des orages relatés par les historiens, orages dont la plupart ne dépassèrent pas les limites d’une insurrection algérienne, la province d’Afrique, Proconsulaire ou Byzacène, semait, plantait et récoltait assez paisiblement. Les puits, les citernes, les aqueducs, les pressoirs à huile, les meules à froment, les vestiges de barrages et de canalisations sont les témoins irrécusables d’une activité économique prodigieuse, de même que les temples, les amphithéâtres, les thermes, les voies triomphales, les mosaïques, les inscriptions votives et les dédicaces nous renseignent sur la prospérité des habitants.

Il ne faudrait pas, toutefois, exagérer l’œuvre accomplie par les Romains. De ce que les historiens ont qualifié la province d’Afrique de grenier de Rome, on en a conclu à un développement considérable de l’agriculture ; on a oublié qu’à cette époque, la capitale de l’empire était une ville d’importance modeste et qu’il suffisait, pour nourrir sa population, de quantités de froment qui, aujourd’hui, sembleraient dérisoires. Il n’en reste pas moins certain que les Berbères connurent, sous la tutelle latine, une prospérité incontestable qui contribua à leur faire trouver moins lourde la domination étrangère (11).

Les Romains ne se bornèrent pas, comme les Carthaginois, à tirer hâtivement parti des richesses qui s’offraient ; ils forcèrent le pays à produire ; ils le colonisèrent (12). Là où les précipitations pluviales permettaient, par leur abondance et leur fréquence, la culture des céréales, ils défrichèrent le sol et lui imposèrent des moissons ; là où l’eau du ciel était rare, ils captèrent les moindres sources et créèrent des réserves d’humidité ; là où le blé ne pouvait vivre, ils lui substituèrent l’olivier, si bien que d’immenses espaces de terres arides, vivifiées par un labeur opiniâtre, se couvrirent de vergers (13).

Les Romains furent les initiateurs de cette oeuvre ; ils en dirigèrent l’exécution ; mais les Berbères y collaborèrent par leur travail. Ce patient effort développa la prospérité du pays et celle-ci, plus que la force, fit accepter la domination latine.

Les Berbères adoptèrent facilement la religion du vainqueur, ce paganisme si souple et d’inspiration si politique, qu’il accueillait dans son panthéon les dieux étrangers, après les avoir affublés d’un nom latin. Ils se mêlèrent au conquérant dont ils copièrent les habitudes ; ils s’instruisirent à son école. La liste est longue des Berbères qui brillèrent dans la littérature latine ; les notables eurent des palais et des thermes ; d’aucuns firent élever des amphithéâtres ; beaucoup occupèrent des fonctions municipales. Mais dans la suite des temps, les Romains commirent une faute grave ; ils accordèrent trop facilement le droit de cité aux populations soumises, si bien que, que par les mariages mixtes, ils furent très rapidement submergés : à Rome, par les barbares du Nord et de l’Asie et dans la province d’Afrique, par les Berbères.

Le génie latin, dilué, corrompu par des alliages étrangers, perdit sa vigueur et sa netteté de pensée. Ce fut la décadence. Elle fut hâtée par la folie des derniers Césars, par l’augmentation des impôts et par les luttes religieuses auxquelles se livrèrent les sectes chrétiennes (14). Aussi, quand les Vandales, dévalant de l’Espagne, voulurent envahir l’Afrique, trouvèrent-ils des auxiliaires complaisants parmi les Berbères, désireux d’échapper à la domination romaine. Procope accuse même le comte Boniface de les avoir aidés.

Les Vandales, après avoir pillé et ravagé le pays, s’y installèrent en maîtres ; mais la savante organisation romaine était trop compliquée pour eux ; ils ne purent la maintenir et les populations ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’elles n’avaient rien gagné à changer de maîtres (15). Aussi, furent-elles heureuses d’accueillir les Byzantins. Ceux-ci tentèrent de continuer l’oeuvre romaine (16). Dans leur occupation hâtive, ils se servirent des mêmes matériaux, et de même qu’ils bâtissaient les citadelles improvisées avec les débris des temples et des arcs de triomphe, de même, ils ne firent qu’adapter aux nécessités du moment la tactique, l’administration, l’agronomie des Romains (17).

Les Berbères acceptèrent les Byzantins, puis s’en fatiguèrent. Leur tutelle était d’ailleurs lourde à supporter à cause des impôts sans cesse croissants ; et puis, la prospérité romaine avait disparu. En détruisant les travaux d’art et les cultures, les Vandales avaient anéanti le labeur de plusieurs siècles et rétabli le désert à la place des moissons et des vergers (18).

Quand les Arabes se présentèrent, les Berbères les accueillirent comme des libérateurs ; ils les accueillirent d’autant mieux qu’ils les comprenaient. La vieille langue berbère, déformée par l’adjonction de vocables phéniciens et égyptiens, s’était corrompue au point de devenir une langue nouvelle : le punique, qui ressemble fort à l’arabe parlé de nos jours, tous deux étant d’ailleurs dérivés de l’araméen.

L’arabe vulgaire n’est pas, comme on le croit généralement, une langue apportée d’Arabie par le conquérant musulman et imposée par lui aux Berbères. Ce que nous appelons l’arabe vulgaire est, en réalité, le numidico-punique, c’est­à-dire un patois dérivé du phénicien. Le phénicien proprement dit était parlé sur les côtes orientales de la Méditerranée, à Carthage et dans, les ports de la côte nord-africaine. Le numidico punique, c’est-à-dire le phénicien modifié par son mélange avec la langue numidique, lingua modo conversa connubio Numidorum, selon Salluste, était répandue dans l’Afrique septentrionale, depuis la région syrtique jusqu’aux rivages de l’océan Atlantique (19).

La langue des autochtones, c’est le tamachek ou, si l’on veut, le berbère, (Kebaïlya, Chaouïa, Zénatya, Tifinar) encore parlé par les Kabyles, les Touaregs, les Djerbiens et les Beni-M’zab. Cette langue a été rapidement supplantée par le punique pour des raisons qu’il est impossible de déterminer, mais qui permettent de supposer que les Carthaginois ont exercé sur le pays une influence plus considérable que celle qu’on leur attribue généralement.

Il n’y a pas d’hésitation possible sur la complète similitude entre l’arabe vulgaire parlé de nos jours en Berbérie et l’ancien punique. Le punique s’est seulement chargé, au cours des âges, de vocables latins, italiens, espagnols et arabes, mais la plupart des mots sont identiques et la plupart des racines se retrouvent dans le phénicien. Nous possédons de nombreux éléments de comparaison. C’est, d’une part, pour le phénicien pur, l’inscription déterrée en 1845 à Marseille, sur l’emplacement d’un ancien temple de Diane (20) et ce sont, d’autre part, pour le numidico-punique, les nombreuses inscriptions recueillies en Tunisie et en Algérie et publiées par Gesenius, Bourgade, Judas et Barges. Nous relevons, au hasard, quelques mots encore en usage dans l’arabe vulgaire et qui n’ont subi aucune déformation : Ben, fils ; Abd, serviteur ; Akhou, frère ; Abi, père ; Khems, cinq; Samaâ, entendre ; baka, pleurer ; baraka, bénir ; malaka, régner ; bit, maison : Kataba, écrire ; Kobr, tombeau ; Az, chèvre ; (en arabe maâza) ; S’men, huile ; Kebch, bélier, (21) etc. On pourrait multiplier les exemples, mais ce serait sortir du cadre de cet ouvrage.

Cette similitude du numidico-punique et de l’arabe explique pourquoi le conquérant musulman fut accueilli tout d’abord sans trop d’hostilité par les Berbères. La religion ne fut pas non plus étrangère à cet accueil.

Chrétiens fort peu au courant des subtilités dogmatiques, les Berbères prirent pour des coreligionnaires des hommes qui leur parlaient d’un Dieu unique, d’un envoyé de Dieu, du jugement dernier et de la résurrection. Mais ils furent vite détrompés et ils ne tardèrent pas à regretter, sous la rude et intransigeante discipline de l’Islam, la liberté relative dont ils jouissaient sous le gouvernement des Byzantins.

Leur esprit indépendant s’accommodait mal de la rigidité du dogme koranique, rigidité encore accrue par le fanatisme des émigrés de Médine qui formaient la majorité des premières armées musulmanes. Aussi, les révoltes furent-elles nombreuses. A dix reprises différentes, les Berbères se soulevèrent, tantôt avec l’appui des Byzantins, tantôt de leur propre mouvement. Mais les Arabes usèrent de telles violences, exercèrent de telles représailles, que les vaincus finirent par s’incliner.

Les générations passèrent. Les jeunes, élevées conformément aux dogmes de l’Islam, en subirent si profondément l’empreinte, qu’elles perdirent le souvenir de leurs traditions, en même temps que leurs qualités natives. Le Berbère devint, intellectuellement, semblable à l’Arabe : un barbare incapable d’évoluer.

On l’a remarqué avec raison, la conquête musulmane a fait le vide dans le Maghreb (22), à peu près comme en Asie-Mineure et pour les mêmes raisons : sous un climat variable et sur un sol inégalement fertile, et, pourrait-on ajouter, artificiellement fertile, si l’on songe aux travaux considérables qu’exigea des Romains sa mise en valeur, la civilisation ne se maintient qu’à force d’art, de culture et de soins ; c’est un jardin qui demande un entretien continuel. Or, la grande fédération musulmane est indulgente aux nomades et les nomades sont de médiocres jardiniers (23).

Avec eux, par surcroît, l’orientation de l’Afrique du Nord fut changée. Jusque-là, tous ses vainqueurs arrivaient par mer et chacun d’eux apportait avec lui un peu de cette civilisation ingénieuse qui a poussé sur les bords de la Méditerranée. L’Islam venait du fond de l’Arabie, en contournant le golfe de Gabès. Le couloir peu étendu qui s’ouvre entre ce golfe et les montagnes voisines, cette contrée pauvre et sèche, jusque-là dédaignée, devient tout à coup un des plus grands chemins du monde : c’est le lit du torrent qui, pendant cinq siècles, se déverse du Sud au Nord et de l’Orient à l’Occident. Dans cet entonnoir, s’engouffre la première poussée du flot ; puis le flot, par ondes successives, déborde jusqu’en Espagne et jusqu’à Poitiers. Tant qu’il a pu couler vers l’Ouest, le Maghreb n’a pas trop souffert, Il a même connu des périodes de prospérité, lorsqu’il a pu réagir contre la domination arabe, par exemple au Xe siècle, sous les Fatimites (24). Mais quand l’Islam s’arrête devant l’effort contraire des nations chrétiennes, quand les Maures, renonçant à conquérir l’Europe, se fixent décidément en Espagne, alors la route, est barrée pour les nouveaux venus ; le reflux commence et le Maghreb en ressent cruellement les effets : c’est ce qui explique le caractère destructeur de l’invasion des Beni-Hillal et des Beni-Soleim au XI ème siècle.

Ces tribus nomades dont l’Égypte cherchait à se débarrasser s’abattirent sur la Byzacène comme une nuée de sauterelles et, au lieu de continuer leur route vers l’Ouest, elles se répandirent du Sud au Nord (25). En un instant, tout fut dévoré. Rien, en effet, ne pouvait être plus funeste au pays qu’un barbare venant du Sud. Au lieu de lui opposer son front de mer et de le retenir dans cette contrée florissante qui avait si vite amolli les Vandales, l’ancienne province romaine était attaquée par son sol le moins fertile, par ses cultures les plus fragiles. L’invasion des nomades opère comme un retour offensif des sables du Sahara qui recouvrent et ensevelissent peu à peu l’oasis laborieusement conquise. Qui veut se faire une image exacte du fléau n’a qu’à visiter les oasis mutilées du Nefzoua. Sur cette limite du Sahara, ce ne sont que sources aveuglées, que canaux comblés, palmiers épars, restes lamentables de cultures abandonnées ; il fallait lutter à la fois contre la nature et les Touaregs ; c’était trop.

De même, dans le Maghreb, la barbarie des peuples pasteurs a coupé les arbres, comblé les citernes, remplacé la haute prévoyance par la vie au jour le jour : véritable revanche de l’Afrique indomptée sur la culture européenne.

Cette oeuvre de dévastation fut secondée peut ­être parles instincts d’anarchie qui sommeillent au sein de la race berbère. Du moins, cette race qui supportait mal la paix romaine se laissa-t-elle rapidement envelopper dans les liens peu gênants de l’Islam, après un essai de résistance aussi destructif que la conquête elle-même (26). Depuis lors, elle s’est si bien pliée aux moeurs des vainqueurs, qu’elle a perdu peu à peu son histoire propre, puis son nom, puis sa langue, qui ne subsiste que dans les montagnes (Kabylie), les îles (Djerba) ou les déserts (Sahara).

Pendant cette longue et confuse période, on peut noter quelques glorieux épisodes. Lorsque l’influence arabe a subi des éclipses, par exemple lorsque les Andalous l’ont remplacée, le Maghreb, sous leur impulsion, a connu des heures de prospérité ; plus tard, les Fatimites d’Égypte ont exercé une heureuse influence (27) ; mais si l’on veut établir le bilan de la domination musulmane, c’est la population réduite au cinquième de ce qu’elle était du temps des Romains ; ce sont les campagnes abandonnées ou mal cultivées ; c’est la brousse recouvrant les trois quarts du territoire : c’est la population active rejetée sur la côte et c’est aussi l’adhésion entière, complète et définitive de la population indigène à l’Islam. Cette population ne connaît qu’un livre le Koran, qu’une patrie : l’Islam (28).

Pour le Maghreb, comme pour les autres pays conquis par les Arabes, l’Islam a été un éteignoir. Le Maghreb qui, sous la domination romaine, avait connu un épanouissement de civilisation très appréciable, est retombé dans la barbarie. Comme il a été dit plus haut, il n’est sorti de cette barbarie que pendant les courtes périodes où la domination musulmane a subi une éclipse.

Dès le huitième siècle, la domination arabe est ébranlée dans le Maghreb (29). Ibrahim, fils d’Aghlab, qui secoue le joug de Califes, au temps d’Haroun-al-Rachid, est bien d’origine arabe, mais pour se rebeller, il s’appuie sur l’élément berbère. Celui-ci fait la fortune de l’aventurier, mais il l’oblige à subir son influence. Alors, le pays, jeté dans la barbarie par la dure loi musulmane, se souvient comme par miracle des traditions de la civilisation latine.

Les sciences et les lettres, sacrifiées au dogme par les Arabes, refleurissent à Kairouan. En conquérant la Sicile, les Aghlabites favorisent encore l’expansion de l’influence latine.

Malheureusement, les Berbères –on l’a vu- sont incapables de se plier à une discipline. Leur esprit brouillon est prêt à toutes les aventures. Ils intriguent bientôt contre les Aghlabites et lient partie avec un aventurier arabe. Obeid-Allah, qui, grâce à leur concours, supplante les Aghlabites et fonde la dynastie des Fatamides (908) (30)

La situation ne change pas. C’est toujours l’élément berbère qui gouverne sous un prince arabe.

Un descendant d’Obeid-Allah, Moezz, fils d’Al Mansor, s’empare de l’Égypte et s’y établit (953). Plus libres de leurs mouvements, les Berbères en profitent pour ressaisir leur indépendance. L’esprit d’anarchie de ce peuple s’affirme alors dans toute sa véhémence. Chaque tribu veut dominer: c’est la guerre civile (31). Tour à tour, les Edrisites, les Restamites, les Zirites, les Hammadites, les Almoravides, les Almohades, les Merinites et les Hafsites, tous d’origine berbère, S’emparent du, pouvoir et exercent leur influence sur telle ou telle province (32).

L’élément arabe, submergé, dilué, absorbé, se fond dans le flot berbère. L’Islam, d’ailleurs superficiellement implanté, se charge de vieilles croyances païennes et chrétiennes. Les Edrisite vont jusqu’à transformer la religion musulmane; en substituant Jésus-Christ à Mahomet.

Çà et là, à Kairouan, à Fez, à Tlemcen, à Bougie, à Mahadia, à Tunis, s’allument des foyers de civilisation, d’inspiration purement latine (33) ; mais le pays est tellement bouleversé par les rivalités de tribus et les haines de familles que la prospérité générale, déjà compromise par la conquête arabe, finit par s’effondrer.

Cette période d’anarchie, qu’augmente encore l’intervention des États chrétiens, dure jusqu’à la fin du XV siècle. A ce moment, certaines tribus réclament l’aide des Turcs. Les Barberousse répondent à cet appel. Le pays retombe sous la dure tutelle musulmane dont il n’a été débarrassé que lors de notre intervention.

Mais le joug a été si lourd, l’empreinte si profonde, que le peuple berbère est resté pénétré du dogme islamique, qu’il a perdu le souvenir de l’ancienne civilisation latine et qu’il est demeuré frappé de stérilité.

Néanmoins, il a conservé, sous la façade musulmane, de nombreux vestiges de l’influence gréco-latine qui apparaissent dans ses moeurs et dans soit langage et qui rappellent le passé disparu, de même que les ruines des temples, les thermes et des basiliques rappellent le prodigieux effort du conquérant romain.

Cette influence, comme l’a montré Louis Bertrand, s’est exercée effectivement pendant treize cents ans, de 146 avant J.-C. jusqu’à l’invasion arabe au VIIe siècle ; mais le Christianisme, qui fut son meilleur instrument de pénétration, survécut, malgré la conquête musulmane, parmi les tribus réfugiées dans les montagnes, et l’on note que des chrétiens vivaient encore à Tunis, lorsque Saint-Louis débarqua sur la côte d’Afrique.

L’histoire du Christianisme dans l’Afrique du Nord ne doit pas être négligée. Elle a une importance considérable, parce qu’elle montre d’abord à quel degré de culture les Berbères ont pu parvenir avant l’Islam, à quel état de déchéance les a réduits le dogme koranique et quels espoirs ont peut concevoir pour l’avenir, si l’on sait, par une politique habile s’inspirant des leçons du passé, exploiter et raviver l’atavisme latin et chrétien qu’emprisonne la gangue musulmane.

C’est le Christianisme qui développa, au plus haut degré, les qualités des Berbères et qui Marqua ce peuple d’une telle empreinte que son oeuvre se confond avec l’oeuvre latine et qu’on ne peut parler des traditions de la latinité dans l’Afrique du Nord sans évoquer en même temps les traditions chrétiennes (34).

Le Christianisme s’implanta très vite en Afrique. Dès la fin du premier siècle, des disciples des apôtres vinrent d’Asie et d’Europe, sur des vaisseaux marchands, et s’installèrent à Carthage et dans les différents ports du littoral. De là, ils se répandirent dans l’intérieur du pays. Ils furent accueillis avec sympathie par les Berbères, parce qu’ils étaient considérés comme des ennemis de Rome. Par rapport au gouvernement romain, ils apparaissaient aux populations soumises comme des hommes d’opposition, de même que les propagandistes du communisme apparaissent, de nos jours, aux Jeunes Algériens et aux Jeunes Tunisiens, comme des ennemis de l’influence française et, par conséquent, comme des alliés possibles.

Combattus par les représentants de l’administration romaine et de la religion officielle, qui voyaient en eux des rebelles, ils fuirent reçus à bras ouverts par les Berbères, qui se firent chrétiens par esprit d’opposition. Mais ce qui favorisa beaucoup le développement du christianisme, ce fut l’exode en Afrique de nombreux colons latins. Cet exode résultait de circonstances économiques impérieuses. Les campagnes de l’Italie, transformées en jardins de plaisance pour satisfaire au luxe des riches Romains, ne pouvaient plus suffire à nourrir leurs habitants. L’Afrique devint, avec l’Égypte et la Sicile, la nourrice de Rome et, pendant plus de cinq siècles, jusque dans les derniers temps de l’Empire, elle garda cette fonction. De là, l’extrême importance de cette province pour les Empereurs, dont elle tenait, pour ainsi dire, les destinées entre ses mains. Les deux seules choses que le peuple romain leur demandât, le pain et les combats de bêtes féroces, l’Afrique les leur fournissait La tranquillité de Rome et de son peuple dépendait des récoltes de l’Afrique, ainsi que des vents et des flots qui devaient les amener au port d’Ostie.

Ce fut une femme qui, vers la fin du règne de Néron, révéla ce secret d’Etat : « Crispinilla, voulant faire tomber Galba, se rendit à Carthage pour engager le gouverneur de l’Afrique à affamer Rome en arrêtant l’annone, envoi annuel de blé destiné à la nourriture du peuple (35). »

L’année suivante, Vespasien se servit avec succès du même moyen. Aussi, l’historien de la chute de ‘l’Empire, Salvien, dit-il, avec une vérité et une ironie cruelles, que les barbares, en prenant l’Afrique, avaient pris l’âme de la République.

Poussés par la nécessité de produire du blé, les Romains couvraient l’Afrique de leurs colonies. Sous Vespasien, il y en avait treize dans la seule Mauritanie césarienne et douze dans la Numidie. La plus grande partie du sol ne tarda pas à passer entre leurs mains et Pline assure que, du temps de Néron, il y avait six propriétaires qui possédaient à eux seuls la Moitié de l’Afrique. Néron les fit périr et confisqua leurs biens, de sorte que le domaine impérial devint propriétaire de la meilleure partie du sol. Il fut l’objet d’une administration spéciale dont le chef portait le litre de Préfet des fonds patrimoniaux.

Aux IIIe et IVe siècles, tout est romain en Afrique, sur les côtes de la mer; magistrats, habitants, lois, moeurs, idées, institutions; tout est moulé sur la capitale. Saint-Augustin, haranguant les habitants d’Hippone, traduisait en latin les proverbes puniques dont il illustrait son discours, parce que son auditoire n’entendait pas le punique (36). Il n’en est pas de même dans l’intérieur du pays où le gouvernement est mixte comme la population ; mais ce mélange favorisa le développement de l’influence latine. Des préfets romains se trouvaient aux lieux les plus importants. Souvent, une même peuplade avait un chef indigène et un préfet romain, et ces autorités diverses se mêlaient. Sur les frontières, des colonies militaires, milites limitanei, cultivaient et défendaient le sol. Ces soldats se confondaient par leur vie et par des mariages avec les habitants du pays (37).

La religion chrétienne gagnait au mélange. Nul chrétien n’était séduit par la tentation de changer sa croyance contre celle de ses voisins, nomades et grossiers, et, dans ce contact de la barbarie païenne avec la civilisation chrétienne, il n’y avait pas à craindre que celle-ci reculât devant celle-là. Le contraire devait arriver et arriva en effet. La paix, comme la guerre, non moins que le commerce, tout y contribuait. Souvent, des chrétiens, enlevés et réduits en captivité dans les incursions des barbares, convertissaient leurs maîtres, comme autrefois les martyrs avaient converti leurs geôliers et leurs bourreaux. Les Romains, même captifs des Maures, même esclaves, exerçaient une influence civilisatrice grâce à leur supériorité intellectuelle.

L’autorité de Rome était si grande que le chef indigène, reconnu par les Romains, exerçait un prestige incontesté. « C’est, dit Procope, la loi chez les Maures, de ne prendre pour chef’, même quand ils sont en guerre avec les Romains, que celui que l’empereur a investi de ce titre. » (38) Quand, sous le règne de Valentinien, Firmus se révolte, c’est un tribun des troupes romaines, passé dans les rangs des rebelles, qui le couronne avec un collier militaire. Les Romains eurent cet art merveilleux de toujours se poser devant les peuples qu’ils avaient soumis, comme nés pour l’Empire.

Le Christianisme bénéficia de l’influence romaine. De Carthage, il se répandit de proche en proche jusqu’aux extrémités de la Proconsulaire, puis il entreprit la conquête de la Numidie. Dès la fin du deuxième siècle, au dire de Saint-Cyprien, il y avait dans la Proconsulaire et dans la Numidie un grand nombre d’évêchés, d’autant plus florissants qu’ils étaient considérés par les Maures comme des centres d’opposition contre la domination romaine (39).

Au IVe siècle, on comptait 690 évêques (40). Il y eut à Carthage des Conciles qui réunirent 200 évêques, venus de tous les points de la Proconsulaire et de la Numidie. Carthage était devenu un centre important de civilisation chrétienne et latine. Dès le II siècle, elle était appelée la Muse d’Afrique. Les poètes y abondaient, Tertullien, Saint-Cyprien y défendaient et y enseignaient avec éloquence la doctrine chrétienne. On se pressait en foule autour des chaires des orateurs et des sophistes. « Quelle gloire plus grande et plus sûre peut-il y avoir, disait Apulée, que de plaire par ses discours au peuple de Carthage, de cette ville où tout citoyen s’occupe de lettres ? » Il y avait des écoles nombreuses où l’on enseignait les lettres et les sciences. Les comédies de l’Africain Térence étaient applaudies sur la scène de Carthage après avoir été acclamées à Rome. Le peuple de la ville, habitué aux discours des sophistes, suivait les orateurs chrétiens. Le culte nouveau fit de rapides progrès. Dès II ème siècle, presque toute la ville était conquise. « Que ferez-vous, disait Tertullien, en présence de tant de millions d’hommes, de femmes de tout âge, de tout rang qui présentent leurs bras à vos chaînes ? Décimerez-vous Carthage ? » (41)

La remarque de, Tertullien pouvait s’appliquer à la Proconsulaire et à la Numidie. Partout, les chrétiens étaient nombreux. Pour les Maures la foi nouvelle était une protestation contre la religion officielle, contre le paganisme romain et, par conséquent, contre le gouvernement impérial. Ils y adhéraient par hostilité contre Rome et aussi parce qu’elle s’appuyait sur des principes d’égalité qui ne pouvaient que flatter des gens traités en sujets.

Mais à la fin du IVe siècle, l’Empereur Théodose reconnut le christianisme comme religion d’Etat et combattit le paganisme. Que firent alors les Berbères ? Par esprit d’opposition et par protestation contre le régime établi, les uns renièrent la foi chrétienne pour retourner au polythéisme et les autres se jetèrent dans les hérésies et les schismes, combattus par l’Église officielle. Ils devinrent donatistes, manichéens, pélasgiens.

A celte époque, le paganisme subsistait encore en Afrique, et y avait conservé d’assez nombreux adorateurs. Il avait, malgré les édits impériaux, ses temples, ses prêtres, ses sacrifices. Il y avait même revêtu un caractère étrange que l’on comprendra facilement si l’on fait attention que c’était de la terre des vainqueurs de Rome que la doctrine chrétienne était venue en Afrique. Aussi, dès que cette doctrine devint officielle, dès qu’elle fut imposée par les Empereurs, comme religion d’Etat, les Maures la considérèrent-ils comme une émanation de Rome, et ils donnèrent aux chrétiens même de leur race; le nom de Romains ; cette appellation est restée ; c’est celle de Roumis par laquelle les Berbères actuels désignent encore, d’une façon générale, tous les Européens.

La cause du paganisme s’identifie alors, à leurs yeux, avec celle de l’indépendance de leur patrie. C’est là, d’ailleurs, le caractère de presque toutes les querelles religieuses de l’Afrique. C’est ce même esprit d’opposition qui favorisa l’établissement des Vandales. Ceux-ci étaient ariens, donc schismatiques, donc rebelles. Ils furent accueillis avec enthousiasme par les autres schismatiques : donatistes, manichéens, pélasgiens et, d’une façon générale, par toutes les populations soumises au joug romain et qu’exaspéraient des impôts trop lourds. Mais les schismes contribuèrent ainsi à la diffusion du christianisme, si bien que les chrétiens – orthodoxes ou non – formaient la majorité de la population.

Ainsi donc, les Berbères se firent chrétiens orthodoxes, par esprit d’opposition contre le paganisme officiel, alors que le christianisme était combattu par l’Etat romain, puis ils se firent chrétiens schismatiques, lorsque la religion chrétienne fut reconnue et protégée par les Empereurs. Ce peuple hait l’unité, la subordination sous quelque forme qu’elle se présente. Sous la main qui le discipline, il proteste sans cesse et par toutes les voies. Dès 212 avant J.-C., sa protestation se manifeste par les intrigues de Syphax contre les Carthaginois, puis en 204 avant J.-C. contre les Romains ; en 155 avant J,-C., par la révolte de Jugurtha ; au Premier siècle, par celle de Tacfarinas ; au IVe siècle, par le schisme des donatistes; au Ve siècle, par l’hérésie du pélagianisme ; en 1832, par la révolte d’Abd-el-Kader ; en 1870, par celle de Mokrani; en 1881, par celle de Bou-Amâma ; de nos jours par les intrigues des Jeunes Tunisiens et des Jeunes Algériens avec les communistes.

Cet esprit d’insubordination se manifesta même au sein de l’orthodoxie. L’Église d’Afrique, tout en demeurant unie et soumise au Saint-Siège, posa ses conditions, voulut une situation à part. Chaque ville entendait faire de son prêtre un évêque, comme en témoignent les revendications exposées au Concile de Carthage de 397 (42).

Quand les Arabes apparurent en 647, le même esprit d’opposition les fit accueillir. Pour échapper à la persécution, bien des chrétiens s’enfuirent ; d’autres se convertirent à l’Islam ; Mais beaucoup restèrent fidèles à leur foi. En 1054, il y avait encore cinq évêques en Afrique ; il en restait deux en 1076. Il subsistait encore des chrétiens en 1146, puisque les Almohades les persécutèrent. Et Guillaume de Nangis nous apprend qu’au temps de l’expédition de Saint­Louis, il y avait encore à Tunis des prêtres et des églises. On a même constaté la survivance jusqu’au XVe siècle de communautés chrétiennes et de vestiges de l’administration impériale.

Aujourd’hui encore, bien des indices évoquent les traditions chrétiennes et latines (43). C’est, par exemple, la croix que les indigènes portent tatouée sur leur front et qui est le signe de reconnaissance des premiers chrétiens. C’est la dévotion toute particulière pour Sidna Aïssa (Jésus-Christ) dont la fête est encore célébrée dans l’Aurès, an mois de décembre. Ce sont les Koubbas, édifiées, pour la plupart, sur des ruines romaines et qui occupent des lieux primitivement consacrés à des divinités païennes, puis aux saints chrétiens et enfin aux saints de l’Islam. Ce sont les instruments agricoles et les procédés de culture et d’irrigation empruntés aux Romains. C’est la ferme du bled, copie de la villa romaine ; c’est la maison, dite maures- dont on retrouve le modèle à Timgad et à Pompeï ; ce sont les bains maures, caricatures des thermes ; c’est l’organisation municipale ­ des tribus kabyles.

La langue elle-même est chargée de mots latins : le mot Koubba, le dôme, vient de cuppa ; bordj, la maison de campagne, vient de burgus ; Skifa, la toiture, vient de scapha ; Guendil, la lampe, de candela ; Sedjel, le sceau, de sigillum ; Kanoun, la loi, de canôn; gatter, distiller, de guttar ; Tell, de tellus, la terre, etc.

Un chef kabyle a pu dire avec raison au général Bedeau : – « Nos ancêtres ont connu les chrétiens : plusieurs étaient fils des chrétiens et nous sommes plus rapprochés des Français que des Arabes ! »

Et reprenant cette idée, Mgr Lavigerie, alors archevêque d’Alger, a pu, en s’adressant à des notables berbères, prononcer ces paroles qui doivent être méditées, parce qu’elles peuvent nous inspirer une politique féconde :

– « Je vous aime particulièrement parce que nous sommes du même sang, les Français et vous. Les Français descendent en partie des Romains, comme vous. Ils sont chrétiens, comme vous l’étiez autrefois. Regardez-moi : Je suis un évêque chrétien. Autrefois, il y avait en Afrique, plus de cinq cents évêques comme moi, et ils étaient Kabyles, et parmi eux, il y en avait d’illustres et de grands par la science. Et tout votre peuple était chrétien… ».

(01) IBN-KHALDOUN. – Histoire des Berbères. Traduction de Slane.
(02) EL BEKRI. – Description de l’Afrique septentrionale.
(03) VIVIEN DE SAINT MARTIN. – Le Nord de l’Afrique dans l’antiquité.
(04) FOURNEL. – Les Berbère.
(05) H. DUVEYRIER. – Les Touaregs du Nord.
(06) L. RINN. – Essai d’études linguistiques.
SLANE. – Notes sur la langue, la littérature et les origines du peuple berbère.
(07) FOURNEL. – Les Berbères.
(08) IBN-KHALDOUN. – Histoire des Berbères.
(09) Cdt. CHALIGNE. – Histoire ancienne de l’Afrique du Nord.
(10) HERODOTE. – Liv. IV.
(11) BOURDE. – La culture de l’olivier en Tunisie.
(12) G.BOISSIERE. – L’Algérie Romaine.
(13) Sur les résultats obtenus par les Romains, voir : VARRON.- De Re Rustica, Livre I ; CICERON. – Pro Lege Manilia XII ; TITE LIVE. – L. 29, C. 25 ; DIODORE DE SICILE.- L 3, C. 50 ; PLUITARQUE. – Vie de Tibère ; STRABON.- Géogr. L.2 C. 4 ; POMPONIUS MELA.- Die situ orbis ; COLUMEILLE.- De Re Rustica ; PLINE.- L.5, C. 364 ; Lactance. De mortibus persecutorum ; CLAUDIEN.- Stilichon, L.2 ; TACITE. – Histoire. I.
(14) G. BOISSIERE. – L’Algérie Romaine.
(15) Victor VITENSIS. – Hist. persecutionis L.5.
(16) PROCOPE. – De Bello Vandalico.
(17) DIEHL. – L’Afrique Byzantine.
(18) Cdt. CHALIGNE. – Histoire ancienne de l’Afrique du Nord.
(19) JUDAS. – Nouvelles études sur une série d’inscriptions numidico-punique.
(20) JUDAS. – Nouvelle analyse de l’inscription phénicienne de Marseille.
(21) JUDAS. – Nouvelles études, etc.
(22) SHAW.
(23) E. MERCIER. – Histoire de l’Afrique Septentrionale.
(24) MAKRIZI. – Ittiaz-el Hounata.
(25) EDRISI. – Description de l’Afrique. Traduction Dozy.
(26) IBN-KHALDOUN. – Histoire des Berbères.
(27) MAKRIZI. – Ittiaz-el-Hounafa.
(28) E. MERCIER. – Histoire de l’Afrique Septentrionale.
(29) ROUDH EL KARTAS. – Histoire des souverains du Moghreb. Traduction Beaunier.
(30) MAKRIZI. – Ittiaz-el Hounata.
(31) EL KAIROUANI. – Histoire de l’Afrique du Nord. Traduction de Pellissier de Raynaud.
IBN-KHALDOUN. – Histoire de l’Afrique. Trad. Desvergers.
(32) Ez. ZERKECHI. – Histoire des Hafsites, traduction Rousseau.
Abd-el-Djelil et Tenissi. – Histoire des Béni-Zeigan, Traduction Bargès.
(33) CHEMS EDDIN MOHAMMED. – Galerie des littérateurs de Bougie, Trad. Cherbonneau.
(34) Cdt. CHALIGNE. – Histoire ancienne de l’Afrique du Nord.
(35) TACITE. – Hist. I.
(36) SAINT-AUGUSTIN. – Serm. 25.
(37) Amand BIEGHY. – Saint-Augustin.
(38) PROCOPE. – De bello vandalico. I. 25
(39) JEAN YANOSKY. – Hist. de Carthage.
(40) GREGOIRE VII. – Epist. III.19.
(41) TERTULLIEN. – Apologétique.
(42) AMAND BIEGHY. – Saint-Augustin.
(43) L. BERTRAND. – Discours à la nation africaine.

CHAPITRE XIII (13)

décembre 1, 2007

La Société Musulmane est une Société théocratique. -La loi religieuse, inflexible et immuable, régit les institutions comme les actes de l’individu. -La législation. – L’instruction. -Le gouvernement. – La condition de la femme. – Le commerce. – La propriété. – Dans les institutions musulmanes, aucune originalité. – L’Arabe a imité en déformant. – Dans les manifestations de l’activité intellectuelle, il apparaît comme un paralytique et comme il a imprégné l’Islam de son inertie, les peuples qui ont adopté cette religion sont frappés de la même stérilité. – Tous les musulmans, quelle que soit leur origine ethnique, pensent et agissent comme un Bédouin barbare du temps de Mahomet.

Après avoir étudié l’histoire de l’Empire arabe et pénétré les causes de sa chute, il n’est pas impossible de comprendre la psychologie du musulman où plutôt la déformation que fluence arabe a fait subir, par l’instrument de l’Islam, à tous les individus qui ont adopte cette doctrine.

La Société musulmane est une société théocratique. Tout y est régi par la loi religieuse : les moindres actes de l’individu aussi bien que les institutions. Dieu est le maître suprême, Le savoir n’est considéré que comme un moyen de le mieux connaître, pour le mieux servir. L’intelligence humaine, l’activité humaine, n’ont d’autre but que de le glorifier. L’individu est plié à cette conception par tout un réseau de mesures et de prescriptions, ourdi au deuxième siècle de l’Hégire par les docteurs de la foi.

Ibn-Khaldoun dit, dans ses Prolégomènes, que l’une des marques distinctives de la civilisation musulmane, c’est l’habitude d’enseigner le Koran aux enfants. Il aurait pu ajouter que l’enseignement exclusif du Livre sacré constitue à lui seul, pour les musulmans, le programme des études primaires, secondaires et supérieures. Dieu étant le dispensateur de tous les biens, tout est ramené à lui : sciences, arts, Manifestations de l’activité humaine. Connaître sa parole est l’unique préoccupation du fidèle ; mais le Koran est écrit dans une langue morte qu’un musulman ne saurait comprendre sans une étude spéciale ; aussi en, est-on arrivé, pour simplifier la tâche, à se contenter de lire le texte sacré, sans chercher à le comprendre. Le bien lire, en prononcer correctement les vocables, voilà tout le scibile des nations islamiques.(1)

(01) SAWAS PACHA. – Et. sur le droit musulman.

Au surplus, il ne servirait de rien à un fidèle de pouvoir comprendre la parole divine, puisqu’il n’a ni le droit de l’interpréter, ni celui de la prendre pour règle de conduite, en 1’appliquant aux événements et aux circonstances. L’explication du Koran a été fixée, une fois pour toutes, par les commentateurs orthodoxes : cette interprétation est définitive et aucun musulman ne peut la modifier sous peine d’apostasie. Cette défense formelle et irrévocable interdit tout progrès aux nations mahométanes. Exécutée à une époque barbare, l’interprétation orthodoxe n’est plus, depuis longtemps, à hauteur des progrès réalisés dans tous les domaines, par les peuples civilisés ; le monde a évolué, mais le croyant, enserré dans un réseau de textes désuets, ne peut suivre cette évolution. Au milieu des États modernes, il reste un homme du Moyen-Age. Pour s’en convaincre, il suffit d’examiner rapidement les diverses institutions de la société islamique.

La Législation. – Le Koran est, en principe, la source où les musulmans ont puisé leur inspiration, mais Mahomet n’avait eu ni le temps, ni peut-être même l’idée d’établir une doctrine précise, arrêtée dans tous ses détails. Désireux de s’attirer des partisans, il s’ingéniait à plaire à tout le monde. C’était un diplomate et un tribun, plutôt qu’un législateur. Suivant les circonstances, il émettait un avis, une théorie qu’il n’hésitait pas à rapporter le lendemain, si l’intérêt du moment le lui commandait. Aussi, le Koran renferme-t-il des prescriptions si contradictoire, qu’il serait difficile d’en extraire des règles précises de conduite, en dehors de la reconnaissance de l’unité de Dieu et de la mission de son Envoyé. C’est ainsi que Mahomet a déclaré tantôt qu’il fallait respecter les chrétiens et les juifs, les gens du Livre, au même titre que les musulmans, tantôt qu’il fallait les exterminer sans pitié. Ce n’est qu’un exemple de ses contradictions. On en pourrait citer d’autres.

Il en résulte que le Koran est un code singulièrement confus et que les successeurs du Prophète, chargés de l’appliquer, furent parfois fort embarrassés. Les plus scrupuleux s’entourèrent de conseillers choisis parmi les personnages qui, ayant vécu dans l’intimité de l’Envoyé de Dieu, passaient pour connaître sa pensée. Les autres agirent selon l’inspiration du moment et, souvent, selon leur bon plaisir. Mais lorsque les conquêtes arabes eurent élargi l’Empire, le Calife, se trouvant dans l’impossibilité matérielle de rendre la justice par lui-même, dut déléguer ses pouvoirs et comme il était dangereux de laisser à chacun des délégués la liberté d’interpréter les textes sacrés, on reconnut la nécessité de rédiger à leur usage un code suffisamment précis. (1)

L’oeuvre ébauchée par les premiers Califes, puis continuée après eux, dans les différentes parties de l’Empire, fut terminée par des jurisconsultes qui furent les fondateurs des quatre rites orthodoxes : Malékite, Hanéfite, Chaféite, Hanbalite. Le travail de chacun des quatre interprétateurs du Koran, conçu d’après les mêmes principes, est une sorte de compilation de textes très divers. Ce sont :

1- Les prescriptions du Koran ;

2 Les paroles du Prophète, rapportées par ses anciens compagnons. – La parole de Dieu, (Koran) et la conduite de son Envoyé (Sounnet), voilà les sources principales du droit musulman. La parole divine a été communiquée par l’ange du Seigneur à Mahomet et transmise par celui-ci aux hommes, en des termes identiques à ceux que l’ange avait prononcés et que l’Élu du Très-Haut (Moustafa) avait fidèlement conservés dans sa mémoire. La conduite du Prophète est également un effet de l’inspiration divine, directe et immédiate ; elle comprend les paroles, les actions et l’approbation, soit explicite, soit tacite du fondateur de l’Islam. Dieu et le Prophète sont les législateurs des musulmans.

La législation est, d’après l’expression consa­crée, un don précieux du Ciel. (2)

Mais les prescriptions de Dieu (Koran) et celles du Prophète (Sounnet) ne suffirent pas à tous les cas ; il fallut les compléter. Incapables d’accomplir ce travail, en puisant dans leur propre fond, les jurisconsultes cherchèrent ailleurs l’inspiration qui leur manquait. Les sources auxquelles ils puisèrent sont connues ;

3- Les Lois romaines, en vigueur dans la plupart des pays nouvellement conquis : Syrie, Égypte, Moghreb. Mais en adoptant ces lois, ils les déformèrent jusqu’à les défigurer;

4- Les usages antéislamiques qui, n’ayant pas été réprouvés par le Koran, étaient considérés comme approuvés, ou ceux qui avaient été modifiés par le Prophète, sans cependant avoir été abolis ;

5- L’ancien Testament, pour les prescriptions relatives à la défense du meurtre et de l’adultère (3) ;

6- Les arrêts rendus par les Califes, d’après le Koran.

La législation musulmane est donc un amalgame des préceptes du Koran, des paroles du Prophète, du droit romain, des vieilles coutumes antéislamiques et des jugements des Califes. D’après les commentateurs orthodoxes qui ont fixé la doctrine, la législation est la connaissance de l’homme avec ses droits et ses devoirs. Cette connaissance s’obtient par l’étude de la science du droit qui comprend également la philosophie et la morale.

La philosophie précise les rapports entre l’homme et les autres êtres, entre l’homme et le Législateur par excellence : Dieu. La morale enseigne les rapports réguliers et corrects qui doivent exister, soit entre les individus qui vivent en société, soit entre l’individu et la société. Elle forme la conscience de l’homme et celle du juge et la fortifie au point de rendre l’un et l’autre capables de distinguer la beauté (légalité) de la laideur (illégalité) (4).

Les quatre interprétations du Koran représentent quatre rédactions différentes. Partout où la loi musulmane est en vigueur, tout fidèle peut choisir l’une ou l’autre de ces interprétations, mais son choix arrêté, il doit y conformer ses actes.

Les travaux des commentateurs ont si bien remplacé le Koran lui-même, qu’il ne peut plus être choisi pour étayer un jugement. Un arrêt motivé en droit sur un texte tiré directement du Livre révélé serait nul et pourrait donner lieu à une pénalité contre son auteur. Cette façon de procéder constituerait, en effet, une hérésie et serait considérée comme une tentative d’insubordination aux interprétations orthodoxes. Celles-ci sont définitives et immuables.

Nul n’a le droit de les modifier par adjonctions ou restrictions.

Or, comme elles furent rédigées au deuxième siècle de l’Hégire, à une époque barbare, elles ont immobilisé la société musulmane et, aujourd’hui, elles l’empêchent d’évoluer. Elles ont frappé de stagnation irrémédiable les cerveaux des croyants. Tant qu’elles seront en vigueur ceux-ci resteront incapables de progrès et de civilisation.

L’instruction. – Selon les docteurs musulmans, les connaissances de l’homme dérivent de deux sources principales : la raison et la foi. Donc, les sciences forment deux classes : les rationnelles (Aklïa) et les imposées ou positives (Ouadiya) (5).

Les rationnelles comprennent les connaissances que l’homme peut acquérir par sa propre raison, sans le secours de la révélation : géographie, mathématiques, chimie, physique, astronomie, etc. ; elles sont considérées comme secondaires et, dans les programmes d’enseignement, elles laissent la première place aux sciences de révélation que l’homme doit à la générosité divine.

Celles-ci comprennent deux catégories :

Les sciences du langage ou sciences instrumentales : lecture et écriture, qui permettent d’aborder la connaissance du Koran.

Les sciences du droit qui traitent de la lecture du Livre révélé et de l’application législative des paroles divines, faites par les interprétateurs orthodoxes.

Les sciences du droit se subdivisent en sciences sources et en sciences déduites des sources. Les sciences sources concernent l’étude des sources de la religion et du droit, c’est-à-dire le Koran et la conduite du Prophète. Cette étude comprend d’abord la lecture du Koran et celle des Hadith ou recueil des paroles de Mahomet; c’est l’application aux textes sacrés des principes enseignés par les sciences du langage. Dès que l’on possède la lecture parfaite du Koran, on passe à l’explication des mots dont l’ensemble forme le Livre révélé ; c’est ce que l’on appelle : l’annotation.

Lorsque l’étudiant possède une connaissance complète des sources, il passe à l’étude des sciences déduites, c’est-à-dire qui découlent des sources proprement dites : Koran et Hadith. Elles comprennent l’étude de la doctrine religieuse et des croyances qui s’y rattachent, celle de la théorie du droit et des applications du droit.

Le droit fait partie des sciences théologiques, parce qu’il permet de distinguer le licite de l’illicite, le bien du mal, suivant les prescriptions du Koran et des Hadith. « La théorie du droit forme la première subdivision des sciences législatives. Les applications du droit se partagent en trois groupes distincts. Le premier est relatif aux actions humaines ayant un caractère religieux : la prière, le jeûne, la redevance de l’aumône, le pèlerinage, la guerre sainte ; le second, aux dispositions légales concernant les actions humaines qui ont un caractère purement social et contractuel » (6).

Tel est l’enseignement musulman. C’est de la pure scolastique. Il convient d’ajouter que cet enseignement est donné dans les mosquées, que chaque professeur fait le cours qui lui convient, que chaque étudiant suit le cours de son professeur de prédilection. Ni inscription, ni diplômes ne limitent la liberté entière dont jouissent les professeurs et les élèves. Il existe cependant une sanction des études suivies. Chaque professeur délivre à ses élèves les plus méritants une autorisation d’enseigner à leur tour (Idjaza). L’Idjaza est délivré par écrit ou donné verbalement par le professeur, non pour une science ou pour un groupe de sciences, mais bien pour un livre lu ou appris, pour une branche de science définie; par exemple pour une lecture du Koran, pour plusieurs de ces lectures ou pour toutes les lectures ; pour les Hadith, pour la grammaire, pour la calligraphie ou pour un ou plusieurs commentaires (7).

Un pareil enseignement est à peu près stérile, puisque la partie scientifique est supprimée au profit de la partie théologique. Il frappe les cerveaux de paralysie ; il immobilise les connaissances. Un peuple pourra, pendant des siècles, lire le Koran et en expliquer minutieusement chaque terme, sans avancer d’un pas dans la voie du progrès. A piétiner sur place, dans le rabâchage d’une leçon fastidieuse, les esprits perdent leur souplesse, leur sagacité, leur curiosité ; les intelligences s’atrophient et deviennent incapables d’un effort original. C’est là qu’il faut chercher la cause de l’engourdissement intellectuel des nations musulmanes.

La Société musulmane. -Le Gouvernement. – Lorsqu’on étudie une institution musulmane, il ne faut jamais perdre de vue que les lois qui la régissent sont d’ordre religieux. La société musulmane est baignée d’une atmosphère religieuse. La langue, la législation sont des dons de Dieu; tout, dans l’Islam, est contenu dans la religion. L’instruction publique et privée, l’administration, la justice, les finances, la répartition des impôts, les relations internationales, la paix, la guerre, le commerce, les arts, les métiers, l’exercice de la charité, la sécurité publique, les travaux publics ont un caractère religieux. Rien ne peut se conserver ni fonctionner que par la religion et par ses ordonnances. Un savant asiatique appelle les peuples de l’Islam « corpora ecclesiœ » (8).

Le gouvernement, comme les autres institutions, est d’inspiration religieuse. Le Califat, mode de gouvernement qui succéda à l’administration patriarcale du Prophète, était une institution religieuse, fraternelle et populaire. Les auteurs musulmans en donnent la définition suivante : « Les musulmans doivent être gouvernés par un Imam (Calife) ayant le droit et l’autorité de veiller à l’observation des préceptes de la loi, de faire exécuter les peines légales, de défendre les frontières, de lever des armées, de percevoir les dîmes fiscales, de réprimer les rebelles et les brigands, de célébrer la prière publique du vendredi et les fêtes du Beyram, de juger les citoyens, d’admettre les preuves juridiques dans les causes litigieuses, de marier les enfants mineurs de l’un et l’autre sexe qui manquent de tuteurs naturels, de procéder enfin au partage du butin légal » (9).

A l’origine, conformément aux institutions du Prophète, le Califat n’était pas un gouvernement despotique. « La loi théocratique islamique défend à tout individu d’agir capricieusement, d’après ses seuls penchants personnels ; elle ordonne de protéger les droits des particuliers ; elle impose au souverain l’obligation de prendre conseil avant d’agir. Cette loi a été imposée par Dieu à son Prophète impeccable, quoique, comme tel, il n’eût besoin de consulter personne, puisqu’il agissait sous l’inspiration divine et qu’il était doué de toutes les perfections. Or, cela n’a été ordonné au Prophète que pour une haute raison qui était d’établir une règle obligatoire pour tous les chefs qui viendraient après lui » (10).

Cette théorie tomba en désuétude lorsque les Arabes, élargissant leurs conquêtes, se trouvèrent mêlés à des peuples habitués au pouvoir despotique, comme les Syriens, les Perses, les Égyptiens, etc. Le Calife devint un souverain absolu et le Califat, une sorte de gouvernement despotique militaire qui eut son apogée vers le deuxième siècle de l’Hégire, avec la dynastie des Abbassides. Comme c’est à ce moment que furent fixés, par la loi, les fondements des différentes institutions, il en résulta que la doctrine relative au gouvernement s’inspira tout naturellement de ce qui existait alors et que le principe du pouvoir absolu du Calife devint un dogme. Les docteurs de la foi qui rédigèrent les textes législatifs se réservèrent bien une part dans le gouvernement, en spécifiant que le prince ne pourrait prendre une décision qu’après les avoir consultés ; mais comme ils étaient à la merci de son bon plaisir, c’est lui qui, en réalité, exerça le pouvoir sans contrôle.

En fait, le souverain musulman est un monarque absolu, doublé d’un chef militaire et religieux. Il a droit de vie et de mort sur ses, sujets. La meilleure preuve en est que ceux-ci paient un impôt de capitation, sorte de rançon ou de permission de vivre dont la quittance porte ces mots significatifs : rachat du coupement de tête. Celui qui possède n’est que l’usufruitier de son bien. Quand il meurt, le souverain peut exiger tout ou partie de son héritage.

Le rôle du prince serait écrasant pour un homme seul ; mais en Orient, où l’on est volontiers partisan du principe du moindre effort les Califes trouvèrent vite un moyen d’alléger leur tâche en déléguant leurs pouvoirs à un vizir.

Celui-ci confia les siens au Pacha : ce dernier se déchargea de ses devoirs sur le Bey ; celui-ci sur le Caïd et le Caïd sur le Cheikh. Une pareille division de l’autorité augmente le nombre des oppresseurs, favorise la concussion et livre les populations à une tourbe innombrable de parasites.

Le vizir remplace le souverain dans l’administration des affaires, le commandement de l’armée, la surveillance des fonctionnaires. Son poste est périlleux ; celui qui l’exerce sert de tampon entre le prince et le peuple ; il subit les caprices de l’un et encourt les haines de l’autre ; mais la fonction est si lucrative, elle permet de telles concussions, que les candidats n’ont jamais manqué.

Les décisions administratives sont prises par un divan, un conseil d’Etat, composé de hauts personnages, mais ceux-ci, occupés à mériter les faveurs du prince ou de son vizir, ne sont que des êtres serviles, prêts à toutes les compromissions.

Les oulémas ou docteurs en théologie et jurisprudence forment un corps spécial, chargé de veiller à l’observation des lois fondamentales, de contrôler, au nom des dogmes religieux, les décrets rendus par le Conseil d’Etat. Ce contrôle est purement théorique, puisque les oulémas dépendent du bon plaisir du souverain. Les oulémas sont, en outre chargés de rendre la justice. Leur chef suprême est le Cheikh-El-Islam qui doit être consulté quand une loi est édictée, un impôt établi, une guerre entreprise ; il a, sous ses ordres, des Cadis qui rendent la justice sans appel.

L’autorité purement civile est exercée par des pachas ou gouverneurs, qui ont pour mission de veiller au maintien de l’ordre et au paiement des impôts.

En principe, il ne peut exister qu’un souverain dans l’Islam : le Commandeur des Croyants. D’après les Hadith, il doit être d’origine Koréichite, mais en l’absence d’un Koréichite, c’est celui qui dispose momentanément de la force matérielle qui veille aux intérêts de l’Empire. Sa nationalité importe peu. Le musulman n’a qu’une patrie : l’Islam. Il ne meurt pas pour son pays, mais pour sa foi. Il n’est ni Turc, ni Égyptien, ni Arabe ; il est le Croyant.

En somme, le gouvernement califal est un gouvernement barbare ; c’est celui d’une minorité conquérante, occupant des pays soumis par la force et n’ayant d’autre souci que de les exploiter à son profit. C’est un gouvernement de parasites, indifférent aux besoins et aux intérêts de la collectivité. L’Arabe, incapable d’innover, en est resté à la conception primitive de gouvernement, imposée par les circonstances, au temps où il se ruait à la conquête du monde.

La condition de la femme. – A s’en tenir aux prescriptions du Koran et aux paroles du Prophète, la femme musulmane pourrait passer pour jouir d’un traitement de faveur. En bon diplomate, Mahomet s’est efforcé, aux heures où il luttait contre l’hostilité de son peuple, de gagner la femme à sa cause, de s’en faire une alliée. Ce désir se révèle dans tous ses discours et, en somme, la bédouine lui doit beaucoup. Avant lui, elle était une sorte d’être inférieur, sans droit, asservie au bon plaisir du mâle. II s’efforça d’atténuer l’égoïsme des coutumes barbares dont elle était victime.

Les exhortations à la bonté abondent dans le Koran :

« Craignez le Seigneur et respectez les entrailles qui vous ont portés… O croyants ! Il ne vous est pas permis de vous constituer héritiers de vos femmes contre leur gré, ni de les empêcher de se marier quand vous les avez répudiées, afin de leur ravir une portion de ce que vous leur avez donné. Soyez bons dans vos procédés à leur égard. Si vous désirez changer une femme contre une autre et que vous ayez donné à l’une d’elles cent dinars, ne lui en ôtez rien ».(11)

« Gardez-vous votre femme ? Traitez-là honnêtement ; la renvoyez-vous ? Renvoyez-là avec générosité (12).

Même esprit de bienveillance dans les paroles du Prophète, recueillies dans les Hadith :

« Dieu vous commande d’être bons pour vos femmes ; elles sont vos mères, vos filles, vos tantes ».

Dans ses actes, Mahomet donnait l’exemple de la bienveillance. Souvent, il s’amusait avec ses femmes. On raconte qu’un jour, comme il jouait à la course avec Aïcha, celle-ci le dépassa; mais la seconde fois, ce fut le Prophète qui gagna. Alors, Mahomet lui dit: « La partie est égale ô Aïcha ». (13)

Un jour, ayant invité des Abyssins à venir jouer dans son logis, il pria sa femme d’assister à leurs jeux ; mais pour qu’elle ne fut pas aperçue des spectateurs, il la plaça entre les deux portes de la maison, se mit devant elle et resta ainsi debout jusqu’à ce qu’elle eût fini de contempler les joueurs. Puis, quand son épouse fut rentrée chez elle, le Prophète, s’adressant aux spectateurs, leur dit : « Le meilleur des Croyants est celui qui a le plus de douceur et de délicatesse envers les femmes. Le premier parmi vous est celui qui est le plus aimable avec ses femmes et je suis meilleur que vous vis-à-vis des miennes.(14)

Avant sa mort, Mahomet insista encore en faveur d’une cause qui lui était chère ; «Traitez bien les femmes ; elles sont vos aides et elles ne peuvent rien par elles seules ; vous les avez prises comme un bien que Dieu vous a confié et vous avez pris possession d’elles par des paroles divines ».

Il faut, d’ailleurs, reconnaître que le Prophète a fait aussi quelques concessions à la jalousie du mâle et qu’il a reconnu certaines coutumes arabes : « Les femmes vertueuses sont obéissantes et soumises, celles qui désobéissent, vous les relèguerez dans une couche à part et vous, les battrez » (15)

« Commande aux femmes qui croient de baisser leurs yeux, d’observer la continence, de ne laisser voir de leurs ornements que ce qui est a l’extérieur, de couvrir leur sein d’un voile, de ne faire voir leurs ornements qu’à leur mari, à leur père, au père de leur mari… aux enfants qui ne distinguent pas encore les parties sexuelles. Que les femmes n’agitent point leurs pieds de manière à montrer leurs ornements cachés » (16).

Une femme demanda un jour au Prophète quels sont les devoirs de la femme envers l’homme. Il lui répondit : « La femme ne doit pas sortir de chez elle, sans l’autorisation de son mari ; c’est cette considération qui justifie l’usage du voile » (17).

Dans l’intimité, elle doit se plier à tous les désirs du mâle « Allez à votre champ comme vous le voudrez » (18) ; ce que les commentateurs expliquent de la façon suivante : Venite ad agrum vestrum quomodocumque volueritis, id est stando, sedendo, jacendo a parte ante­riori, seu posteriori.

Mahomet n’a pas parlé de l’instruction de la femme. La plupart des commentateurs estiment qu’on doit lui interdire l’écriture, la poésie, la composition, par le fait que ces études renferment un élément pernicieux qui peut gâter leur esprit et leur caractère.

Si l’on tient compte des habitudes de son époque, il est incontestable que le Prophète a sensiblement amélioré la condition de la femme ; mais il s’est produit pour elle, ce qui s’est produit dans la société musulmane, dans tous les ordres d’idées.

Mahomet était de son temps; il ne pouvait prévoir l’évolution qui devait s’accomplir après lui, dans les idées et dans les moeurs. Ses paroles s’appliquaient au présent et non à l’avenir. S’il avait pu entrevoir cet avenir, il est probable, étant donné son esprit, qu’il en aurait accepté les progrès. Malheureusement, les interprétateurs orthodoxes du Koran et des Hadith, animés d’une intelligence étroite et s’obstinant, dans leur aveuglement fanatique, à s’en tenir à la lettre et non à l’esprit des textes sacrés, fixèrent pour toujours la condition de la musulmane et comme ils prirent pour base les coutumes de l’époque, ils rendirent impossible toute amélioration ultérieure. L’humanité a réalisé des progrès depuis le deuxième siècle de l’Hégire ; la société musulmane n’a pu suivre cette évolution.

Il en résulte que la femme est traitée aujourd’hui, dans l’Islam, comme étaient traitées ses aïeules du temps du Prophète. Or, ce qui étai alors un progrès est aujourd’hui un recul.

La musulmane pense et agit comme pensaient et agissaient les femmes de Mahomet. Isolée de la vie extérieure, elle reste dans la barbarie des coutumes ancestrales. Sa condition actuelle si on la compare à celle des femmes des autres religions, est celle d’une esclave. Animal de luxe, bête à plaisir chez le riche, bête de somme chez le pauvre, elle n’est qu’une pauvre créature livrée au bon plaisir du mâle. Condamnée à l’ignorance par l’égoïsme de l’homme, elle ne peut même pas espérer en l’avenir. Elle est la cloîtrée perpétuelle, l’esclave éternelle. Son ignorance, sa barbarie pèsent sur les enfants qu’elle élève et à qui elle transmet ses préjugés et ses préventions. Ignorante, elle crée des ignorants ; barbare, elle répand autour d’elle la barbarie. Esclave, elle donne à ses enfants des âmes d’esclaves, avec tous les défauts des êtres serviles : la dissimulation, la fourberie et le mensonge.

Le Commerce. – On l’a déjà dit, mais on ne saurait trop le répéter, tout, dans la société musulmane, revêt un caractère religieux. Toutes les manifestations de l’activité humaine sont soumises aux dogmes, ne peuvent se développer que dans les limites permises et fixées par les règles de la loi. Le commerce n’échappe pas à cette tutelle ; les lois qui le régissent s’inspirent de considérations religieuses.

« L’objet de tout contrat, dit Khalil, doit être : 1- Exempt de souillure ; 2- Utile ; 3- Licite ; 4- Possible. Ainsi ne peuvent être l’objet d’un contrat : le fumier, l’huile avariée, la chair défendue, l’animal sur le point de mourir, le chien de chasse, l’esclave en fuite, le chameau perdu, la chose retenue par violence en mains tierces ».

Le Koran ayant défendu l’usure (19), les interprétateurs ont surenchéri sur cette interdiction.

Par usure, la loi musulmane désigne non seulement le gain illicite, tel que nous le concevons, mais « tout profit ou avantage prélevé ou laissé dans le change des matières d’or et d’argent ou l’échange de denrées alimentaires…, le salaire prélevé en nature par l’orfèvre sur le poids du métal à façonner, ou par le maître du pressoir sur le poids des olives à écraser ; toute combinaison suspecte de déguiser un prêt sous la forme d’une vente ou d’aboutir à un avantage usuraire ».(20)

Dans son désir d’empêcher l’usure, le législateur musulman tombe dans des subtilités qui frisent l’absurde. Telle est la clause suivante :

« On ne peut acheter pour or, ce qui a été vendu à terme pour argent, ni pour une monnaie, ce que l’on a vendu pour une autre » (21)

Le prêt à intérêt est interdit en principe, mais comme il était difficile de le supprimer radicalement, on l’a remplacé par la commandite et par le pacte réel.

« La commandite est un contrat par lequel on confie des fonds à un marchand, pour en trafiquer, à la condition de participer aux bénéfices » (22). Cette forme de prêt existait chez les anciens Arabes, bien avant l’Islam ; c’est par un contrat de ce genre, que Mahomet devint l’associé de Khadîdja.

« Le pacte réel est un contrat onéreux, unilatéral, créant une obligation personnelle de donner un objet certain, corporel, d’autre espèce que la chose reçue et ne consistant pas en numéraire » (23)

L’attrait du gain étant, en réalité, l’élément principal de toute activité commerciale, le législateur n’a pu abolir le prêt à intérêt. Il combat énergiquement l’usure ; il déclare solennellement que l’échange de denrées ou d’objets ne doit donner lieu à aucun gain, mais il ajoute aussitôt cette restriction subtile : « à moins que ces choses ne diffèrent par l’usage auquel elles sont destinées.»

« Ainsi, on peut stipuler pour un âne de la race du Caire, deux ânes de race arabe ; pour un cheval de course, deux de bât ; de plus jeunes animaux, pour un plus âgé ; une épée de bonne fabrique pour des épées ordinaires » (24). Et voilà le prêt à intérêt toléré, autorisé. Qui empêchera le prêteur et l’obligé d’affirmer que le premier a donné un cheval de course au second, lequel s’engage à lui rendre deux chevaux de bât, bien qu’en réalité le cheval prêté soit identique aux chevaux rendus, l’un de ces derniers représentant l’intérêt du capital avancé ?

La Propriété. – En ce qui concerne la propriété, même désir et même impossibilité d’empêcher l’usure. L’hypothèque est défendue, mais elle est remplacée par le nantissement ou Rahnia. « On entend par rahnia ce qui est remis pour la sûreté d’une créance » (25). Comme notre droit civil, la loi musulmane distingue le gage ou nantissement d’une chose mobilière et l’antichrèse ou nantissement d’une chose immobilière.

Ce genre de contrat, loin d’empêcher l’usure, la favorise. Le créancier est autorisé à jouir du gage ; or, cette jouissance qui représente l’intérêt de son capital dépasse souvent en valeur ce que notre législation considère comme un taux licite. Dans la plupart des cas, l’emprunteur étant incapable de payer sa dette, le créancier conserve le gage dont il dispose, en véritable propriétaire, pour un prix dérisoire.

Chez un peuple barbare, la propriété est menacée de dangers multiples et, notamment, de spoliation. La loi musulmane s’efforce de la protéger et c’est dans ce but qu’elle a institué le habous, dont elle a trouvé l’inspiration dans les Novelles et les Institutes, de Justinien. Le habous est une institution, d’après laquelle le propriétaire d’un bien le rend inaliénable pour en affecter la jouissance au profit d’une oeuvre pieuse ou d’utilité générale, immédiatement ou à l’extinction des dévolutaires intermédiaires qu’il désigne (26). Le chef de famille met ainsi ce qu’il possède à l’abri des dilapidations de ses héritiers ou des convoitises et des entreprises des personnages influents.

A signaler également deux servitudes qui grèvent la propriété musulmane et qui furent et sont encore la cause de nombreux conflits, entre Européens et indigènes, dans nos colonies de l’Afrique du Nord : le droit de chasse et le droit de pâture.

« Nul ne peut interdire la chasse ou la pêche, même en ses domaines… Nul ne peut interdire la vaine pâture sur ses terres vagues ou dépouillées de leurs récoltes » (27).

C’est ce qui explique l’insouciance avec laquelle le Berbère algérien ou tunisien laisse ses troupeaux paître à l’aventure.

La propriété terrienne est soumise, chez les Arabes, au régime communiste. La terre appartient tient à Dieu, représenté par le Calife, lequel en abandonne la jouissance à la collectivité musulmane. Ce régime qui convient au nomadisme est néfaste au développement du labeur agricole.

Si, après avoir examiné les diverses institutions musulmanes, on voulait résumer brièvement son impression, on pourrait dire que ce qui frappe le plus c’est l’absence de toute originalité.

En matière de religion, l’Arabe s’est contenté d’accueillir des conceptions étrangères et de les adapter tant bien que mal à sa mentalité. Sa religion, c’est le christianisme déformé par le cerveau d’un Bédouin.

En matière de législation, obligé par ses conquêtes à administrer des peuples, il s’est borné à copier les lois qu’il a trouvées en vigueur, en les déformant par l’adjonction de ses us et coutumes. La législation musulmane, c’est le code romain, adapté au cerveau arabe.

En matière de gouvernement, il s’est inspiré du despotisme byzantin ou asiatique. Le Calife ressemble à un empereur de Byzance qui se serait converti à l’Islam.

Mais si, en matière de législation et de gouvernement, l’Arabe a dû accepter certaines idées étrangères, parce que des circonstances, plus fortes que sa volonté l’y contraignaient ; pour le reste, il est demeuré avec son cerveau de Bédouin barbare, incapable d’inventer, ni même d’améliorer.

En matière d’enseignement, il s’en est tenu à l’observation étroite des préceptes du Koran ; pour lui, l’idéal suprême du savoir humain, c’est de s’élever jusqu’à la lecture du Livre révélé.

En ce qui concerne la famille, il a conservé les principes barbares de la société primitive : la femme est une esclave asservie aux passions et à l’égoïsme du mâle.

En ce qui concerne la propriété, il en est encore au communisme patriarcal.

Dans toutes les manifestations de l’activité intellectuelle, l’Arabe apparaît comme une sorte de paralytique ; il subit ce qu’il ne peut éviter; il se résigne à ce qui est, mais il ne manifeste aucune initiative, aucun désir de franchir l’étroit horizon dans lequel il est emprisonné. Et comme il a imprégné l’Islam de ce principe du moindre effort, de cette résignation, de cette inertie, il en résulte que tous les peuples qui ont adopté cette religion, ont été, après quelques générations, frappés de la même paralysie intellectuelle, de la même immobilité, de la même inaptitude à évoluer.

L’Islam, expression du génie arabe, a nivelé toutes les intelligences à la mesure du cerveau arabe. Tous les musulmans pensent donc et agissent comme un Arabe, c’est-à-dire comme un Bédouin du temps de Mahomet.

(01) SEIGNETTE. – Introduction à la trad. de khalil.
(02) SAWAS PACHA. – Etude sur le Droit musulman.
(03) S.LEVY.- Moise, Jésus, Mahomet.
(04) SAWAS PACHA.
(05) IBN-KHALDOUN. – Prolégomènes. – EBN-SINA. – De divisione scientarum.
(06) SAWAS PACHA.
(07) YACOUB ARTIN PACHA. – l’instruction publique en Egypte.
(08) SAWAS PACHA. – Essai sur la théorie du Droit musulman.
(09) CATHECHISME de l’imam Nedjem-el-Din Nassafi.
(10) IBN-KHALDOUN. – Du Souverain.
(11) KORAN. – Ch. 4.
(12) KORAN. – Ch. 2.
(13) Epanouissement de la fleur, par le Cheikh Mohammed-es-Senoussi.
(14) CHEIKH MOHAMMED-Es-Senoussi.
(15) KORAN. – Ch.4, V.38.
(16) KORAN. – Ch. 24.
(17) CHEIKH MOHAMMED-Es-Senoussi.
(18) KORAN. – Ch.2.
(19) KORAN. – Ch.3, V.125.
(20) KHALIL. – Titre. I, Ch. 2.
(21) KHALIL. T. I, Ch.2.
(22) IBN-ARFA.
(23) IBN-ARFA.
(24) KHALIL. – Titre II, Ch. 1.
(25) IBN-ARFA.
(26) J. TERRAS. – Essai sur les biens Habous.
(27) KHALIL. – Titre 21. Ch. 2.

CHAPITRE XIV (14)

décembre 1, 2007

La stérilité de l’esprit arabe apparaît dans toutes les manifestations de l’activité intellectuelle. – La civilisation arabe est le résultat des efforts intellectuels des peuples étrangers convertis à l’Islam. – La science arabe : astronomie, mathématiques, chimie, médecine, n’est qu’une copie de la science grecque. – En histoire et en géographie, les Arabes ont laissé quelques travaux originaux. – En philosophie, ils sont les élèves de l’École d’Alexandrie. – Eu littérature, à part quelques poèmes lyriques sans grande valeur, ils s’inspirent des ouvrages grecs et persans. – La littérature des Arabes d’Espagne est d’inspiration latine. – Dans les beaux-arts, sculpture, peinture et musique, la nullité des Arabes est absolue.

La stérilité de l’esprit arabe apparaît dans toutes les manifestations de l’activité intellectuelle et, plus particulièrement, dans les lettres, les arts et les sciences dont la culture exige de l’originalité et de l’imagination. Quand l’Arabe a voulu entreprendre une oeuvre littéraire, artistique ou scientifique, il n’a rien pu tirer de son propre fonds; aussi, a-t-il copié, imité, sans jamais rien inventer.

Ce qu’on appelle la civilisation arabe n’a jamais existé en tant que manifestation du génie arabe. Cette civilisation est due au labeur d’autres peuples déjà civilisés et qui, asservis à l’Islam par la violence, ont continué, malgré les persécutions du conquérant, à développer leurs qualités nationales.

Lorsque, sous les premiers successeurs de Mahomet, le peuple arabe entreprit des guerres de conquête, c’était un peuple barbare, grossier, sans culture intellectuelle, ni connaissances scientifiques ou artistiques. Il était à l’égard des Grecs, des Perses et des Égyptiens, dans la situation où se trouvent aujourd’hui les Berbères de l’Afrique du Nord, par rapport aux nations européennes.

Des succès imprévus jetèrent les Bédouins au milieu de peuples civilisés qui exercèrent sur eux une influence incontestable ; néanmoins, ils furent lents à s’assimiler les connaissances étrangères. Les premiers ouvrages de langue arabe furent composés sous le règne des Abbassides, non par des Arabes, mais par des Syriens, des Grecs, des Persans, convertis à l’islam. Ce n’est que vers le troisième siècle de l’Hégire, que les Bédouins commencèrent à se civiliser. C’est de cette époque que datent les traductions des ouvrages grecs, syriaques, persans et latins, qui révélèrent aux conquérants arabes des connaissances qu’ils ignoraient totalement et qui introduisirent chez eux les éléments des civilisations antérieures (1).

Mais l’influence étrangère ne s’exerça que sur les Arabes qui avaient quitté leur pays pour s’établir en Syrie, en Perse ou en Égypte. La masse arabe, restée en Arabie, demeura fermée à cette influence et persista dans sa barbarie.

Lorsqu’on appelle civilisation arabe le mouvement artistique, littéraire, scientifique, qu’une fausse documentation fait coïncider avec l’avènement des Califes abbassides, on commet une erreur ; d’abord, parce que l’élément arabe n’y participa que dans une mesure à peine sensible ; ensuite, parce que ce mouvement était le résultat de l’activité intellectuelle de peuples étrangers convertis à l’Islam par la violence et enfin, parce que ce mouvement existait dans les pays nouvellement conquis par les Arabes, bien avant leur arrivée. Les ouvrages syriaques, persans et indiens qui sont la manifestation de ce mouvement intellectuel et qui continuaient 1’oeuvre gréco-latine, sont antérieurs aux conquêtes musulmanes. C’est donc à tort qu’on attribue aux Arabes cet effort artistique et scientifique et qu’on appelle civilisation arabe un mouvement intellectuel dû aux Syriens, aux Persans, aux Indiens, convertis à l’Islam, contre leur gré, d’ailleurs, mais qui avaient conservé les qualités de leur race. Ce mouvement n’était, en réalité, que la continuation et comme l’ultime floraison de la civilisation gréco-latine. Il est facile de le prouver.

Lorsque le Calife Al Manzor (745-755), séduit par l’éclat de la civilisation byzantine et conseillé par des fonctionnaires syriens, grecs et persans qui occupaient les différentes charges de l’Empire, voulut répandre la connaissance des sciences, il fit traduire en arabe les principaux auteurs grecs dont il existait déjà des versions en syriaque : Aristote, Hippocrate, Galien, Dioscoride, Euclide, Archimède, Ptolémée. Ce furent des scribes syriens qui s’acquittèrent de cette tâche. C’est par ces traductions que les Arabes connurent les ouvrages grecs ; c’est sur elles qu’ils travaillèrent d’abord. Mais les scribes syriens, trop nouvellement convertis pour connaître à fond les dogmes musulmans, s’étaient contentés de traduire fidèlement les auteurs grecs. Les Arabes fanatiques trouvèrent ces versions trop peu orthodoxes. Certains passages blessaient leurs croyances. Aussi, quand ils furent assez instruits pour se passer de l’intermédiaire des Syriens, s’empressèrent-ils de rédiger de nouvelles traductions, selon le génie arabe, selon la conception musulmane. Des ouvrages grecs, ils supprimèrent tout ce qui leur sembla contraire à l’Islam ; ils ajoutèrent les formules religieuses qui leur étaient familières, et ils poussèrent leur zèle jusqu’à faire disparaître les noms des auteurs originaux.

Ces compilations furent composées, non d’après les ouvrages grecs, ni même d’après les versions syriaques, mais d’après les traductions en langue arabe, faites du syriaque par les scribes syriens, de sorte que la pensée des auteurs traduits était non seulement défigurée par ces interprétations successives, mais encore faussée par le fanatisme musulman.

Ces ouvrages informes, auxquels on ne sait quel nom donner, passèrent au Moyen-Age pour des productions originales du génie arabe. On ne découvrit leur véritable nature que plus tard, à l’époque de la Renaissance, lorsqu’on exhuma des bibliothèques les manuscrits grecs et qu’on fut capable de les traduire.

C’est ainsi qu’on avait faussement attribué à l’astronome Maschallah, qui vivait sous le règne de Haroun-ar-Rachid, des traités sur l’astrolabe et l’armille qui n’étaient que des reproductions déformées, selon la méthode énoncée plus haut, de versions arabes faites par des Syriens, sur les traductions syriaques des ouvrages de Ptolémée (2). Vers la même époque, Ahmed ben Mohammed Alnehavendi qui, d’ailleurs, était un persan converti à l’Islam, composa, d’après le même auteur, des tables astronomiques.

Sous le règne de Al-Mamoun, Send ben Ali et Khaled ben Abd-el-Malek Almerourandi qui mesurèrent un degré du méridien ne firent qu’appliquer les théories des mathématiciens grecs. Un autre astronome, Mohammed ben Moussa Alkhowarezmi, un persan islamisé, rédigea des tables d’après les auteurs indiens. D’autres tables furent composées par Ahmed ben Abd’Allah Habach, d’après Ptolémée et les écrivains de son école.

Le fameux Al Kendi, qui jouit d’une si grande célébrité au Moyen-Age et qui fut appelé le Philosophe par excellence, était un juif syrien islamisé. Ses ouvrages sur la géométrie, l’arithmétique, l’astrologie, la météorologie, la médecine et la philosophie, étaient des traductions ou des compilations d’Aristote et de ses commentateurs.

D’autres astronomes et mathématiciens, comme A1bulnazar, A1 Naïrizi, Albategni, ces deux derniers persans, furent des compilateurs des écrivains de l’école d’Alexandrie. En fait d’astrologie et d’astronomie, les Arabes ne furent que des imitateurs.

Née en Chaldée avant les temps historiques, puis importée en Égypte, cette science fut introduite en Grèce où les connaissances confuses, transmises oralement de génération en génération, furent coordonnées et fixées par écrit.

L’Almageste, de Ptolémée, peut être considéré comme l’exposé complet des connaissances astronomiques de l’antiquité. C’est cet ouvrage, connu par des versions syriaques, que les auteurs arabes plagièrent et commentèrent sous cent formes différentes, sans rien y ajouter d’original.

En mathématiques, les Arabes n’innovèrent pas davantage (3). On leur attribua longtemps l’invention de l’algèbre, alors qu’ils ne firent que copier les traités de Diophante d’Alexandrie, qui vivait au IVe siècle, mais comme la source où ils puisèrent était ignorée au Moyen. Age, ils passèrent à tort pour des initiateurs.

Les chiffres, dits arabes et le système de numération qui porte le même nom, proviennent de l’Indoustan. Les Arabes appellent eux-mêmes l’arithmétique calcul des Indiens et la géométrie, science indienne (hendesya).

Les connaissances des arabes en botanique sont empruntées soit aux traités de Dioscoride, soit à des traités indiens et persans (4).

En chimie ou plutôt en alchimie, ils furent les élèves de l’École d’Alexandrie. Djeber et Rhazès, ce dernier persan islamisé, ne firent que copier les travaux de l’hermétisme alexandrin (5).

Même absence d’invention en médecine. Dès le IIIe siècle de l’ère chrétienne, les médecins grecs s’étaient répandus en Perse où ils avaient fondé l’école célèbre des Djondischabour, qui fut bientôt la rivale de celle d’Alexandrie. Ils enseignèrent surtout les doctrines d’Aristote, d’Hipparque et d’Hippocrate que les Persans s’assimilèrent. L’un de leurs élèves Mesué, persan d »origine, fut médecin de Haroun-ar-Rachid et composa plusieurs traités imités d’Hippocrate, parmi lesquels on cite ses démonstrations, une pharmacopée, des écrits sur les fièvres et les aliments (6).

Mais c’est surtout à Alexandrie que la médecine, grecque sortit de l’empirisme et prit un caractère réellement scientifique.

Héréphile et Érasistrate préparèrent, par leurs travaux, la voie à Galien qui devait donner tout son développement à cette science. Les traités de Galien furent compilés et traduits en syriaque, sous le nom de Pandectes de médecine par Aaron, prêtre chrétien qui vivait à Alexandrie au VIIe siècle. Cette version syriaque fut traduite en arabe en 685 (7). C’est la source où puisèrent les médecins arabes et notamment Serapion, Avicenne, Albucasis, Averrhoës, dont le Koullyat est une véritable traduction de Galien. Le seul musulman qui fut un novateur en médecine, Rhazès, mort en 932, était un persan. Il introduisit dans la pharmacie l’usage des minoratifs et des préparations chimiques ; il passe pour l’inventeur du séton et préconisa l’étude de l’anatomie (8).

Ali ben el Abbas, qui continua les travaux de Rhazès et qui rédigea un cours de médecine, était également persan.

Le célèbre Avicenne, Abou Ali Hossein ibn Sinna (980), était né à Afchanah, en Perse. Son ouvrage le plus renommé, le Kanoun, est une compilation des traités de Galien, d’après les versions syriaques. Traduit en latin, le Kanoun fut très populaire en Europe au Moyen-Age, et considéré comme une oeuvre originale. Avicenne se souciait si peu des dogmes musulmans qu’il buvait du vin et qu’il en préconisait l’usage.

Les traités d’Albucasis, d’Avenzoar, d’Aben-Bithar, tous trois originaires d’Espagne, sont également des reproductions, plus ou moins fidèles des écrits de Galien, d’Aaron et des médecins d’Alexandrie, reproductions faites d’après des traductions syriaques.

Maimonide, que l’on considère à tort comme un médecin arabe, était un. juif né à Cordoue, en 1135. Esprit scientifique, indifférent aux dogmes musulmans, il s’attira les persécutions des Almohades et dût se réfugier en Égypte. Ses Aphorismes de médecine furent traduits en latin en 1409 ; son traité de la conservation et du régime de la santé en 1518. C’est par eux que l’on connut au Moyen-Age la science médicale grecque.

Les Arabes ont surtout excellé dans les genres qui n’exigent pas d’imagination, notamment en histoire et en géographie. Les écrits syriaques et persans leur fournirent d’abondants matériaux où ils puisèrent sans montrer beaucoup d’esprit critique. Il en résulta des compilations souvent indigestes. Tels sont les ouvrages de Masoudi (956) : l’Akhbar al Zeman, l’histoire des temps, le Kitab Aousat, le livre moyen, les Moroudj-ed-Dheheb oua Maâdin-el-Djewahir, les prairies d’or et les mines de pierreries ; tel est également celui d’Ebn-el-Athir, le Kemal al Taouarikh, la chronique complète, commençant à la création du monde et se terminant en l’an 1231 de J.-C.

On peut en dire autant de l’histoire abrégée d’Aboulfeda, ce prince diplomate et guerrier qui se délassait des soucis du pouvoir en écrivant une sorte d’histoire universelle dont la première partie comprend les patriarches, les prophètes, les juges et les rois d’Israël; la seconde, les quatre dynasties des anciens rois de Perse ; la troisième, les Pharaons d’Égypte, les rois de la Grèce, les empereurs romains ; la quatrième, les rois de l’Arabie avant Maho­met ; la cinquième, l’histoire des différentes nations, des Syriens, des Sabéens, des Coptes, des Persans, etc., et les événements arrivés depuis la naissance de Mahomet jusqu’en 1328 de J.-C. Cet ouvrage n’est original qu’en ce qui concerne l’histoire arabe. La même remarque s’applique à l’Histoire Universelle du Syrien Aboulfaradj (1226-1286).

Borhan-ed-Din Motarezzi (1145-1235) a rassemblé un grand nombre de traditions arabes, curieuses à consulter sur les moeurs antéislamiques. Il en est de même de l’Encyclopédie historique sur les Arabes de Nowairi, de l’Histoire de la conquête de la péninsule par les Arabes d’Ebn-al-Kouthiah et de l’Histoire Arabe de Tabari, oeuvres originales qui renferment de précieuses indications (9).

Une place à part doit être accordée à Ibn-Khaldoun (1332-1406) dont les Annales contiennent l’histoire des Arabes jusqu’à la fin du XIV ème siècle et celle des Berbères. C’est l’un des rares écrivains musulmans qui ne se soit pas contenté de compiler les documents antérieurs.

Il traite d’abord de la critique historique et de ses méthodes, puis il étudie la société à son origine, donne une description succincte du globe et recherche quelle influence la diversité des climats peut exercer sur l’homme ; il examine ensuite les causes du développement et de la décadence des États chez les peuples nomades et au milieu des grandes agglomérations d’individus. Il traite du travail en général, énumère les diverses professions et termine par une classification des sciences (10).

Ibn-Khaldoun, né à Tunis, était d’origine espagnole.

En géographie, les Arabes ont laissé des ouvrages d’une originalité incontestable. Leurs conquêtes, l’obligation d’accomplir le pèlerinage de La Mekke, leurs voyages commerciaux, leur permirent de connaître des régions ignorées des Grecs. Leur esprit d’observation très développé leur fit enregistrer de précieuses indications. Ils copièrent fidèlement la réalité; la plupart de leurs relations sont d’une exactitude rigoureuse (11) : telles sont celles d’Ibn­Batouta, d’Ibn-Djobeir, d’Ibn-Haukal, d’Ibn­Khordadbeg, d’Aboul-Feda, d’Istakhri, de Bekri, d’Edrisi.

En philosophie, les Arabes, incapables d’imaginer eux-mêmes une doctrine, adoptèrent celles de la Grèce, de la Perse et de l’Inde. C’est surtout par les travaux de l’École d’Alexandrie qu’ils furent initiés à cette science. Les Ptolémées avaient réuni dans cette ville, grâce à leurs libéralités, de nombreux savants venus de différentes parties du monde civilisé d’alors, notamment de la Grèce, de la Syrie et de la Perse. Ces savants, dont les travaux s’échelonnent du IIIe siècle à la fin du Ve siècle, étaient au courant des diverses hypothèses qu’avait pu enfanter le cerveau humain. Grâce à eux, l’École d’Alexandrie fut comme un creuset où se mêlèrent la philosophie orientale et la philosophie grecque : deux conceptions absolument différentes (12).

La philosophie orientale, représentée par les doctrines juives et chrétiennes, était imprégnée d’un mysticisme dont il faudrait peut-être chercher l’origine jusque dans les croyances de l’Inde, Le Soufisme musulman, qui prit naissance vers le deuxième siècle de I’Hégire, semble dériver du boudhisme et vient effectivement de l’Inde. L’homme purifié par la méditation, l’extase et l’observation rigoureuse de certaines règles, peut s’élever jusqu’à la divinité et s’identifier avec elle. C’est du soufisme que s’inspirèrent les fondateurs des différentes confréries religieuses de l’Islam et qui sont autant de manifestations du mysticisme oriental.

La philosophie grecque, au contraire, fondée sur le raisonnement et la logique, se partageait entre deux conceptions : le péripatétisme d’Aristote et le spiritualisme de Platon. Ce sont les théories platoniciennes qui servirent de trait d’union entre le réalisme grec et le mysticisme oriental (13).

Le péripatétisme fut introduit à Alexandrie, vers le deuxième siècle de J.-C. par Alexandre d’Aphrodise ; mais sous l’influence des doctrines juives et chrétiennes, la doctrine d’Aristote fut quelque peu modifiée et déformée. Ammonius Saccas, Plotin, Porphyre, Themistius, Syrianus, David l’Arménien, Simplicius, Jean Philopon, Jamblique, furent les disciples aristotéliens plus ou moins fidèles dont s’inspirèrent les Arabes. Ceux-ci connurent leurs travaux par les versions et les commentaires des Coptes, mais ils ne furent jamais en possession des ouvrages originaux d’Aristote (14).

C’est dans ces conditions que furent écrits les traités d’Honani et de Yahia le grammairien, sur Aristote, ceux d’Alkendi, d’Alfarabi, d’Avicenne, d’Avenpace sur Platon.

Par les commentaires de l’École d’Alexandrie (15), les Arabes connurent aussi les traditions se rapportant aux Sept Sages et aux philosophes secondaires, mais ils copièrent surtout les ouvrages des continuateurs d’Aristote, plus particulièrement ceux de Themistius, d’Alexandre Aphrodisias, d’Ammonius Saccas et de Porphyre (16). Plotin et Proclus jouirent auprès d’eux de la plus haute faveur. Les propositions d’Appollonius de Thyane, de Plutarchus, de Valentinien, leur furent familières. Ils adoptèrent les idées de ces auteurs ; ils les déformèrent souvent, soit parce qu’ils ne les comprenaient pas, soit parce qu’ils voulaient les faire cadrer avec les dogmes musulmans, mais ils n’y ajoutèrent rien d’original.

L’un des derniers et des plus célèbres philosophes arabes, Averrhoës, rédigea sur Aristote des commentaires avec extraits qui firent sa renommée à une époque où l’on ignorait les ouvrages du philosophe grec. Le système désigné au Moyen-Age et à la Renaissance sous le nom d’Averrhoïsme n’a rien d’original. Il n’est que le résumé des doctrines communes aux péripatéticiens arabes et empruntées par ceux-ci aux écrivains de l’École d’Alexandrie. Mais Averrhoës eut la fortune des derniers venus et passa pour l’inventeur des doctrines qu’il n’avait fait qu’exposer d’une manière plus complète (17). Comme Averrhoës ignorait le grec, il ne connut les écrits aristotéliens que par des versions arabes, faites sur des traductions syriaques et coptes.

Avicenne, qui rédigea une Encyclopédie des sciences philosophiques, compila les ouvrages des péripatéticiens grecs et des philosophes orientaux, d’après les traductions arabes des versions syriaques. (18)

La philosophie orientale, le mysticisme des Soufis trouva son plus célèbre interprète dans Al Ghazzali (1058), qui emprunta ses doctrines aux mystiques juifs et chrétiens de l’École d’Alexandrie (19). Tout en reconnaissant, comme Aristote, les droits sacrés de la raison, A1 Ghazzali estime « que les vérités consacrées par la raison ne sont pas les seules, qu’il en est d’autres auxquelles notre entendement est incapable de parvenir ; que force nous est de les accepter, quoique nous ne puissions les déduire à l’aide de la logique de principes connus ; qu’il n’y a rien de déraisonnable dans la supposition qu’au-dessus de la sphère de la raison, il y ait une autre sphère, celle de la manifestation divine et que si nous ignorons complètement ses lois et ses droits, il suffit que la raison puisse en admettre la possibilité.»

C’est la porte ouverte aux rêves et aux divagations de l’esprit. Le mysticisme oriental ne tarda pas à supplanter la logique grecque et les musulmans fanatiques acceptèrent avec faveur les théories de A1 Ghazzali qui devint le philosophe de l’orthodoxie. L’un de ses écrits : « Vivification des sciences de la religion », eut une telle célébrité, qu’il valut à son auteur le qualificatif de Hojiet-el-Islam, preuve de l’Islamisme.

Entre ces deux tendances philosophiques : logique d’Aristote et mysticisme oriental, on constate une foule d’influences secondaires : byzantine, égyptienne, persane ou indienne.

Chacun des peuples soumis transmit au vainqueur une partie de ses conceptions. L’Arabe, incapable de rien tirer de son propre fonds, copia, adapta, imita et défigura. C’est dans ces influences étrangères qu’il faut chercher l’origine des sectes religieuses qui divisèrent l’Islam. Ces sectes prirent naissance partout où l’esprit arabe se heurtant à d’autres conceptions religieuses, il se produisit une sorte de fusion des doctrines.

En somme, il n’y a pas, à proprement parler, de philosophie arabe. Il y a des adaptations au génie arabe, à la mentalité arabe, des doctrines philosophiques grecques, alexandrines et orientales. A ces adaptations, la philosophie n’a rien gagné ; son bagage de connaissances ne s’est pas accru ; son horizon ne s’est pas élargi. Les Arabes ont laissé les doctrines d’Aristote et des philosophes juifs et chrétiens, telles qu’elles leur avaient été transmises. Ils ont copié ; ils n’ont ni inventé, ni amélioré.

Il est curieux de constater que les meilleurs grammairiens, ceux qui ont le mieux expliqué le mécanisme et le génie de la langue arabe, sont des étrangers islamisés, persans, syriens, ou égyptiens (20). Sibawaih, Farezi, Zedjadj, Zamakschari sont des persans convertis. Les lexicographes Ismaïl ben Hammad Djewhri et Firouzabadi sont également des Persans.

Parmi les rhéteurs et les philologues, la plupart sont Persans ou Syriens. Tels sont Ebn-el­Sekaki que l’on a comparé à Quintilien pour la clarté et à Cicéron pour la richesse du style (21) ; AI Soiouthi, qui traite de la pureté, de l’élégance, de l’énergie de la langue arabe et, joignant l’exemple aux préceptes, cite des passages des auteurs les plus estimés avec leurs témoignages à l’appui de ses doctrines.

Il est juste de reconnaître que les Arabes ont produit des grammairiens remarquables et nombreux. Le génie arabe, particulièrement doué pour la compilation, l’analyse minutieuse et les commentaires qui exigent peu d’imagination, a trouvé, dans les études grammaticales, un champ qui lui convenait.

Traités en prose, traités en vers, abondent. Les uns et les autres sont farcis de citations auxquelles nous devons de connaître une foule d’écrivains dont les œuvres ne nous sont pas parvenues.

Dans la littérature proprement dite, dans la littérature d’imagination, apparaît, plus encore que dans les sciences, la pauvreté d’invention des Arabes et la sécheresse de leur esprit. Les seules productions originales du génie arabe, ce sont les Moallakat.

Dès les temps les plus reculés, il y avait en Arabie, des poètes, sorte de trouvères qui allaient récitant leurs vers de tribu en tribu, de marché en marché (22). Le marché le plus important d’alors était celui d’Okadh, dans le Hedjaz. Les poètes y venaient faire montre de leur talent ; ils s’y livraient des tournois littéraires et le poème, jugé le meilleur, était inscrit en lettres d’or et suspendu au temple de la Caâba. C’est ce qui a fait donner aux poèmes antéislamiques les plus célèbres le nom de Modhahhabat (dorés) ou Mohallakat (suspendus, ou, plus probablement, considérés comme ayant une grande valeur, de la racine : allaka).

Le sujet, la forme et le rythme de ces poèmes sont invariables. Ceux qui nous sont parvenus, les Moallakat d’Imroulkaïs, de Tarafa, de Nabiga et de Amr ibn Koltoun sont des compositions d’une centaine de vers. L’auteur y célèbre son pays natal et sa belle ; il se lamente d’en être éloigné ; puis il vante ses propres exploits, son cheval, ses armes et tourne en ridicule ses ennemis. Ce sont des tableaux exacts de la vie nomade et guerrière des Bédouins avant Mahomet. Leur valeur littéraire est à peu près égale à celle des poèmes de nos trouvères. (23)

On possède, d’une époque un peu postérieure aux Moallakat, des chants recueillis dans le Kitab el Aghani : Plaintes d’un amant éloigné de sa belle ou éconduit, airs de bravoure d’un guerrier, vociférations de vengeance, glorification d’une tribu ou d’un fait d’arme, injures à l’adresse d’un ennemi. Ces petites pièces rappellent les ballades de notre Moyen-Age. C’est à peu près tout ce que l’on peut attribuer au génie arabe, à son inspiration personnelle.

Aussitôt après la mort de Mahomet, lorsque les Arabes furent jetés, par leurs conquêtes rapides, au milieu de peuples plus civilisés et plus affinés, leur littérature ne tarda pas à subir l’influence des étrangers. Au contact des Byzantins et des Persans, les poètes, comme les guerriers, s’amollissent. Ils ne chantent plus les combats, ni la vengeance ; ils se muent en courtisans ; ils célèbrent le Calife et les personnages influents dont ils espèrent tirer des faveurs et des gratifications. Pour plaire au maître tout puissant qui vit à la manière d’un roi de Perse ou d’un empereur byzantin, au milieu du luxe et des plaisirs, ils chantent la bonne chère, le vin, l’amour et les femmes. Comme les sujets sont peu variés, ils s’efforcent de les renouveler par la recherche de l’expression, la virtuosité du style, par l’emploi de mots rares et savants et par des jeux de mots et des traits d’esprit.

Telle est la littérature arabe au temps des Ommeyades et des premiers Abbassides. Motanebbi, lbn Doreid, Abou l’Oli, Omar Ibn Faradln, en sont les principaux représentants.

A partir des Califats de Haroun-ar-Rachid et de El Mamoun, lorsque les Arabes sont initiés aux connaissances scientifiques grecques, par les traductions syriaques et arabes des ouvrages de l’Antiquité, leur littérature devient exclusivement didactique. Les poètes composent en vers des traités de grammaire, de prosodie, d’astronomie, de mathématiques, de jurisprudence. Ces écrits n’ont pas plus de valeur originale que les ouvrages en prose des écrivains scientifiques. Ce sont des compilations faites sur des versions syriaques et cette littérature, qui embrasse plusieurs siècles, révèle la pauvreté du génie arabe, son impuissance à rien tirer de son propre fonds.

La fable et l’apologue occupent une place importante dans cette littérature. Là encore, les Arabes ne font que reproduire en les adaptant à leur mentalité, en les islamisant, les compositions de l’Inde, de la Perse et de la Grèce. Calila et Dimna est une traduction du Persan. Les fables de Lokman sont copiées sur celles de l’Inde et de la Grèce. Elles furent très probablement rédigées par un chrétien syrien.

Les quelques romans arabes qui nous sont parvenus sont également d’inspiration étrangère. L’intrigue et le merveilleux des Mille et une Nuits sont empruntés à la Perse. Seules, les scènes de la vie arabe sont originales : ce sont des reproductions terre à terre de la réalité (24). On en peut dire autant du roman d’Antar, sorte d’épopée en prose, consacrée à la peinture de la vie guerrière des Bédouins.

La poésie épique et la poésie dramatique qui exigent de l’invention n’existent pas chez les Arabes. C’est une preuve nouvelle de leur pauvreté d’imagination.

Il y a, dans la littérature arabe, une période incomparable : la période andalouse. Sous les Ommeyades d’Espagne, la langue arabe a servi à exprimer des pensées originales, comme cela ne lui était jamais arrivé. Richesse d’invention abondance de sentiments naturels, fraîcheur d’expression, idées fines et délicates : telles sont les caractéristiques des poèmes de cette époque. Malheureusement, ils ne sont pas d’inspiration arabe, mais latine. La plupart de ces poèmes ont été composés par des Andalous islamisés, c’est-à-dire par de purs latins ; les autres, par des Arabes, nés en Espagne et qui avaient reçu une culture latine. On sent, dans leurs productions, briller le génie latin. On y trouve des élans d’imagination, des sensations exprimées avec une grâce et une délicatesse inconnues aux meilleurs écrivains arabes. Comme l’a dit un historien (25), au fond de leur coeur, il reste toujours quelque chose de pur, de délicat et de spirituel qui n’est pas arabe.

Dans les temps modernes, la littérature arabe est restée stérile. Depuis les derniers Califes Abbassides, elle n’a produit aucune oeuvre digne de remarque. Elle a vécu et elle vit encore sur le passé. Dans les écoles, d’ailleurs exclusivement religieuses, on continue à lire le Koran et ses commentateurs orthodoxes, ainsi que les vieux ouvrages de jurisprudence et de grammaire ; mais aucun lettré n’est capable de produire une oeuvre nouvelle. Aussi bien, la société musulmane, figée dans la contemplation du passé, n’éprouve pas le besoin de penser autrement que les générations qui l’ont précédée. L’Islam, sécrétion du cerveau arabe, a paralysé les esprits et il a dressé entre les musulmans et les autres peuples une barrière infranchissable.

Dans les beaux-arts, les Arabes n’ont pas montré plus d’originalité que dans les sciences et les lettres. Leur nullité est absolue en sculpture et en peinture (26). On a cru trouver la cause de cette infériorité dans la défense faite, par la loi religieuse, de représenter des êtres animés. Or, le Koran n’exprime cette défense que dans un seul passage et en termes assez vagues : « O croyants, le vin, les jeux de hasard, les statues et le sort des flèches sont une abomination inventée par Satan. Abstenez-vous-en et vous serez heureux » (27).

Il est à peu près certain que par le terme de statues, le Koran a voulu désigner les représentations des divinités païennes, les idoles. C’est la vieille prescription du Décalogue : «Vous ne ferez point d’images taillées… Vous ne les adorerez point ». Il n’a pas songé à défendre l’imitation artistique des êtres animés par la peinture et la sculpture. Dans le texte arabe, le mot statue est rendu par ansab, pluriel de nasb, terme qui désigne une pierre taillée dans un lieu consacré à une divinité protectrice. Dans un autre passage du Koran, le mot nasb est employé dans le sens d’autel. C’est bien le sens qu’il a dans le passage qui nous occupe. C’est donc par une erreur d’interprétation que les commentateurs ont étendu ce mot aux statues et aux représentations des êtres animés. Tous les musulmans n’ont pas d’ailleurs accepté cette interprétation étroite. En Perse et dans l’Inde, on trouve souvent dans les arabesques des figures d’êtres animés. Makrizi rapporte que le Calife Moawiah s’était fait représenter sur des monnaies ceint d’une épée (28).

Il convient de remarquer aussi que la poésie a été plus maltraitée dans le Koran que la sculpture et cela n’a pas empêché les Arabes de la cultiver : « Vous dirai-je – lit-on dans le Livre révélé – quels sont les hommes sur lesquels descendent les démons et qu’ils inspirent. – Ils descendent sur tout menteur livré au pêché et enseignant ce que leurs oreilles ont saisi. Or, la plupart mentent. Ce sont les poètes que les hommes égarés suivent à leur tour. Ne vois-tu pas qu’ils suivent toutes les routes comme des insensés, qu’ils disent ce qu’ils ne font pas? » (29)

Or, la poésie a continué de s’épanouir malgré les malédictions du Prophète. Il est donc permis de supposer que si la sculpture et la peinture ne se sont pas développées, c’est que les Arabes n’avaient pour elles aucune aptitude. Ce qui le prouve, c’est qu’ils ne les ont pas pratiquées avant l’Islam, alors qu’ils devaient les connaître par leurs relations avec les Romains, les Grecs, les Égyptiens et les Perses. Ce n’est donc pas à la loi religieuse qu’il faut attribuer leur nullité artistique, c’est à leur inaptitude nationale. La loi religieuse n’est que l’expression du génie arabe et elle a traité avec dédain ce que, par impuissance, l’Arabe méprisait.

En architecture, aucune originalité (30). Le Bédouin nomade ne s’en est jamais soucié puisqu’il vivait sous la tente. Dans les villes, comme La Mekke et Médine, c’était une architecture primitive. Des murs en torchis, des toits en feuilles de palmier. Le fameux temple de la Kaâba n’était qu’une modeste enceinte de pierres et de briques de terre séchée au soleil. La première mosquée que Mahomet construisit à Médine, après sa fuite de La Mekke, était une très modeste construction en briques séchées au soleil (31).

Les Arabes ne connurent l’architecture que lorsqu’ils sortirent de leur pays. En Syrie et en Perse, ils virent les monuments byzantins et persans, les uns et les autres inspirés de l’art grec (32).

Les Grecs furent, en architecture, les grands initiateurs de l’Orient ; ce sont eux qui construisirent la plupart des palais des rois de Perse et c’est d’eux, en définitive, que les Arabes s’inspirèrent. La coupole, si répandue chez les Musulmans, est d’origine persane ; elle fut adoptée par les Grecs, puis par les Byzantins.

Les architectes syriens, combinant l’art grec avec l’art perse, avaient contribué à la création de ce qu’on est convenu d’appeler l’art byzantin. C’est le Syrien Anthemios de Tralles qui établit les plans de Sainte-Sophie (532-537) où se rencontrent toutes les caractéristiques de l’art attribué à tort aux Arabes, coupole, dentelles de pierre, mosaïques, faïences colorées, arabesques. Mais la coupole était, depuis longtemps, en usage en Perse, comme le prouve la coupole de la salle d’audience de Chosroës I et celle du palais de Machita, élevé par Chosroës II. C’est la Perse qui a inventé la voûte. Tout ce qui est voûte ou coupole dans le monde vient de Perse. Rome connut la voûte et la coupole dès le premier siècle. Les plus anciens modèles s’en trouvent à Tivoli et à la ville d’Hadrien, ainsi qu’aux thermes de Caracalla.

Les dessins muraux, ce que l’on a, par la suite, appelé des arabesques, sont nés en Grèce et en Égypte. Les salles immenses dont le plafond est supporté par une forêt de colonnes sont également d’origine grecque. La grande Mosquée, de Cordoue, l’Alhambra, de Grenade, sont les produits de l’art gréco-latin, comme les gaufrages et les ciselures des plafonds et des Murailles (33).

On a cru longtemps que nos artistes du Moyen-Age avaient subi l’influence de l’art arabe, on sait aujourd’hui qu’il n’en est rien, non seulement parce qu’il n’y a pas d’art arabe à proprement parler, mais aussi parce que ce n’est pas par l’entremise des Arabes que l’art oriental fut introduit en France. Les nombreux objets trouvés dans les trésors des églises, et que l’on attribuait à tort aux Arabes, ne doivent rien à ceux-ci. Ce qui en subsiste a pu être identifié et ne permet aucun doute à cet égard. Telle pièce d’ivoire représentant un roi d’Orient accroupi sur un éléphant est une pièce d’échecs de travail hindou. Les coupes sont persanes. L’épée de Charlemagne, conservée au Louvre, est un travail persan. Les étoffes précieuses qui enveloppent des reliques, comme le suaire de Saint-Victor ou celui de Saint-Siviard, à Sens, sont des étoffes persanes. Une autre décorée d’une frise d’éléphants, qui se trouve au Louvre, vient de l’Inde. C’est l’art de la Perse que les Croisades nous ont apporté, l’art du temps des rois Sassanides, c’est-à-dire d’une époque de réaction du nationalisme persan contre les Arabes.

Mais l’art oriental a été introduit, en France, bien avant l’invasion arabe et bien avant les Croisades, par les Grecs et les Syriens qu’on trouve, commerçant à Narbonne, à Bordeaux à Lyon et jusqu’à Metz, dès les temps mérovingiens (34).

Au Ve et au VIe siècles, nous avons subi l’influence de l’art byzantin. Les gravures à plat, les arabesques, les dentelles sculptées qui furent à la mode, chez nous, au VI° siècle, venaient de Perse et de Syrie ; leur origine remonte aux artistes assyriens et égyptiens.

On sait depuis les découvertes de Foucher au Gandhara que ce sont les Grecs d’Alexandre qui enseignèrent à l’Asie les principes de la gravure en relief.

En musique, les Arabes ont manifesté la même nullité. D’une façon générale, les Musulmans la considèrent comme un art mercenaire, au même titre que la danse (35). Dans ses Prolégomènes, Ibn-Khaldoun en parle avec quelque mépris : « Nous savons, dit-il, que Moawiah reprocha vivement à Yézid, son fils, d’aimer la musique vocale et qu’il la lui défendit. »

Et dans un autre passage : « Un jour, je reprochais à un émir de naissance royale son empressement à apprendre la musique et je lui disais :

– Cela n’est pas votre métier et ne convient pas à votre dignité.

– Comment ! Me répondit-il, ne voyez-vous pas qu’Ibrahim, fils de El Madhi (le troisième Calife Abbasside), excellait dans cet art et était le premier chanteur de son temps !

– Par Dieu ! Lui répondis-je, pourquoi ne prenez-vous pas plutôt pour modèle son père ou son frère ? Ne savez-vous pas que cette passion fit déchoir Ibrahim du rang qu’occupait sa, famille ? »

Le chant et la danse étaient peu considérés à Rome et en Grèce. Or, comme les Arabes ont copié la civilisation gréco-latine, il n’est pas impossible qu’ils aient adopté ses préjugés à l’égard de cet art (36).

Si l’on voulait résumer ce qui précède d’une formule brève, on pourrait dire qu’il n’y a pas, à proprement parler, de science arabe, de philosophie arabe, de littérature arabe, d’art arabe ; c’est-à-dire que les Arabes n’ont rien produit d’original, de personnel, en science, en philosophie, en littérature, en art. Ils ont copié ; ils ont imité ; ils ont transposé; ils ont compilé ; ils n’ont rien tiré de leur propre fonds; ils n’ont rien ajouté aux connaissances qu’ils ont empruntées aux Grecs et aux Latins; ils n’ont rien produit qui porte le caractère de leur génie, de leur race. Ils ont tout emprunté à la civilisation gréco-latine, ou plutôt c’est la civilisation gréco­latine qui leur a été imposée par les peuples conquis.

Il en résulte qu’à travers l’histoire musulmane, on constate deux influences contraires : l’une exercée par les peuples étrangers, islamisés, Syriens, Persans, Indiens, Égyptiens, Andalous, qui tend à introduire dans l’Islam la civilisation étrangère. Aux époques où cette influence est prépondérante, il se produit un épanouissement de civilisation au développement duquel les Arabes sont étrangers, qui s’effectue malgré eux, contre eux.

L’autre influence, exercée par les éléments arabes, est hostile à tout progrès, à toute innovation. Incapable de concevoir un état meilleur, l’Arabe entend rester ce qu’il est : un berger, un guerrier, un nomade. Les autres peuples le poussent vers la civilisation ; il leur résiste de toutes ses forces; il leur oppose son apathie, son ignorance, sa paralysie intellectuelle. Quand il domine, il arrête toute marche en avant ; peu à peu, il introduit, par la religion, sa mentalité, ses conceptions, dans les moeurs et les habitudes des peuples soumis; il les leur impose par la loi et il finit, en agissant sur les générations successives, par les frapper de paralysie et de stagnation.

Ces deux influences s’opposent pendant des siècles, avec des fortunes diverses. Finalement, l’influence arabe, appuyée sur la force matérielle, l’emporte et c’est la ruine de toute civilisation.

(01) YACOUB ARTIN PACHA. – L’Instruction publique en Egypte. P.11 et 12.
(02) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(03) SEDILLOT. – Recherches pour servir à l’histoire des sciences mathématiques chez les Arabes.
(04) Clément MULLET. – Recherches sur l’histoire naturelle et physique chez les Arabes.
(05) BERTHELOT. – Origine de la chimie. – HOEFER. – Histoire de la chimie.
(06) LECLERC. – Histoire de la médecine arabe.
(07) DIGUAT. – Histoire de la Médecine.
(08) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(09) SYLVESTRE DE SACY. – Anthologie arabe.
(10) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(11) REINAUD. – Introduction à la géographie d’Aboulfeda.
(12) MATTER. – Histoire de l’Ecole d’Alexandrie.
(13) Michel NICOLAS. – Etudes sur Philon d’Alexandrie.
(14) Jules SIMON. – Histoire de l’Ecole d’Alexandrie.
(15) VACHROT. – Histoire critique de l’école d’Alexandrie.
(16) RAVAISON. – Essai sur la métaphysique d’Aristote.
(17) RENAN. – Averrhoës et l’averrhoïsme.
(18) MEHRENS. – La philosophie d’Avicenne.
(19) DUGAT. – Histoire des philosophes et des théologiens musulmans.
(20) SYLVESTRE DE SACY. – Chrestomathie arabe.
(21) SEDILLOT. – Histoire des arabes.
(22) LARROQUE. – Voyage dans la Palestine.
(23) CAUSSIN DE PERCEVAL. – Histoire des Arabes avant l’Islamisme.
(24) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(25) DOZY. Histoire de Musulmans d’Espagne.
(26) PRISSE D’AVESNE. – L’art arabe.
(27) KORAN. – Ch. V, Vers. 92.
(28) MAKRIZI. – Monnaie musulmanes. Trad. de Sylvestre de Sacy.
VICTOR LANGLOIS. – Numismatique des Arabes avant l’Islamisme.
(29) KORAN. – Ch.27, Vers. 221.
(30) GAYET. – l’Art arabe.
(31) BOURGOIN. – Précis de l’art arabe.
(32) BAYET. – L’art byzantin. Voir le Chap. consacré aux influences byzantines en Orient.
(33) KONDAKOF. – Histoire de l’art byzantin.
(34) Louis GILLET. – Histoire des arts.
(35) Salvador DANIEL. – La musique arabe.
(36) YACOUB ARTIN PACHA. – L’instruction publique en Egypte.

CHAPITRE XV (15)

décembre 1, 2007

La Psychologie du musulman. -Foi inébranlable dans sa supériorité intellectuelle. – Mépris et horreur pour ce qui n’est pas musulman. – Le monde divisé en deux, parts : les Croyants et les Infidèles. – Tout ce qui vient des infidèles est détestable. – Le musulman échappe à toute propagande- – Par la restriction mentale, il échappe même aux violences. – Échec des tentatives faites pour introduire la civilisation occidentale dans le monde musulman. – Averrhoës. Khéréddine. Le Cheikh Gamal ed Dine. Sawas Pacha. – Tentatives infructueuses de l’Angleterre en Égypte, de la France en Algérie et en Tunisie. – L’idéal musulman : le Mahdisme et le Califat.

Au point où l’on est parvenu de cette étude, il n’est pas impossible d’expliquer et de comprendre la psychologie de l’Arabe et, par conséquent, du musulman, puisque le musulman, quel qu’il soit, soumis durant des siècles à la loi religieuse, expression du génie arabe, en a reçu une empreinte si profonde, qu’il s’est totalement arabisé. Expliquer la psychologie de l’Arabe, le mécanisme de son cerveau, c’est, du même coup, expliquer la psychologie de n’importe quel musulman. Le Berbère africain ne pense pas autrement, n’agit pas autrement que le Syrien, le Turc, le Persan, le Cosaque ou l’habitant de Java. Tous ces islamisés pensent et agissent comme l’Arabe.

La loi religieuse, d’inspiration arabe, imposée au monde musulman, a donné aux individus si divers dont il est composé, l’unité de pensée, de sentiments, de conceptions, de jugement. La toise qui a servi à mesurer cette pensée, ces sentiments, ces conceptions, ce jugement, est arabe ; il en résulte que tous les esprits musulmans ont été nivelés à la taille de l’esprit arabe.

Ce qui caractérise l’Arabe et, par conséquent, le musulman, c’est une foi inébranlable dans sa supériorité intellectuelle. Incapable, par sécheresse d’esprit et pauvreté d’imagination, de concevoir un autre état que le sien, une autre forme de pensée, il croit fermement qu’il est parvenu à un stade inégalable de perfection, qu’il est seul à posséder la vraie croyance, la vraie doctrine, la vraie sagesse, qu’il est seul à détenir la vérité, non pas une vérité relative sujette à révisions, mais une vérité intangible, imperfectible : la Vérité absolue. Citons, comme exemple de cette orgueilleuse prétention, ce qu’écrivait, il y a quelques années, l’un des personnages les plus influents du Comité Union et Progrès, le Cheikh Abd-ul-Hack, un Jeune Turc civilisé :

-« Oui ! La religion musulmane est en hostilité ouverte avec tout votre monde de progrès.

Apprenez, observateurs européens, qu’un chrétien de n’importe quelle position, par le seul fait qu’il est chrétien, passe à nos yeux pour un aveugle déchu de toute dignité humaine. Notre raisonnement à son égard est aussi simple que définitif. Nous disons : L’homme dont le jugement est assez perverti pour nier l’existence d’un Dieu unique et fabriquer des dieux de différentes espèces, ne peut être que la plus ignoble expression de l’abrutissement humain ; lui parler serait une humiliation pour notre raison et une offense à la grandeur du Maître de l’Univers. La présence de tels mécréants parmi nous est la plaie de notre existence ; leur doctrine est une insulte directe à la pureté de notre foi ; leur contact, une souillure pour notre corps ; toute relation avec eux, un supplice pour notre âme. Tout en vous détestant, nous sommes arrivés à étudier vos institutions politiques, vos organisations militaires. Outre les armes nouvelles que la Providence nous procure par vos propres moyens, vous avez vous-mêmes ranimé l’inextinguible foi de nos héroïques martyrs. Nos Jeunes-Turcs, nos Babis, nos nouvelles confréries, toutes nos sectes, sous des formes variées, sont animées d’une même pensée, d’une même nécessité de marcher. Vers quel but ? Est-ce vers la civilisation chrétienne ? Jamais !… L’Islam est une grande famille internationale. Tous les croyants sont des frères. Une communauté de sentiments et de croyance les rapproche et les engage à s’aimer. Il appartient au Calife de faciliter ces relations et de rallier les Croyants sous le drapeau sacerdotal » (1).

Convaincu d’être l’élu de Dieu (Moustafa), assuré que son peuple est le peuple choisi, entre tous, par la divinité, le musulman possède la certitude d’être appelé à, jouir seul des récompenses célestes. Aussi, éprouve-t-il pour ceux qui ne pensent pas comme lui, pour les égarés qui ne suivent pas la voie droite, une pitié, faite de mépris pour leur infériorité intellectuelle, d’horreur pour leur déchéance et de compassion pour l’avenir effroyable de châtiments qui les attend.

Cette conviction, que rien ne saurait amoindrir, inspire au musulman un attachement inébranlable à ses traditions. Hors de l’Islam, point de salut ; hors de sa loi, point de vérité, point de bonheur. L’évolution des peuples étrangers, l’accroissement de leurs connaissances, les progrès scientifiques, les améliorations apportées par le labeur humain au bien-être matériel le laissent indifférent. Il est le Croyant, par excellence, l’Être parfait, l’Être supérieur.

Cette conception, comme on l’a fait remarquer avec raison, (2) divise les habitants de la terre en deux parts : les Croyants et les Infidèles.

Le Croyant est en état de guerre permanente avec l’Infidèle et ce droit, ce devoir de guerre éternelle ne peut être que suspendu : « Faites la guerre, dit le Livre Saint, à ceux qui ne croient ni à Dieu, ni au Jugement dernier, qui ne regardent pas comme défendu ce que Dieu et son Prophète ont défendu, à ceux qui ne professent pas la vraie religion, jusqu’à ce que, humiliés, ils payent le tribut de leurs propres mains ».

Le musulman, persuadé de sa supériorité, ne souffre aucune leçon. Comme type de son raisonnement, citons ces paroles d’un Jeune Tunisien : Bechir Sfar : « Le Nord de l’Afrique est habité par un amalgame de peuples qui se réclament d’une race célèbre, la race arabe et qui professent une religion unitaire : la religion musulmane. Or, cette race et cette religion conquirent et colonisèrent un empire plus vaste que l’Empire romain. Les Nord-Africains, à eux seuls, ont à leur actif soixante ans de domination au sud de la France, huit siècles en Espagne et trois siècles en Sicile… Cette petite digression a pour but de rappeler à ceux qui seraient tentés de l’oublier, que nous appartenons à une race, à une religion, à une civilisation qui valent en gloire historique et en force d’assimilation n’importe quelle race, quelle religion et quelle civilisation des peuples anciens et modernes » (3).

Intellectuellement, le musulman est, cependant, un paralytique. Son cerveau, soumis au cours des siècles, à la rude discipline de l’Islam, est fermé à tout ce qui n’a pas été prévu, annoncé, spécifié par la loi religieuse. Il est donc systématiquement hostile à toute nouveauté, à toute modification, à toute innovation.

Ce qui existe a été créé et voulu par le Tout Puissant. Il n’appartient pas à l’homme de modifier son oeuvre. Si Dieu avait désiré que ce qui existe fût autrement, il l’aurait accompli en dehors de toute volonté humaine. Agir, c’est donc, en quelque sorte, méconnaître les décisions divines, c’est vouloir leur substituer les désirs humains, c’est commettre un acte d’indiscipline. Une pareille conception interdit tout progrès et, de fait, l’immobilité est le caractère essentiel de toute société musulmane.

Comme on l’a fait remarquer, (4) « le musulman demeuré fidèle à sa religion n’a pas progressé ; il est resté stationnaire au milieu de l’évolution de toutes les autres civilisations. C’est, en effet, un des traits saillants de l’Islamisme d’immobiliser dans leur barbarie native les races qu’il asservit. Il est figé dans une cristallisation inerte et impénétrable. Il est immuable et les changements politiques, sociaux et économiques n’ont aucune répercussion sur lui. »

Renan a montré que les Sémites étaient incapables de s’élever jusqu’à la conception d’une idée générale. Un musulman se joindra volontiers à des Européens pour faire de l’anticléricalisme chrétien, mais il ne tolèrera jamais la moindre atteinte à sa croyance. Un fait entre cent autres, à l’appui de cette assertion : Il y a quelques années se réunit à Alger un Congrès orientaliste auquel assistaient des savants européens, égyptiens et turcs. On s’occupa d’abord d’exégèse biblique. Certains linguistes tentèrent de prouver que plusieurs passages de l’Ancien Testament étaient apocryphes et qu’ils n’avaient, par conséquent, aucune valeur historique. Personne ne protesta. Mais quand ces mêmes savants voulurent exercer leur érudition et leur critique sur le Koran, leurs collègues musulmans protestèrent avec la plus vive indignation contre ce qu’ils considéraient comme un sacrilège. La discussion devint si ardente que le Gouvernement Général dut intervenir.

Comme on le voit, le musulman échappe à toute propagande ; il échappe même à la violence, parce que l’Islam l’autorise à s’incliner momentanément devant la force, lorsque les circonstances l’exigent. La loi religieuse ne lui impose nullement une attitude qui pourrait l’exposer à un danger ou à des représailles. Elle lui permet même, en cas d’extrême péril, de transgresser les dogmes. Les commentateurs du Koran citent de nombreux exemples de cette liberté : Ammar Ben Yasir fut excusé par le Prophète lui-même de louer extérieurement les dieux païens et d’injurier Mahomet, du moment qu’il était fermement attaché de coeur à la religion musulmane. Ce procédé fut admis par les premiers docteurs de la Loi. Plus tard, on recommanda d’employer autant que possible des expressions ambiguës, des mots à double sens, pour donner moins de force à ses reniements. Cette pratique est nommée taqiyyah, d’après un passage du Koran (5). Elle fut employée par les Chiites dans leur propagande constante contre les Ommeyades.

On constate même l’emploi de la taqiyyah en vue de satisfaire des intérêts particuliers, dans les serments, par exemple ; elle consiste en paroles à double sens ou dans la restriction mentale (6). Le musulman peut donc s’incliner devant une autorité étrangère tant qu’il n’est pas le plus fort ; il peut pactiser avec elle, accepter d’elle des titres et des faveurs, mais dès qu’il se sent en état de se révolter, il doit aussitôt le faire ; c’est un devoir impérieux.

L’histoire algérienne nous offre de nombreux exemples de trahisons dont les héros furent des chefs indigènes qui avaient accepté les faveurs du gouvernement français et qui passaient pour lui être loyalement attachés. Sidi-el-Djoudi, nommé par nous bach agha des Zouara, se révolta en 1857. Bou Aokkaz ben Achour, seigneur du Ferdjouia et ses parents les Ben-Azzed-Dine, du Zouara, provoquèrent l’insurrection de leurs sujets en 1862-1863. Les fils du Khalifa Sidi-Hamza soulevèrent le sud des provinces d’Alger et d’Oran en 1863 et nous tinrent en échec pendant deux ans. Le Caïd BouDissa, de Djelfa, que nous avions enrichi, les suivit. Mokrani, bach-agha de la Medjana, donna le signal de la révolte en 1851. Beaucoup de chefs de cette région l’imitèrent, notamment Ben Ail Chérif, bach-agha de l’Oued-Sahel, Ben Oukassi de Sébaou, le Caïd Ben Illès, Si Aziz. Tous ces chefs avaient été comblés de faveurs; de prébendes, de décorations (7).

Protégé par la loi religieuse, le Musulman échappe donc à toute influence étrangère et reste fidèle à ses traditions. La société musulmane demeure immobile.

A vrai dire, cette immobilité n’a pas toujours été acceptée. Les peuples soumis, incomplètement atteints par la paralysie musulmane, tentèrent parfois de réagir contre les conceptions arabes et s’efforcèrent d’introduire dans l’Islam des idées étrangères. Mais l’élément arabe finit toujours par imposer ses idées.

Au XIIe siècle, Averrhoës voulut islamiser les connaissances grecques, pour les incorporer à l’Islam. Il passa pour impie et fut persécuté (8). Dans les temps modernes, des tentatives identiques se renouvelèrent et aboutirent au même échec. Il n’est pas inutile d’insister sur ces tentatives, parce qu’elles expliquent les résultats peu satisfaisants des efforts civilisateurs que les nations européennes ont accomplis dans les pays musulmans, la France, dans l’Afrique du Nord ; l’Angleterre, en Égypte et dans l’Inde; la Hollande à Sumatra ; l’Italie en Tripolitaine.

En 1880, en Tunisie, sous le règne de Sadok Bey, le ministre Khereddine conçut le projet d’arracher ses coreligionnaires à leur indolence et à leur barbarie. Chrétien, d’origine circassienne, Khereddine avait été amené, à vingt ans, comme esclave, en Tunisie, par le ministre Mustapha-Khaznadar. Converti à l’Islam, il devint le gendre de son maître qui le présenta au Bey. Celui-ci apprécia les qualités du jeune Circassien et, en quelques années, Khereddine franchit les différents grades de l’armée.

En 1860, il était ministre de la marine. (9) Après un voyage en Europe, et notamment en France, il s’enthousiasma pour la civilisation occidentale. Convaincu que la prospérité des peuples européens résultait du progrès scientifique et industriel et de la diffusion de l’instruction, il fut conduit à en conclure que les méthodes occidentales, transplantées ailleurs, donneraient des résultats semblables et que si les musulmans s’arrachaient à leur torpeur pour suivre l’exemple des nations chrétiennes, ils atteindraient sûrement une prospérité identique.

Encouragé par Sadok-Bey, il entreprit une active propagande pour vaincre l’inertie de son entourage et surtout pour essayer de lui faire comprendre que les prescriptions religieuses ne s’opposaient pas au progrès scientifique. I1 publia, dans ce but, en langue arabe, un ouvrage absolument remarquable : « Le plus sûr moyen pour connaître l’état des Nations. » (10)

« Je veux d’abord, dit-il, réveiller le patriotisme des ulémas et des hommes d’Etat musulmans et les engager à s’entraider dans le choix intelligent des moyens les plus efficaces pour améliorer l’état de la nation islamique, accroître et développer les éléments de la civilisation, élargir le cercle des sciences et des connaissances, augmenter la richesse publique, par le développement de l’agriculture, du commerce et de l’industrie. En second lieu, j’ai écrit mon ouvrage pour détromper certains musulmans fourvoyés qui, fermant les yeux sur tout ce qu’il y a de louable et de conforme aux enseignements de notre propre loi théocratique chez les peuples d’une religion différente de la nôtre, se croient, par suite d’un funeste préjugé, dans l’obligation de le dédaigner et considèrent comme suspects ceux qui approuvent ce qu’il y a de bon comme système et comme institutions chez les nonmusulmans… Les Européens ne sont parvenus à jouir de la prospérité dont nous parlons que par leur progrès dans les sciences et les arts, et grâce à leurs institutions qui facilitent la circulation de la richesse publique ».

Par un rapide exposé historique, Khereddine montre que la société islamique connut la prospérité lorsqu’elle adopta libéralement les procédés et les méthodes des peuples plus avancés en civilisation et qu’elle retomba dans la barbarie lorsque, par suite de l’étroitesse d’esprit de certains hommes d’Etat et du fanatisme de la foule ignorante, elle voulut se passer des concours étrangers.

Khereddine ne parvint pas à convaincre ses coreligionnaires ; sa tentative souleva une violente opposition et finit par un lamentable échec. Disgracié, il dut se réfugier en Turquie. L’effort louable de Khereddine ne saurait être inscrit à l’actif de l’Islam ; ce n’est pas un effort musulman. Khereddine, circassien islamisé, n’avait pas une mentalité musulmane ; la meilleure preuve, c’est qu’il ne trouva pas de disciples.

Vers 1880, le Cheikh Gamal-ed-Dine tenta une œuvre identique en Égypte. Il s’attacha surtout à démontrer que « les préceptes du Koran n’excluaient pas toute idée de progrès résultant de l’introduction dans un milieu musulman de la Civilisation européenne et que le principe religieux n’était pas un obstacle à cette introduction » (11). Cette tentative échoua. Reprise dans un autre but par le Cheikh Mohammed Abdou qui entendait prouver que les Musulmans Pouvaient réaliser tous les progrès sans aucun concours étranger, elle engendra un mouvement nationaliste qui dressa les Égyptiens contre les Anglais.

Plus récemment, en 1896, un ancien Ministre ottoman, Sawas-Pacha, un chrétien d’ailleurs, reprit les idées de Khereddine et tenta de les répandre en Turquie. Il s’efforça de démontrer que « les principes religieux ne sont pas hostiles à un accord entre l’Islam et la civilisation européenne» ; mais sa thèse ne fut pas acceptée et l’on sait, qu’au contraire, le parti Jeune-Turc, animé d’une ardente xénophobie, s’opposa à toute réforme (12).

Séduit par les théories de Khereddine et de Sawas-Pacha, un résident de Tunisie, M. René Millet, voulut les appliquer.

« Ce qui donne un prix tout particulier aux idées de Khereddine, raisonnait M. Millet, c’est qu’elles n’ont rien de commun avec les rêveries des théoriciens. Nous n’avons qu’à les reprendre au point où il les a laissées pour les faire fructifier. Grâce à lui, nous avons cette singulière fortune de semer sur un terrain bien préparé ».

M. René Millet s’aboucha même avec SawasPacha ; celui-ci vint étudier la question en Tunisie et il rédigea un rapport qui concluait à la possibilité de réaliser les projets de Khereddine.

« La Tunisie, disait-il, est un terrain particulièrement favorable à une tentative de collaboration franco-indigène. L’établissement du gouvernement héréditaire des Beys en fait un pays monarchique où l’esprit d’obéissance à l’autorité séculaire a contenu dans de justes limites l’esprit purement religieux qui, dans toute nation islamique, où le Koran et la Tradition sont la base de tout droit, tend à se développer outre mesure. D’autre part, cet esprit religieux a gardé une influence morale assez grande pour que l’opinion publique accepte docilement les décisions doctrinales de ses représentants. La Tunisie présente un autre avantage, en ce sens qu’elle est, en quelque sorte, le point de rencontre des deux principaux rites de l’islamisme orthodoxe : rite malékite et rite hanéfite. Une réforme réalisée avec le concours des jurisconsultes de ces deux rites aurait une généralité plus grande que la même réforme faite dans un pays appartenant à un seul de ces rites. Cette condition serait de nature à favoriser l’expansion au dehors, dans tout l’Islam, des idées adoptées en Tunisie. »

Passant à l’examen des moyens propres à hâter la réalisation de ces théories, Sawas-Pacha estimait qu’il fallait d’abord créer une législation civile, criminelle et commerciale, dans des conditions qui la rendraient islamiquement acceptable et qui, sauf le statut personnel, se rapprocherait de la législation française. Puis on réformerait le haut enseignement musulman de manière à y introduire nos méthodes et nos sciences, tout en respectant l’enseignement purement religieux. Le commencement de réalisation que reçut ce programme n’aboutit à aucun résultat satisfaisant. La grande masse des musulmans tunisiens n’a pas évolué et les quelques sujets qui reçurent une instruction développée en profitèrent pour se dresser contre la France, pour combattre notre influence et pour cultiver dans le peuple la haine de l’étranger.

En Algérie, il y a quelques années, des hommes d’initiative, constatant le désordre inouï des prescriptions du Droit musulman, désordre favorisant l’arbitraire et la concussion, songèrent à les soumettre au classement d’une méthode plus rationnelle et plus scientifique. L’idée était incontestablement excellente. La législation qu’appliquent les Cadis et les tribunaux d’appel musulman est extrêmement imparfaite et comme elle ne s’appuie sur aucun texte précis, elle est sujette, dans la pratique, à une foule de déviations qui lèsent parfois de légitimes intérêts. Il s’agissait d’apporter un peu d’ordre dans ce chaos. Il était entendu qu’on tenterait, en s’inspirant des théories de Sawas-Pacha, de démontrer aux musulmans l’accord possible qui peut exister entre une législation, conçue selon l’esprit moderne, et le Droit islamique. C’est seulement après cette démonstration, qu’on aborderait la réforme. Il ne s’agissait donc pas d’occidentaliser le Droit musulman, mais de le codifier, de l’ordonner.

Pour ménager toutes les susceptibilités, l’administration algérienne avait nommé une commission chargée de recueillir, sur la question, l’avis des personnes compétentes, c’est-à-dire des magistrats indigènes et français. Ces derniers émirent un avis nettement favorable ; ils reconnurent les difficultés qu’ils éprouvaient à appliquer une loi dont il faut emprunter les textes à des sources diverses, d’une recherche longue et pénible. Ils reconnurent également que cette loi est si peu précise, que son interprétation varie selon le juge. Les textes sur lesquels elle s’appuie sont si vagues, que souvent l’interprète le plus autorisé du Droit musulman, Sidi Khalil, n’a pas craint d’écrire : « A cet égard, il y a deux opinions », ou « sur ce point, il y a divergences ».

Les magistrats musulmans, au contraire, montrèrent une vive hostilité à l’encontre de ce projet. Ils estimèrent que « le Droit musulman n’a pas besoin d’être codifié, car tel qu’il est, il est bien fait » ; ils ajoutèrent « qu’aucun intérêt ne résulterait de ce travail pour la population musulmane, car le public musulman s’en rapporte toujours aux cadis, dans les litiges ». Bref, devant l’hostilité des magistrats mahométans, on dut abandonner ce projet. (13)

Les groupements d’émancipation sociale : Loges maçonniques, Ligue des Droits de l’Homme, Ligue de l’Enseignement, Société positiviste, ont, depuis le milieu du XIXe siècle, multiplié leurs efforts pour répandre chez les musulmans leurs doctrines généreuses. Ils échouèrent dans leur tâche, parce que les néophytes auxquels ils s’adressaient n’étaient pas sincères. Ceux qui semblaient totalement émancipés se révélèrent, à la pierre de touche des événements, comme ayant conservé leurs préjugés, leurs haines, toute leur mentalité d’orientaux. On peut en citer un exemple curieux : Affilié à toutes les associations de libres-penseurs et, notamment, au Comité Positiviste dont il était le délégué pour la Turquie, Ahmed Riza flétrissait, dans son journal le Michveret, les moyens de gouvernement d’Abd-ul-Hamid ; il réclamait la liberté de la presse ; il proclamait l’égalité des races de l’Empire et la nécessité de l’existence des partis politiques ; il parlait ainsi en libre-penseur, en disciple de la Révolution Française. Mais il changea d’idées dès qu’il fut au pouvoir. Devenu président de la Chambre ottomane, il ne trouva pas un mot de pitié pour les victimes, pas une parole d’indignation pour les assassins, après les massacres d’Adana où plus de vingt mille Arménien furent anéantis ; il laissa voter la nouvelle loi contre la presse, qui supprimait, en Turquie toute indépendance de pensée. En juillet 1910, il imposa silence aux libéraux qui demandaient à la Chambre d’abolir l’état de siège en vigueur depuis la révolution du 13 avril ; il ne protesta pas contre les exécutions capitales, par la cour martiale, de libéraux politiques. A Paris, il s’affirmait libre-penseur, mais à Constantinople, il faisait régulièrement à la Chambre le « namaz » (prière), afin de donner au parti religieux l’assurance d’une foi profonde.

Plus récemment, en 1922-1923, le gouvernement d’Angora, fournit un nouvel exemple de l’incurable fanatisme musulman. Ce gouvernement qui se prétendait animé d’idées modernes, déposa le Sultan qu’il accusait de pactiser avec les étrangers et de ne pas se montrer assez ferme dans la défense des intérêts de l’Islam.

Un de ses membres, Abeddine Bey, député du Logiztan, déchira sa cravate à la tribune et fit voter, séance tenante, l’interdiction de se servir de vêtements confectionnés à l’étranger. D’autres députés affirmèrent leur volonté de ramener la religion à son austérité primitive. Ils réclamèrent des châtiments pour les femmes turques de moeurs légères qui vendaient leurs faveurs à des infidèles. Ils rendirent obligatoire le port de la coiffure orthodoxe ; ils interdirent l’usage de l’alcool et même du vin ; ils décrétèrent la fermeture des écoles européennes. Dans la guerre contre les Grecs, les journaux turcs appelaient les soldats musulmans : Moudjahid (de Djihad, guerre sainte), c’est-à-dire combattants pour la foi, soldats de la guerre sainte et ceux qui succombaient sur le champ de bataille : Chahid, c’est-à-dire martyrs.

On pourrait multiplier les exemples prouvant que le musulman est à l’abri des influences étrangères, qu’il n’évolue pas. Malgré les apparences, il conserve sa mentalité, sa foi profonde, ses haines vivaces. C’est un réfractaire à toute civilisation.

La société musulmane ne peut ni se modifier ni se perfectionner. Elle est cristallisée dans une formule intangible. Son idéal est exclusivement religieux, ou plutôt il est double : l’une religieuse, l’autre politique : le mahdisme et le califat. (14)

Le Mahdisme, c’est la réalisation terrestre des espérances religieuses, grâce à l’intervention d°un personnage choisi par la divinité : le Mahdi ; c’est la suprématie de la foi islamique sur les autres religions.

Le Califat, ou plus exactement le Khalifat, c’est l’idéal de l’Etat islamique, placé sous le sceptre d’un Calife. C’est la libération des peuples musulmans courbés sous le joug des infidèles ; c’est la restauration de la splendeur défunte de l’Empire musulman, tel qu’il existait sous les successeurs du Prophète, sous les Ommeyades ou les Abbassides (15).

Ces deux formes de l’idéal musulman ne sont pas toujours en parfait accord. Elles se heurtent parfois parfois, bien qu’en définitive, elles visent au même but : le triomphe de l’Islam.

Les espoirs califiens s’attachent de prédilection au plus puissant sultan indépendant, qui est le protecteur et le champion naturel de l’Islam. C’est, pour l’instant, le sultan ottoman. Leur caractère est toujours international.

Les mouvements mahdistes, au contraire, sont dans leur essence, l’expression d’un mécontentement local, C’est la forme musulmane de la haine qui, chez tous les peuples et à toutes les époques, dresse les vaincus contre les vainqueurs. C’est une réaction contre la domination européenne. Tant que l’Islam existera, la doctrine mahdiste restera l’étincelle qui peut à tout moment enflammer le mécontentement des indigènes. Il n’y a pas de politique coloniale capable d’éviter à jamais ces sentiments néfastes et les troubles soudains qui peuvent en résulter. La tuerie de Margueritte, en Algérie, l’émeute de Thala, en Tunisie, la rébellion plus récente de l’Aurès en sont la preuve formelle. Rien ne permettait de prévoir ces tragiques événements. Les paroles incohérentes d’un détraqué ont suffi à galvaniser le fanatisme populaire. C’est ce même sentiment qui, en Algérie, a suscité, depuis la conquête, tant de sanglants soulèvements et qui a créé aux Anglais, en Égypte, de si graves difficultés. (16)

Toutes ces révoltes ont la même origine c’est un ambitieux ou un névrosé qui, par ses prédications, fanatise ses coreligionnaires et les lance contre l’infidèle (17). Témoin, I’insurrection du Sud Oranais, fomentée en 1864 par la famille des Ouled-Hamza, qui exerçait une grande influence religieuse ; témoin, celle de l’Aurès en 1879 où un chérif ventriloque pousse une horde famélique, armée de matraques, à. l’assaut d’un camp français ; témoin encore celle de Bou-Amama, en 1881, dans le Sud Oranais. Ce sont des accès de folie mystique, des explosions soudaines de fanatisme, de brusques orages qui éclatent contre toute attente, mais qui, en raison de leur caractère improvisé, ne durent pas. (18).

Ces accidents sont devenus moins fréquents, par suite de l’expérience des autorités européennes. La masse musulmane demeure hostile et méfiante à l’égard du non-musulman ; elle a conservé sa foi robuste ; elle compte toujours sur l’apparition d’un Mahdi qui libèrera la terre musulmane, le Dar-el-Islam, de la profanation étrangère. Le Mahdisme, comme on le voit, est d’essence religieuse. Il date des temps les plus lointains de l’Islamisme ; c’est la doctrine de la foule, c’est-à-dire de la presque totalité du peuple musulman.

La doctrine du Califat, au contraire, est d’essence politique ; elle est d’un ordre plus élevé, plus complexe ; sa conception exige une culture intellectuelle plus développée : c’est celle des Jeunes-Turcs, des Jeune-Egyptiens, des Jeunes-Tunisiens, des Jeunes-Algériens ; ce sera, demain, celle des Jeunes-Marocains, lorsque l’instruction donnée par nos écoles aura dégrossi les indigènes du Maroc.

La doctrine du Califat fut d’abord religieuse, comme toute manifestation de l’esprit musulman, mais elle ne tarda pas à élargir ses cadres, à embrasser la politique, à rêver une puissance musulmane formidable, pour se présenter enfin comme une restauration quasi laïque de la civilisation orientale disparue, en face de la civilisation chrétienne de l’Europe (19). En d’autres termes, c’est le nationalisme musulman ; tous les fidèles de l’Islam faisant partie de la patrie idéale.

Le plus curieux, c’est que la doctrine du Califat a emprunté à l’Europe ses principes essentiels. Lors de la chute d’Abd-ul-Hamid, les Jeunes-Turcs avaient la conviction qu’ils revivaient la Révolution Française ; nombre d’entre eux étaient affiliés à la franc-maçonnerie. L’un des maîtres dont ils se réclamaient, A1 Afghani Leijed-Djemmal ed-Dine al-Husseini, mort en 1897, appartenait à une Loge Égyptienne ; il s’honorait de l’amitié de Renan, qui lui a consacré une note élogieuse, reproduite dans ses Essais.

Ahmed Riza Bey et le docteur Nazim, deux membres influents du Comité Union et Progrès, faisaient partie de la Société des Positivistes de France. Mais les uns et les autres avaient conservé, malgré les apparences, leur mentalité musulmane.

Or, le musulman est un fanatique incurable. On a vu que Sawas-Pacha, un chrétien ottoman qui était un penseur généreux, mais qui pensait en chrétien et non en musulman, avait prétendu le contraire. Dans ses « Études sur la théorie du Droit musulman », il affirmait, « qu’on pouvait rendre non seulement acceptables, mais aussi obligatoires pour la conscience du musulman, tout progrès, toute vérité, toute disposition légale qui n’ont pas été acceptés jusqu’ici par le corps social mahométan et inscrits dans son Droit ».

On s’inspira de cette formule pour tenter de civiliser les musulmans et on aboutit à un échec, parce qu’on se heurta à une religion farouchement conservatrice et d’un fanatisme intransigeant. On peut admettre que, théoriquement, le fanatisme n’est pas incurable ; mais on est bien obligé de reconnaître que le fanatisme musulman est absolument irréductible. C’est ainsi que l’effort vers le progrès, tenté par le parti Jeune-Turc, fût, dès le début, arrêté par la masse des fidèles hostiles à toute innovation. Pour se maintenir au pouvoir, ce parti dut renier les principes qu’il avait tout d’abord proclamés.

L’idée révolutionnaire avait germé dans l’esprit des populations juives et chrétiennes, soumises à la Turquie ; ce furent elles qui préparèrent le mouvement d’émancipation ; mais dès que l’événement eût été accompli et que les Turcs musulmans tentèrent d’instituer un pouvoir régulier, ils revinrent aux idées étroites de nationalisme religieux et de fanatisme. La formidable insurrection du Yémen qui tendait à détrôner le Sultan de Turquie, au profit d’un Calife de race arabe, n’était qu’un mouvement de réaction contre les idées nouvelles, contre les idées occidentales. C’était un effort semblable à celui des Wahhabites ; il avait le même but : ramener l’Islam à sa pureté originelle, en le débarrassant des apports européens.

Plus récemment, le mouvement populaire qui remit la véritable direction de l’Empire ottoman au gouvernement d’Angora, s’est inspiré d’un sentiment identique et le premier acte de ce gouvernement a été de destituer le Sultan, accusé de trop de bienveillance à l’égard des étrangers.

L’un des orientalistes les plus éminents de 1’époque contemporaine, Snouck Hurgronje, dont les travaux ont jeté une lumière éclatante sur la psychologie des peuples musulmans, a montré de façon péremptoire la fausseté des théories de Sawas-Pacha (20). Il n’est pas inutile de résumer sa démonstration :

Le Credo et le Droit islamiques sont devenus, au cours de leur évolution, de moins en moins souples ; les événements politiques et sociaux des temps modernes le prouvent surabondamment. La question n’est pas de savoir ce que nous ferions, avec nos méthodes de raisonnement, des dogmes de l’Islam, mais bien ce que l’Islam même, suivant sa propre doctrine et son histoire, veut en déduire.

L’Islam devrait renier totalement son passé historique pour entrer dans la voie que lui trace Sawas-Pacha. Certes, bon gré malgré, les musulmans doivent peu à peu s’accommoder de moeurs et d’institutions provenant de l’Europe moderne ; mais il ne faut pas s’imaginer que la théorie juridique qui s’est maintenue envers et contre toutes les influences contraires surgissant du sein même des populations mahométanes, cède aujourd’hui à des actions venues du dehors. L’Islam, à mesure qu’il se voit attaqué, se retranche sur son terrain le mieux fortifié.

Le musulman accorde bien quelques concessions qui n’atteignent aucun principe religieux ; il accepte, par exemple, les chemins de fer, le télégraphe, les bateaux à vapeur ; mais la civilisation qui a produit les uns et les autres avec ses principes législatifs, est, pour tous les fidèles, une abomination qu’ils ne tolèrent que par force. Quant aux jeunes gens élevés dans nos écoles, ils superposent tranquillement la science étrangère à leur foi traditionnelle, sans tâcher de les concilier.

L’Islam forme un bloc intangible de traditions, de préjugés, de foi intransigeante. Le musulman, lié par la religion, ne peut pas accepter le progrès occidental. Les deux civilisations sont trop différentes, trop opposées pour pouvoir jamais se pénétrer.

(01) Cette déclaration à paru dans le Mecherouttiete revue dirigée par Chérif Pacha. Pars, Août 1912.
(02) SNOUCK-HURGRONJE. – Le Droit musulman.
(03) BECHIR SFAR. – Les Habous de Tunisie.
(04) BESSON. – La Législation civile de l’Algérie.
(05) KORAN. – Chap. 3. Vers. 27.
(06) SNOUCK HURGRONJE. – Le Droit musulman.
(07) E. MERCIER. – Histoire de l’Afrique septentrionale.
(08) RENAN. – Averrhoës et l’Averrhoïsme.
(09) Notice sur le Général Khereddine, dans la Revue de l’Institut de Carthage, Tunis 1906.
(10) Traduction sans nom d’auteur. Paris 1868.
(11) P. ANTOMARCHI. – Le Nationalisme Egyptien.
(12) SAWAS PACHA. – Le Droit musulman expliqué. Etudes sur la théorie du Droit musulman.
(13) Projet de codification du Droit musulman. Brochure publiée par le Gouvernement Général de l’Algérie.
(14) SERVIER. – Le Nationalisme musulman.
(15) MONTET. – De l’Etat présent et de l’avenir de l’Islam.
(16) E.GUENARD. – Les Oulad Sidi-Cheickh.
(17) FILLIAS. – L’insurrection des Oulad Sidi Cheikh. – L. RINN. – Histoire de l’insurrection de 1871.
(18) E. MERCIER. – Histoire de l’Afrique Septentrionale.
(19) KHAIRALLAH.
(20) SNOUCK HURGRONJE. –le Droit musulman.

CHAPITRE XVI (16)

décembre 1, 2007

L’Islam en lutte contre les nations européennes.- Le mouvement nationaliste musulman en Égypte. – Ses origines. – Le Parti national. – Moustafa Kamel Pacha. – Mohammed Farid Bey. – Le Parti du peuple. – Loufti Bey es Sayed. – Le Parti des réformes constitutionnelles. – Le cheikh Aly Youssef. -L’attitude de l’Angleterre: – Les intrigues des nationalistes égyptiens dans l’Afrique du Nord. – Le mouvement nationaliste en Tunisie. -L’évolution de la mentalité tunisienne. – Erreurs commises par le Gouvernement du Protectorat.

Au contact des peuples occidentaux, le musulman n’a pas évolué. Protégé par sa foi intransigeante, il n’a subi aucune influence ; au contraire, son hostilité envers l’infidèle s’est accrue. La demi-instruction qu’il a reçue dans les écoles européennes n’a fait que fortifier sa haine en lui donnant la conviction qu’il pouvait se passer d’une tutelle étrangère. C’est à la faveur de ce sentiment que s’est créé le parti nationaliste musulman qui, dans tous les territoires soumis à un Etat européen, dresse le Croyant contre l’infidèle. Ce parti vise au rétablissement de la puissance islamique et à l’expulsion de l’étranger.C’est une forme nouvelle du panislamisme, mais une forme plus dangereuse, parce qu’elle a des tendances réalistes, qu’elle vise un but pratique, immédiatement réalisable.

Ce mouvement d’émancipation est né en Égypte, par réaction contre la domination anglaise. Son inspirateur fut Moustafa Kamel Pacha qui, le 22 octobre 1907, fit acclamer à Alexandrie le programme du Parti national égyptien dont il était le chef : « Les Égyptiens pour l’Égypte ; l’Égypte pour les Égyptiens. »

Il ajoutait : « Nous sommes des spoliés et les Anglais des spoliateurs. Nous voulons notre pays libre, sous la domination spirituelle du Commandeur des Croyants. » Moustafa Kamel n’eût pas le temps d’agir; la mort le frappa le 10 février 1908, au début de sa tentative.

Celle-ci fut reprise par son successeur à la présidence du Parti national égyptien, Mohammed Farid Bey qui, appliquant les procédés les plus habiles de la politique orientale, tenta d’obtenir l’appui des puissances européennes rivales de l’Angleterre. Ceci prouve que les Jeunes Égyptiens se rendaient compte qu’ils étaient incapables de se soustraire, par leurs propres moyens, à la tutelle étrangère. Ils fondèrent d’abord des espoirs sur la France. Le 4 juin 1895, Moustafa Kamel avait adressé un véhément appel à notre Chambre des Députés, qui ne jugea pas à propos d’intervenir. Les Jeunes Égyptiens tentèrent alors de créer un mouvement d’opinion en France où ils trouvèrent quelques auditeurs complaisants. Comment se serait-on méfié de gens qui, tout en proclamant leur mépris et leur haine pour l’Angleterre, prétendaient considérer la France comme leur patrie intellectuelle.

Ce fut un spectacle curieux, et qui révèle la souplesse et la duplicité orientales, de voir les Jeunes Égyptiens se placer sous l’égide de la France, pour intriguer contre l’Angleterre, tandis que les Jeunes Tunisiens et les Jeunes Algériens s’adressaient aux Anglais, lors de l’affaire de Fachoda, et aux Allemands, lors de l’incident de Tanger, pour se débarrasser de la France. N’est-ce pas la preuve que le musulman n’est nullement reconnaissant aux peuples qui ont tenté de l’arracher à la barbarie et que, convaincu, malgré sa déchéance, de la supériorité de sa civilisation, il espère pouvoir la faire à nouveau dominer. (1).

Ayant perdu tout espoir dans l’intervention de la France, les partisans de l’émancipation égyptienne, se tournèrent vers l’Allemagne qui, depuis 1900, pour les besoins de sa politique extérieure, noua des intrigues avec tous les musulmans mécontents.

Moustafa Kamel et Farid Bey s’efforcèrent surtout de préparer les esprits à la révolte. Rendre l’étranger impopulaire, le faire passer pour un envahisseur et un usurpateur, montrer la légitimité de la rébellion contre son autorité, inspirer aux musulmans une confiance orgueilleuse en leur propre force, en leur rappelant la puissance de l’Empire des Califes, tel était leur plan. Avant de passer à l’action, il convenait de convaincre les esprits de la nécessité et de la possibilité de cette action. Cette conviction établie, on pouvait songer aux réalisations.

C’est dans ce but que fut fondé le Parti du Peuple dont le chef fut Loufti Bey es Sayed. Son programme était simple : obtenir progressivement le maximum de libertés, jusqu’à l’expulsion définitive de l’étranger ; utiliser l’appui et les efforts de l’Angleterre, pour la vaincre ensuite par les armes qu’elle aura elle-même forgées. L’instruction étant l’arme la plus efficace, il faut donc encourager les Anglais à multiplier les écoles, surtout les écoles purement indigènes, à remplacer les professeurs européens par des professeurs égyptiens. Plus tard, quand le peuple protégé sera convaincu de ses droits, on n’aura plus qu’à le dresser contre le peuple protecteur.

Cette politique, qui tend à ériger la ruse et la dissimulation en méthode d’action, ne doit pas étonner. Elle est conforme aux prescriptions de la foi islamique. Le croyant est en état de guerre permanente avec l’infidèle et ce droit, ce devoir de guerre éternelle, ne peut être que suspendu. « Faites la guerre, dit le Livre saint à ceux qui ne professent pas la vraie religion, jusqu’à ce que, humiliés, ils payent le tribut de leurs propres mains. » Cette formule explique l’attitude des partisans de l’émancipation musulmane, aussi bien en Égypte, qu’en Tunisie et en Algérie.

Un troisième parti, celui des réformes constitutionnelles, fut fondé par le Cheikh Aly Youssef, directeur de Al Moayad. Il réclamait le maintien de l’autorité khédiviale suivant l’esprit des firmans du Sultan, la création d’un Parlement national, l’instruction primaire gratuite et générale en langue arabe, celle-ci étant décrétée langue officielle, l’attribution des fonctions administratives aux Égyptiens.

La base de la réforme préconisée par le Cheikh Aly Youssef, c’est la langue arabe décrétée langue officielle pour l’enseignement dans toutes les écoles d’Égypte. Par ce moyen, on chassera les professeurs anglais et on supprimera ainsi l’influence que le peuple conquérant exerce, par leur intermédiaire, sur le peuple protégé. L’enseignement étant donné exclusivement en langue arabe, on évitera aux jeunes générations tout contact dangereux avec les idées occidentales. On façonnera les esprits comme on voudra ; on cultivera en eux le nationalisme et le fanatisme religieux ; on fera de bons et d’ardents musulmans, peu instruits, mais suffisamment assouplis pour obéir aveuglément aux ordres des réformateurs et se ruer, à leur commandement, contre les Anglais envahisseurs. Enfin, ces sujets sûrs, entreront, à leur sortie des écoles, dans les différents services de l’administration où ils supplanteront peu à peu les étrangers.

Ce premier pas franchi, il ne restera plus qu’à créer un Parlement national, ce qui sera facile, puisque les esprits des jeunes générations seront préparés à cette idée. Le Parlement obtenu, on intriguera avec les puissances rivales de l’Angleterre et on profitera d’une ère de difficultés, révolte dans les Indes, conflit en Europe, tous événements qui obligeront le peuple protecteur à porter son attention et ses forces ailleurs, pour déclancher le mouvement de rébellion et chasser l’envahisseur.

L’Angleterre tomba dans ce piège ; désireuse de montrer sa bienveillance à l’égard des Égyptiens, elle commença à réaliser une partie des réformes préconisées par le Cheikh Aly Youssef. En ce qui concerne l’enseignement notamment, elle tenta de le rendre le plus possible conforme à la mentalité, aux traditions et aux habitudes des peuples musulmans ; elle créa des écoles à l’usage exclusif des indigènes où l’instruction était donnée en langue arabe. Une commission, composée de personnalités les plus éminentes du monde religieux et politique égyptien, fut chargée de traduire en langue arabe, en les adaptant aux prescriptions koraniques, les principaux manuels scolaires d’Europe.

Cette commission constitua ainsi une bibliothèque, qui comprenait des traités de géographie, d’arithmétique, d’histoire, de physique, de chimie, d’histoire naturelle etc., rédigés en arabe, avec les formules religieuses habituelles, Pour accomplir cette tâche considérable, elle utilisa les travaux des savants arabes du Moyen. Age à qui elle emprunta les termes techniques et les définitions scientifiques, de telle sorte que le jeune Égyptien pouvait acquérir, dans sa propre langue, des connaissances pratiques.

On sait comment celui-ci reconnut cette attitude généreuse. Les jeunes générations éduquées par l’Angleterre et qui, sans son appui, seraient restées dans l’ignorance, se dressèrent contre elle et, aujourd’hui, se jugeant capables de s’administrer elles-mêmes, elles ne songent qu’à se débarrasser de la tutelle étrangère.

Telles sont, brièvement exposées, les origines et les tendances du mouvement nationaliste musulman en Égypte. Les théories des promoteurs de ce mouvement, répandues peu à peu à la faveur de l’instruction donnée dans les écoles créées par l’Angleterre, dressent aujourd’hui l’Égypte contre la nation protectrice et provoquent, chaque jour, de graves difficultés.

L’Angleterre, rompant avec ses habitudes égoïstes, s’est ingéniée à répandre l’instruction parmi le peuple égyptien, à développer sa prospérité, conformément aux principes et aux habitudes des peuples civilisés. Ses efforts n’ont abouti qu’à des résultats négatifs.

Les Jeunes Égyptiens, instruits par l’Angleterre, aux frais de l’Angleterre, dans des écoles anglaises, se sont dressés contre elle, au nom de l’Islam et au cri de : « L’Égypte aux Égyptiens. »

Mais, non contents de travailler à la libération de leur territoire, ils ont intrigué en Tunisie et en Algérie pour créer un vaste mouvement de nationalisme musulman, prouvant ainsi qu’ils n’étaient pas, comme ils le prétendaient, des nationalistes égyptiens, mais des nationalistes musulmans. On n’en sera nullement étonné, si l’on veut bien se rappeler que les peuples musulmans sont étroitement solidaires, que la religion les a solidement réunis et cimentés en un bloc parfaitement homogène, malgré la diversité des races, des origines et des coutumes. Le musulman de l’Inde diffère étrangement en apparence du bédouin de l’Arabie ; celui-ci ne ressemble guère au Turc, à l’Égyptien, au Berbère algérien et marocain, et ces derniers ne pensent ni n’agissent comme leurs coreligionnaires de la Perse, de Sumatra ou de la Chine. Ils sont même parfois désunis. Les tribus arabes du Yémen se révoltent à tout instant contre la domination ottomane ; les nomades qui errent entre La Mecque et Médine n’hésitent pas à piller les caravanes de pèlerins qui se rendent aux Villes saintes ; les Kabyles algériens méprisent les populations arabisées; celles-ci détestent les Djerbiens et les Mozabites; les Chambaas du désert rançonnent volontiers les paisibles habitants des oasis. Mais ce sont là des querelles intestines, des rivalités de gens appartenant à la même famille ; seulement, si une intervention étrangère se produit, immédiatement, les frères ennemis de la veille oublient leurs dissensions pour faire face contre l’infidèle. L’Islam a réalisé cette œuvre absolument extraordinaire de pouvoir réunir et faire communier dans le même idéal les peuples les plus divers, les plus dissemblables, les plus éloignés les uns des autres; si bien que tout mouvement qui se produit en un point quelconque du territoire musulman a nécessairement sa répercussion sur les autres points. C’est précisément le cas pour les intrigues du Parti national égyptien.

La parole enflammée de Moustafa Kamel Pacha et de Mohammed Farid Bey, les campagnes violentes de Al Moayad, de Al Iewa, de Al Garidah et de Al Minbar, les appels à la révolte de Loufti Bey es Sayed et du Cheikh Aly Youssef ont eu un écho ailleurs qu’en Égypte. L’Afrique du Nord a tressailli à la voix de ces tribuns de l’Islam. La Tunisie entendit d’abord leur appel qui, de proche en proche, s’étendit à l’Algérie et au Maroc. Déjà, en 1906, au cours d’une séance orageuse de la Chambre des Communes, Sir Edward Grey, ministre des affaires étrangères, constatait le rapide développement du mouvement nationaliste : « Toute cette année, disait-il, le sentiment fanatique est allé croissant en Égypte, mais il n’y est pas resté confiné. Il s’est répandu dans toute l’Afrique du Nord ».

Depuis, ce mouvement s’est encore accentué, non seulement à cause de l’expédition italienne contre la Tripolitaine qui a fortifié le sentiment de la solidarité chez les musulmans, mais surtout à cause des excitations et des intrigues du parti Jeune Turc, encouragé par l’Allemagne.

L’évolution de ce parti est extrêmement curieuse. La révolution Jeune Turc fut préparée et déclanchée par un certain nombre d’intellectuels ottomans, en majorité chrétiens et israélites qui, éduqués dans les écoles de l’Europe, avaient puisé dans l’enseignement occidental la notion des progrès à introduire dans le monde musulman. Il est incontestable, qu’au début, ce mouvement de régénération s’inspirait d’idées généreuses et qu’il s’efforçait de copier la Révolution Française. Mais dès que les Jeunes Turcs se furent emparés du pouvoir, ils se heurtèrent au fanatisme de la masse populaire; ils furent accusés d’impiété et d’hérésie et, sous la poussée de l’opinion publique, les éléments non musulmans de la révolution furent rapidement évincés. Les Ottomans restés à la tête du mouvement s’empressèrent de faire des concessions au peuple, si bien que l’idée de la révolution fut totalement faussée. Ils allèrent même plus loin, puisqu’ils ne tardèrent pas à faire montre d’un nationalisme intransigeant qui provoqua de multiples incidents avec les puissances européennes et, notamment, avec l’Italie (2). La guerre de 1914-1918 et les complications qui en résultèrent : morcellement de la Turquie, revendications de la Grèce, occupation de territoires nouveaux par l’Angleterre et la France n’ont fait que surexciter les passions et accentuer le nationalisme religieux des musulmans.

La Tunisie et l’Algérie qui avaient été, dans le passé, soumises à une propagande active de la part des agents du panislamisme, n’ont pas échappé à cette surexcitation. Le nationalisme musulman, éclos en Égypte à la faveur des circonstances rappelées plus haut, fut accueilli avec faveur, dès la première heure, en Tunisie. La population de la Régence ressemble fort à celle de l’Égypte. Elle possède, comme elle, une bourgeoisie instruite, éclairée, policée, qui raisonne, qui a conscience de sa dignité et qui est animée de sentiments religieux très vifs et très sincères.

Contrairement à l’Algérie, la Tunisie a bénéficié, dès le début de la conquête arabe, d’une vie intellectuelle très intense. Tunis fut, de tout temps, un centre d’études florissant qui exerçait une influence très réelle, non seulement en Tunisie, mais encore en Algérie et jusqu’au Soudan. Après le Caire, c’était la capitale intellectuelle de l’Afrique. D’autre part, depuis l’avènement des Beys, la Régence a toujours possédé une organisation politique et administrative que le Protectorat français n’a que très légèrement modifiée et qui favorisa la constitution d’une société parfaitement homogène. Contrairement à ce que l’on observe en Algérie, où les tribus ont été disloquées, dispersées, émiettées par la conquête et par les mesures de répression que nécessitèrent les grandes insurrections, on se trouve, en Tunisie, en présence d’une société très sagement équilibrée, dont les différents éléments sont coordonnés avec ordre et qui possède une unité parfaite. C’est à la faveur de cette unité qu’a pu se créer une opinion publique, reflétant les tendances et les aspirations de la population (3).

Cette opinion s’est d’autant plus facilement constituée dans le sens des traditions islamiques, que la Tunisie a toujours entretenu des relations étroites avec la Turquie d’une part, sous la suzeraineté de laquelle elle était placée politiquement et religieusement, et d’autre part, avec l’Égypte, et que la bourgeoisie lettrée pouvait, par les journaux, se tenir au courant des événements et des mouvements d’idées du monde musulman. Même depuis le Protectorat français, la plupart des publications de Constantinople, du Caire et d’Alexandrie sont lues en Tunisie. Nos autorités ont, à plusieurs reprises, interdit l’entrée de certains organes xénophobes et panislamistes, comme Al Moayad et Al Lewa, mais cette interdiction était une raison de plus pour qu’on se les procurât et qu’on se les passât sous le manteau.

Enfin, il existe en Tunisie une presse musulmane d’une valeur incontestable. Ses rédacteurs, dont la plupart sont des écrivains de talent, très renseignés sur la politique musulmane, savent, avec beaucoup d’habileté, tromper la surveillance de la censure et répandre, par des allusions discrètes dont nos interprètes ne peuvent saisir les nuances, toutes les idées utiles à la propagande islamique. Tunis possède également de nombreux libraires et imprimeurs arabes où les lettrés peuvent se procurer les ouvrages des meilleurs docteurs musulmans. Les boutiques de ces libraires sont de véritables cénacles où se réunissent les gens de la classe aisée pour discuter sur les faits du jouir, lire et commenter les publications interdites et se communiquer les correspondances reçues de Turquie et d’Égypte. De là, les nouvelles se répandent dans les mosquées, les cafés maures et les marchés.

Par ce qui précède, on conçoit comment ce peuple, d’une intelligence très vive et qui, dans les villes, compte fort peu d’illettrés, a pu se tenir au courant des tendances du monde musulman moderne et acquérir la conscience de ce qu’il considère comme ses droits et ses devoirs.

Ses sentiments religieux, avivés par les campagnes violentes des journaux turcs et égyptiens, n’ont pas tardé à verser dans le fanatisme et cela, d’autant mieux, que le développement dela colonisation française a lésé les intérêts de la classe fortunée. Nos véritables adversaires en Tunisie, ce sont les fils de la vieille bourgeoisie ; ils ne nous pardonnent pas la révolution que nous avons accomplie dans la société indigène. En permettant aux humbles de s’élever par leur travail, en nous efforçant d’appliquer à tous une justice uniforme, but que nous n’avons atteint que partiellement et d’une façon très relative, nous avons supprimé bien des abus et ruiné une foule de privilèges dont jouissait la bourgeoisie. Celle-ci nous en tient rigueur et comme son animosité et son dépit cadrent parfaitement avec son hostilité religieuse, il est naturel qu’il en soit résulté un mouvement nettement xénophobe. Obéissant à la discipline religieuse et ne voyant, dans cette affaire, que la lutte du Croissant contre la Croix, la foule ignorante et fanatique suit la bourgeoisie dans son attitude d’opposition.

(01) LORD CROMER.- Rapport à Sir Edward Grey. Mai 1906
(02) Albert FUA.- Hist. Du Comité « Union et Progrès ».
(03) ABDELJELIL ZAOUCHE.- Les métiers des villes de Tunisie.- La conditions des métayers indigènes en Tunisie.

CHAPITRE XVII (17)

décembre 1, 2007

Le mouvement nationaliste en Algérie – Les causes d’une évolution tardive. – La Société algérienne. – La bourgeoisie : les « Vieux Turbans » ; les « Jeunes Algériens ». – Le peuple ignorant et fanatique. – Le rôle des confréries religieuses.- La solidarité musulmane. – La propagande nationaliste. – Les revendications des Jeunes Algériens. – Le Bolchevisme.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’Algérie est moins avancée que la Tunisie, au point de vue du mouvement nationaliste. Pour trois raisons :

1° Les peuples de l’Afrique du Nord sont d’autant moins policés qu’ils sont plus éloignés de l’Est. Les Égyptiens furent, de tout temps, plus civilisés que les Tunisiens; ceux-ci furent toujours supérieurs en culture intellectuelle aux Algériens : et ces derniers sont incomparablement moins barbares que les Marocains (1). Cela tient vraisemblablement à ce que l’infiltration de la civilisation orientale, partie de l’Est, s’est affaiblie au fur et à mesure qu’elle s’éloignait de son foyer et que les populations berbères de l’Ouest, moins complètement soumises à son action, ont conservé toute leur grossièreté primitive. Les indigènes algériens sont donc restés dans l’ignorance des idées nationalistes qui se sont manifestées en Turquie, puis en Égypte et enfin en Tunisie. Seuls, quelques mécontents sont entrés en relations avec les chefs du parti Jeune Tunisien, surtout depuis la guerre Italo-Turque ;

2° Les opérations militaires de la conquête, les soulèvements qui ont suivi et qui ont provoqué des mesures de répression parfois sévères ont disloqué la société musulmane algérienne;

(01) MONTET. –les confréries religieuses de l’Islam marocain.

3° Le lent et tardif développement de l’enseignement. Il est incontestable que c’est la diffusion de l’enseignement qui, en Égypte, et plus tard, en Tunisie, a favorisé la naissance dit mouvement nationaliste. Or, en Algérie, les efforts accomplis en vue de cette diffusion ne datent que de quelques années (1). Comme nous gouvernions directement le pays et qu’aucun engagement ne nous empêchait, comme en Tunisie, de modifier l’administration locale selon nos intérêts, nous avons établi un enseignement d’esprit français.

Il en résulte que, contrairement à ce qui se passe dans la Régence, nous façonnons en Algérie des fonctionnaires à mentalité française; aussi, faut-il qu’ils accomplissent un certain effort de volonté pour se libérer de notre influence, pour se débarrasser de notre empreinte.

Le programme d’enseignement tunisien est favorable à l’éclosion des idées nationalistes ; il permet aux indigènes d’évoluer dans leur propre civilisation, et comme leur civilisation est purement religieuse, de revenir aux tendances impérialistes de l’Islam. Le programme algérien, sans être hostile aux indigènes, sans admettre aucune tracasserie en ce qui concerne les moeurs et les coutumes, est surtout fondé sur les intérêts français ; il respecte la religion musulmane, mais il fixe des limites à son action. Voilà pourquoi le mouvement nationaliste ne s’est développé que tardivement en Algérie. C’est au morcellement des populations algériennes, c’est à la dislocation de la société indigène résultant des mesures de répression qui suivirent les révoltes et les insurrections, que nous devons de ne pas avoir à combattre, comme les Anglais en Égypte, le mouvement nationaliste. Et si ce mouvement tend à se développer, depuis quelques années, c’est uniquement aux mesures libérales que nous avons prises par la suite, qu’il faut l’attribuer.

En favorisant le commerce, en occupant des fonctionnaires, en assurant le respect des biens et des personnes dans les campagnes, en consolidant le régime de la propriété, nous avons créé une classe aisée (2). La société algérienne est, aujourd’hui, en voie de formation ; c’est un fait indiscutable.

Elle comprendra, comme la société tunisienne, une bourgeoisie (fonctionnaires, commerçants et propriétaires) avec deux classes subalternes : les artisans et les fellahs. Cette bourgeoisie n’est pas encore très instruite, mais elle travaille à le devenir, et au fur et à mesure qu’elle s’élève, on s’aperçoit qu’elle penche vers les idées nationalistes. Elle se divise déjà en deux groupes bien distincts. (3)

Les vieux Turbans, c’est-à-dire les hommes de la génération précédant la génération actuelle, ceux qui sont âgés de plus de quarante ans. Ceux-la sont : les uns – peu nombreux – loyalement attachés à la France ; les autres, indifférents. Les uns et les autres ne nous aiment pas à l’excès, mais ils ont pris leur parti de notre présence et ils s’efforcent de profiter de la sécurité et de la justice que nous avons imposées, pour vaquer paisiblement à leurs affaires et s’enrichir. Ils sont profondément attachés à la religion musulmane ; ce sont des mahdistes, mais ils s’inclinent devant le fait accompli de notre domination. Ils se lamentent volontiers sur l’humiliation qu’inflige aux vrais croyants leur soumission à une nation étrangère, mais ils se résignent à cette situation en attendant des jours meilleurs. Il faut d’ailleurs reconnaître que, dans leurs rapports avec nous, ils se montrent d’une correction parfaite. Rien ne révèle chez eux une hostilité systématique. Ils se soumettent d’autant plus volontiers à notre autorité, qu’ils n’ignorent pas que l’Islam permet à ses fidèles de se courber momentanément devant la force ;

Les Jeunes Algériens. – A côté del’élément prudent et réservé de la bourgeoisie indigène, il y a les hommes de la génération actuelle, ceux qui sont âgés de moins de quarante ans et qui exercent, pour la plupart, des professions libérales. Ils forment une classe d’élite, dont on ne saurait, sans injustice, méconnaître la valeur ni l’importance. Nous pouvons d’autant mieux le reconnaître, que cette élite, c’est nous qui l’avons créée. En favorisant la diffusion de l’enseignement, nous avons ouvert de nouveaux horizons à l’esprit de nos jeunes protégés ; mais nous n’avons diminué en rien leurs préjugés et leur foi ; grâce aux connaissances qu’ils ont acquises dans nos écoles, ils se sont soudain reconnu une supériorité et ils ont conçu une confiance en eux-mêmes qui dépassent certainement leurs possibilités. Persuadés qu’ils ont atteint les plus hautes cimes de la civilisation, ils rêvent de jouer un rôle dans les affaires du pays. Le mouvement Jeune Turc est un exemple qu’ils veulent suivre. Ils songent à relever l’Islam de sa déchéance séculaire, en unissant les tendances religieuses ou mahdistes des « vieux turbans » aux conceptions plus modernes des générations nouvelles. De même que les Jeunes Turcs rêvaient de reconstituer le vieil empire islamique ; de même que les Jeunes Égyptiens réclamaient : « l’Égypte aux Égyptiens », de même ils en sont arrivés à se demander si les Algériens ne sont pas en droit d’exiger, si non, pour l’instant, la possession exclusive de l’Algérie, du moins une part plus large dans la gestion de ses affaires.

Au-dessous de cette bourgeoisie, il y a la masse formidable des ignorants et des fanatiques. Ceux-là ne nous connaissent pas et nous regardent comme des envahisseurs. Ils restent méfiants, hostiles ; ils attendent que le Maître de l’heure – le Mahdi – vienne les délivrer, en jetant l’infidèle à la mer. On ne peut équitablement leur reprocher ces sentiments hostiles. Ils ne nous aiment pas, parce qu’ils nous ignorent, parce qu’ils ne nous voient qu’à travers le prisme déformant de leurs préjugés. Ils ne pensent que par la bourgeoisie. C’est donc, en définitive, à celle-ci qu’il faut attribuer leur hostilité.

Les vieux Turbans, on l’a vu, ne sont pas dangereux ; ils sont plutôt passifs ; ils jouissent de la paix que nous faisons régner ; ils vivent plus commodément, plus à l’aise ; ils nous obéissent comme au plus fort. Les Jeunes Algériens, au contraire, nous sont franchement hostiles. Nous les gênons, nous empêchons la réalisation de leurs rêves ambitieux; ils veulent nous supplanter Pour dominer et pour jouir. Fort heureusement, ils sont encore peu nombreux, et ils ne sont pas aimés des vieux turbans et du peuple. Mais il faut redouter la fusion des deux groupes.

Cette fusion est-elle possible ? La guerre russo-japonaise, la révolution jeune turque, les hostilités italo-turques, le conflit balkanique, notre intervention au Ouadaï et au Maroc, le bouleversement créé par la guerre de 1914-1919, les intrigues bolchevistes, les incidents anglo-égyptiens, la révolution d’Angora, ont, à des titres divers, contribué à réveiller le fanatisme musulman.

Partout, le zèle des fidèles s’est réchauffé; ils ont pris conscience de leur force ; ils sentent confusément la nécessité de se rapprocher et de raffermir le lien religieux qui les unit. On aperçoit les symptômes d’un lent travail de groupement, de concentration. On sent, dans tous les cerveaux musulmans, la hantise de cette formule : « Le Califat peut et doit retrouver sa suprématie spirituelle. L’Islam cherche obscurément à réaliser son unité et les confréries religieuses travaillent à ce dessein. » Suivant attentivement les mouvements de l’opinion, pour les canaliser à leur profit, elles ne sont pas restées indifférentes à ce réveil de la foi islamique. Jadis, les confréries religieuses étaient des écoles purement théologiques, s’occupant uniquement de controverses philosophiques, de divergences de doctrine, de questions abstraites; mais la nécessité à laquelle elles ont été réduites, pour vivre, de recruter des adhérents et, par conséquent, de refléter l’opinion publique, de flatter ses penchants, les a bien vite obligées à se transformer en sociétés à tendances politiques (4).

Deux d’entre elles travaillent activement à répandre dans la masse des idées de solidarité propres à favoriser la réalisation de l’unité de vues : les Goudfya et les Snoussya.

Ce sont les Goudfya qui nous valurent la résistance acharnée que nos troupes rencontrèrent en Mauritanie et dans le sud du Sahara. On ne saisit pas tout d’abord la gravité de cette résistance. On se croyait en présence de faits individuels et locaux de fanatisme, mais on constata bientôt que l’agitation s’étendait et quand on voulut saisir les fils de la trame, c’est au Maroc qu’il fallut les aller chercher; celui qui les tenait entre ses mains, c’était ce Ma-el-Aïnin, dont le père avait été le fondateur de la secte des Goudfya ; de là, il agissait sur le Sénégal, le Niger, le Soudan et jusque sur la Côte d’Ivoire.

La confrérie des Snoussya, qui a son point central dans l’oasis de Koufra, exerce une très grosse influence sur toute l’Afrique septentrionale, depuis l’Égypte et la Tripolitaine à l’Est, jusqu’au Maroc à l’Ouest, depuis la Méditerranée au Nord, jusqu’au continent noir au Sud. La doctrine snoussiste répond admirablement aux tendances actuelles de l’Islam; ses chefs ne se bornent pas à recommander des pratiques d’une rigueur extrême; ils ont d’autres ambitions; ils demeurent fidèles assurément aux prescriptions traditionnelles; ils conseillent à leurs adeptes le pèlerinage de La Mecque ; ils le leur facilitent même par l’organisation de tout un service de rapatriement, dont les étapes successives sont à Tor, à Médine, à Yambo, à Bader, à Oum-Lidj, à Doba. Mais ils prêchent l’unité de l’Islam; ils ne connaissent qu’une patrie, la terre d’Islam, celle-ci n’étant toutefois féconde et bénie d’Allah que là où le croyant n’est pas exposé à subir la loi de l’infidèle.

Dans toute l’Afrique du Nord, on trouve des traces indiscutables des intrigues snoussistes. Lorsque, au lendemain de Fachoda, la France et l’Angleterre, voulant préciser les limites de leur zone d’influence dans la région de Tchad et dans le bassin du Nil, signèrent, le 21mars 1899, un traité qui fixait les points en litige, la France rencontra aussitôt une très vive opposition de la part de la Turquie qui prétendait que certains de ces territoires se rattachaient aux dépendances de la Tripolitaine.

Après renseignement, on apprit que la Turquie n’était, en la circonstance, que l’avocat des Snoussya. On passa outre, mais on se heurta à une résistance acharnée, en même temps que des révoltes éclataient au Nord, à l’Est et au Sud du Tchad.

Ces soulèvements résultaient de l’action combinée du sultan de Constantinople et du chef des Snoussya. Des marabouts fanatisaient les populations, en annonçant la venue prochaine d’un Mahddi qui chasserait les Français. Par une coïncidence curieuse, jamais les ports de la Tripolitaine n’avaient laissé passer tant d’armes et de munitions de guerre. Les caravanes en transportaient jusqu’au Bornou, au Darfour et au Ouadaï (5).

Lorsque les Italiens voulurent occuper la Tripolitaine, ils eurent également à compter avec les Snoussya qui envoyèrent de forts contingents grossir les rangs de l’armée turque. Les Snoussya intriguent également en Égypte où ils excitent le fanatisme de la masse.

Un document produit par Lord Cromer révèle l’influence exercée par la propagande des confréries ; c’est une lettre qu’adressait un Égyptien à un agent anglais.

« Nous sommes reconnaissants aux Anglais, disait-il, de l’oeuvre qu’ils ont accomplie en Égypte, mais cette reconnaissance demeure à la surface du coeur et, au-dessous, il y a un puits profond. Tant que la paix est dans le pays, l’esprit de l’Islam sommeille. Nous entendons l’imam crier dans les mosquées contre l’infidèle, mais ces mots passent comme le vent et s’égarent. Les enfants, qui les entendent pour la première fois, ne les comprennent pas ; les vieillards les ont entendus depuis leur enfance et n’y prennent pas garde. Mais on dit : « La guerre existe entre l’Angleterre et le sultan de la Turquie ». S’il en est ainsi, un changement survient. Les mots de l’imam trouvent un écho dans tous les coeurs et chaque musulman n’entend plus que le cri de la foi. Comme hommes, nous n’aimons pas les fils d’Osman ; mais en tant que musulmans, ils sont nos frères ; le Calife occupe les Saints Lieux et tient les Nobles Reliques. Qu’il soit malheureux comme Bajazet, cruel comme Mourad ou fou comme Ibrahim, il est l’ombre de Dieu et tout musulman doit bondir à son appel, comme le fidèle serviteur à l’appel de son maître. L’appel du sultan est l’appel de la foi; il emporte avec lui le commandement du Prophète. Moi et beaucoup, nous avons le ferme espoir que la paix sera maintenue ; mais que la guerre éclate, soyez certain que celui qui a une épée la sortira du fourreau ; celui qui n’a qu’une fourche s’en servira pour frapper. Les femmes crieront du toit des maisons : « Dieu donne la victoire àl’Islam ! ». Vous direz que les Égyptiens sont plus ingrats qu’un chien qui reconnaît la main qui l’a nourri.

« Il peut en être ainsi aux yeux du monde ; mais quand l’Islam est en danger, le musulman se détourne des choses de ce monde et aspire seulement à servir la foi, même s’il faut pour cela regarder la mort en face»

Ce sont là des sentiments communs à tous les musulmans. Ce qui complique la situation, c’est que les agitateurs des confréries savent habilement utiliser tous les concours, même ceux des étrangers. Au moment de l’affaire de Fachoda, ils intriguèrent avec l’Angleterre ; lors de notre intervention au Maroc, ils s’adressèrent à l’Allemagne ; les Jeunes Tunisiens ont toujours entretenu des relations avec les agents allemands ; Bach Hamba, obligé de quitter la Tunisie, se réfugia à Berlin. L’un des descendants d’Abdel-Kader, l’émir Ali, ayant intrigué contre la France, s’est également retiré à Berlin.

L’agitateur marocain El Hiba protégeait les frères Mannesmann et intriguait avec les autorités espagnoles. Les nationalistes turcs ont, plus récemment, pactisé avec le gouvernement des Soviets.

Il résulte de ce qui précède que si l’Islam a été divisé, il tend à s’unir ; il s’organise pour lutter. Les apôtres de ce mouvement utilisent tous les moyens. Ils ont profité des succès japonais pour démontrer aux asiatiques la fragilité du dogme de la supériorité européenne. En Turquie, en Perse, en Arabie même, les peuples s’efforcent de reprendre la direction de leurs destinées. Dans l’Inde, l’Angleterre doit, à tout instant, déjouer des complots. En Algérie et en Tunisie, la guerre italo-turque, puis la guerre de 1914-1919, puis la victoire des Turcs sur les Grecs en 1922, ont provoqué, parmi nos sujets, un frémissement qui nous a révélé la force indestructible du sentiment religieux.

Et dans ce monde musulman, où le spirituel et le temporel se confondent, il est incontestable qu’un mouvement religieux peut parfaitement servir des desseins politiques. Les confréries sont donc capables d’unir Mahdistes et Califiens. C’est ce qu’avait compris l’ex-sultan Abdul-Hamid, qui fournissait des subsides aux Snoussya ; c’est ce que comprirent les Jeunes Turcs qui, à ce point de vue, continuèrent la politique panislamique du sultan détrôné.

La meilleure preuve du rôle efficace de la religion, c’est que le centre du mouvement panislamique est à La Mecque où les musulmans se sentent libres du contrôle étranger. C’est à La Mecque que se rencontrent les Croyants de toutes les parties du monde pour traiter librement de leurs intérêts religieux et politiques. A La Mecque, vivent en exil, forcé ou volontaire, quantité de personnes qui ont dû se soustraire à l’administration européenne. Après chaque pèlerinage, c’est à La Mecque que restent de nombreux jeunes gens de tous pays, pour se consacrer, pendant quelques années, à l’étude de la scolastique médiévale de l’Islam ; ils retourneront ensuite chez eux, afin de consolider les liens religieux internationaux et de ranimer l’attachement à l’idéal politique de l’Islam.

Cet accord entre les sentiments religieux et les tendances politiques, les Nationalistes en ont bien compris la possibilité. Aussi s’efforcent-ils de gagner le peuple à leur cause. Comme en Égypte et en Tunisie, ils font, en Algérie, une active propagande et ils ont créé, dans ce but, des journaux qui furent prospères avant 1914, mais qui, pendant la guerre, soumis à une sévère surveillance, ont, pour la plupart, périclité. Ces journaux visaient surtout à discréditer l’administration française, à exaspérer les indigènes, en leur affirmant qu’ils étaient odieusement exploités, à prêcher enfin la solidarité musulmane. Mais comprenant que l’influence exercée par le journal est médiocrement efficace sur une population peu instruite et qui lit peu, les Jeunes Algériens ont entrepris une action d’un autre ordre, qui consiste à obtenir du gouvernement des libertés propres à favoriser leurs desseins. C’est ainsi qu’ils réclament la suppression du régime de l’indigénat, la diminution des pouvoirs disciplinaires des administrateurs de commune mixte, une plus large représentation dans les assemblées algériennes, l’accès aux fonctions publiques, la diffusion de l’instruction et surtout de l’enseignement de l’arabe littéral. On voit que ces revendications sont identiques à celles des Jeunes Tunisiens et des Jeunes Égyptiens et qu’elles tendent à combattre l’influence européenne et à établir l’unité musulmane. Tout se tient dans l’Islam. Qu’ils soient animés de sentiments religieux ou qu’ils obéissent à des vues purement politiques, tous les musulmans sont étroitement unis par le, même idéal ; tous se préparent à ce qu’ils considèrent comme la grande oeuvre de l’avenir : la suprématie de leur foi et de leur civilisation.

Un nouvel élément de perturbation s’est manifesté depuis la guerre : le bolchevisme, qui n’est que l’adaptation au cerveau slave, c’est-à dire, en définitive, au cerveau oriental, des idées généreuses de nos penseurs du XVIIIe siècle, idées déjà déformées par des étrangers comme Karl Marx, Ibsen et Tolstoï. Le mysticisme oriental qui, à toutes les époques de l’histoire, a provoqué la naissance de tant de schismes et d’hérésies, a développé ces doctrines jusqu’à leurs conséquences extrêmes : tel est le bolchevisme.

Ce qui fait le danger de cette nouvelle formule politico-économique; c’est que, conçue par des Slaves, c’est-à-dire par des Orientaux, elle est parfaitement accessible à tous les cerveaux orientaux. Le communisme, qui est à sa base, est, somme toute, une réminiscence des époques patriarcales. La libération des peuples, c’est-à-dire la suppression des dominations étrangères, est un autre principe fait pour plaire aux musulmans qui, depuis leur déchéance, vivent plus ou moins directement sous une tutelle européenne.

C’est ce qui explique les succès de la propagande bolcheviste dans l’Inde, en Perse, en Turquie. Il y a là un ferment qui peut parfaitement provoquer une vive effervescence dans tous les milieux musulmans.

Le dogme islamique n’est pas un obstacle à la diffusion de la nouvelle doctrine. Il ne s’oppose ni à la suppression du capitalisme, peu sensible chez des peuples qui n’ont pas d’industrie, ni au partage des terres, puisque la terre est considérée comme appartenant au Calife, c’est-à-dire à la collectivité et que ce n’est que par tolérance du Calife que des particuliers peuvent la posséder, contre paiement d’une redevance. D’autre part, le bolchevisme ne combat pas le dogme religieux, seul point intéressant pour des musulmans. Il ne saurait d’ailleurs atteindre une religion qui ne possède pas de prêtres et dont chaque croyant est le fidèle dépositaire de la doctrine.

Au surplus, les Mahométans, quels qu’ils soient, sont prêts à accueillir, comme ils l’ont toujours fait dans le passé, tout appui étranger capable de leur permettre de se débarrasser des tutelles qui pèsent sur eux. Ils ne redoutent pas le contact d’une doctrine qui pourrait sembler contraire à l’Islam, puisqu’ils sont immunisés par leur foi intransigeante contre toute propagande.

Le bolchevisme constituerait donc un réel danger si le foyer d’où il est sorti continuait de brûler ; il pourrait provoquer une explosion de xénophobie chez les musulmans, soumis à des puissances étrangères.

Telle est la situation.

Nous avons fait de l’Afrique du Nord des provinces les plus belles de notre empire colonial, mais la conquête morale de l’élément musulman est à peine ébauchée. Malgré les améliorations que nous avons apportées à leur condition matérielle, malgré le développement de la richesse publique et du bien-être général, les indigènes restent séparés de nous par des préjugés vivaces. La société musulmane de l’Afrique du Nord est composée de quelques indifférents, d’un certain nombre de jeunes ambitieux qui veulent nous supplanter dans l’administration du pays et d’une masse énorme d’ignorants et de sectaires qui ne nous connaissent pas, qui nous regardent comme des envahisseurs et qui, demain, nous chasseraient, si les circonstances le leur permettaient.

On compare souvent notre oeuvre à celle des Romains et l’on s’étonne que ces derniers aient pu s’attacher les Berbères, en faire des citoyens dévoués, alors que nous n’avons pu réaliser leur conquête morale. On oublie qu’entre les Romains et nous, l’Islam a passé, imposant aux esprits son idéal intransigeant et enseignant aux peuples la noblesse et la dignité de l’être humain en communion avec la divinité.

Les splendeurs de la civilisation factice dont il éclaira l’univers pendant plusieurs siècles, ont laissé chez les musulmans un souvenir que le temps, les vicissitudes historiques n’ont pu effacer. Aussi, les individus soumis à sa loi, tiers d’un passé prestigieux, convaincus de leur supériorité, montrent-ils, malgré les misères de l’heure présente, un orgueil et une intransigeance incurables, qui puisent leur force dans le respect des traditions et la notion des gloires disparues.

Une autre cause de l’échec de nos efforts, c’est que nous avons oublié que les territoires de l’Afrique du Nord sont des pays essentiellement agricoles, des pays de cultivateurs et d’éleveurs. Nous avons donné à nos jeunes protégés une instruction identique à celle de nos enfants. Nous leur avons enseigné des connaissances, nous leur avons inspiré des idées incompatibles avec leur genre d’existence. Nous les avons orientés vers les professions libérales, sans nous demander s’ils trouveraient à utiliser leur savoir (6). Enfin, nous n’avons pas vu que si nous leur inculquions quelques idées de progrès, celles-ci étaient déformées dans leur esprit par l’influence religieuse et que nos protégés restaient, malgré tout, de fervents musulmans, c’est-à-dire des ennemis ardents de toute civilisation non islamique. En résumé, nous avons fait d’eux des déclassés et, par conséquent, des aigris.

Il est temps de rompre avec ces errements. Nous avons un problème difficile à résoudre ; il faut l’examiner courageusement avec l’unique désir de servir les intérêts supérieurs du pays. Dans l’Afrique du Nord, – et c’est également vrai pour tous les fractions musulmanes soumises à une puissance européenne – il faut trouver un modus vivendi permettant, d’une part, à l’élément civilisateur de se développer dans la paix et le travail et d’étendre les idées et l’influence nationales et, d’autre part, accordant à l’indigène la possibilité d’améliorer d’abord sa situation matérielle, puis de s’élever peu à peu, par l’abandon de ses préjugés séculaires et une salutaire réaction contre sa paresse et son ignorance, jusqu’à une condition qui l’autorisera à demander de nouvelles libertés et enfin de se fondre, au fur et à mesure de son évolution, dans la famille française.

(01) MARCAIS. –l’enseignement primaire des Indigènes algériens.
Alfred BEL. –L’enseignement des Indigènes musulmans.
(02) Maurice WHAL. –L’Algérie.
(03) A. SERVIER. –Le Nationalisme musulman.
(04) JOLY. –Les Confréries religieuses et les marabouts en Algérie.
(05) Albert DUCHENE.
(06) FONCIN. –L’instruction des indigènes en Algérie.