CHAPITRE IX (9)

L’Islam sous les derniers, Abbassides. – L’Em­pire musulman s’achemine vers la décadence. – Les conquérants arabes noyés au milieu des populations soumises et incapables de les gouverner, perdent, à leur contact, leurs qua­lités guerrières. – Les Califes, d’ailleurs sans valeur, réduits au rôle de rois fainéants, sont obligés, pour leur défense, de recourir à des mercenaires étrangers qui deviennent bientôt leurs maîtres. – Les provinces, obéissant à des sentiments nationalistes, se séparent de l’Empire. – Les derniers Califes Abbassides ne possèdent plus que Bagdad. – Leur dynastie s’éteint dans l’ignominie.

A partir de la mort de Wathiq (846), l’Empire musulman d’Orient s’achemine vers la décadence. On en peut saisir les causes générales. Les conquérants arabes, noyés au milieu des peuples conquis, en ont subi l’influence. Il leur a été d’autant plus difficile de s’y dérober, qu’en imposant leur religion aux vaincus, ils les ont à leur niveau, Tout étranger converti devenait l’égal du vainqueur; il jouissait des mêmes droits, des mêmes prérogatives. Or, la plupart des peuples soumis, Syriens, Égyptiens, Grecs, l’erses, étaient plus cultivés, plus instruits, plus civilisés, plus affinés que les Arabes. Eux seuls étaient capables d’assumer les différentes fonctions de l’administration ; eux seuls, possédaient la culture intellectuelle, l’expérience et les connaissances nécessaires à l’organisation des provinces conquises. Ils devinrent donc, en réalité, les maîtres et ce furent eux qui exercèrent effectivement le pouvoir. A Damas, les Syriens avaient gouverné au nom des Ommeyades ; à Bagdad, les ministres Barmécides, d’origine perse, régnèrent pour le compte des Abbassides.

Comme ces nouveaux convertis avaient conservé leur mentalité et leurs coutumes et qu’ils étaient les plus nombreux, ils les imposèrent aux Arabes, de telle sorte que, sous l’étiquette musulmane, survivaient les moeurs locales, c’est-à-dire les moeurs gréco-perses, mœurs de peuples déjà corrompus par les vices de la décadence.

Dans cette ambiance de civilisation trop raffinée, les conquérants perdirent leurs qualités guerrières. Comme ils étaient dépourvus de la plus élémentaire culture intellectuelle, ils ne purent exercer une direction quelconque sur des populations qui leur étaient supérieures ; ils furent non des maîtres, mais des élèves ; ils s’instruisirent, ils copièrent et, naturellement par une tendance très humaine, ils s’assimilèrent surtout les vices : ils s’amollirent, ils se corrompirent (1).

Par leurs succès militaires, par leur puissance et leurs richesses, les Califes abbassides avaient inspiré aux peuples voisins une crainte qui leuravait valu une longue période de paix. Ce reposleur devint funeste. Les Bédouins, créés pourla lutte et la vie rude, perdirent leurs qualités d’audace et de vigueur. La richesse prodigieuse, qui résultait des tributs imposés aux peuples vaincus et des revenus des provinces conquises, acheva de les corrompre.

Enfin, les abus d’un pouvoir à peu près illimité avaient énervé les Califes. Entourés d’un luxe inouï, grisés par les lâches flatteries des courtisans, disposant à leur gré des vies humaines, ils devinrent des despotes comparables aux empereurs romains de la décadence. Les derniers Abbassides se signalèrent par leur cruauté, leurs vices, leur inconscience et leur incapacité. Dans les défauts de ces hommes, aveulis par l’abus des plaisirs, sans caractère et sans énergie, on reconnaît les signes de dégénérescence d’une race surmenée, fatiguée précocement par un changement trop brusque de ses conditions d’existence et corrompue au contact de civilisations trop avancée. En moins de trois siècles, les Arabes tombèrent au niveau des Byzantins et des Perses.

Les années qui suivirent la mort de Wathiq ne furent qu’une longue crise d’anarchie.

Les émeutes populaires, les intrigues de palais rendent précaire le pouvoir des Califes; aussi ceux-ci s’efforcent-ils de jouir de leur royauté éphémère en se livrant aux plus viles débauches. Leur entourage s’enrichit hâtivement par les pires exactions. Les intellectuels s’approprient les vaines subtilités du byzantinisme. Tout devient matière à ergoter : la science, la philosophie et surtout la religion.

La doctrine musulmane se complique de toutes les hypothèses des philosophes grecs et de toutes les superstitions des peuples vaincus. C’est un chaos de croyances. Chaque jour, apparaît une nouvelle secte qui accroît la confusion. L’une prétend que l’univers est illimité, ce qui est une grave hérésie; l’autre exige, pour croire, des preuves mathématiques et tombe dans le doute ; une autre, estimant qu’il est impossible de découvrir la vérité parmi tant de doctrines religieuses qui se contredisent, prêche le scepticisme; certains rhéteurs admettent l’existence de Dieu et la mission du Prophète, mais repoussent les autres dogmes ; d’autres, plus circonspects, nient la mission du Prophète (2)

Donc, pas d’unité religieuse; pas davantage d’unité politique. Chaque province, ayant conservé ses coutumes, se considère comme un Etat isolé. Certaines tendent à se séparer de l’empire. Dès 750, l’Espagne, et plus tard le Moghreb, avaient donné l’exemple de cette émancipation et comme leur indiscipline était restée impunie, grâce à la veulerie des derniers Abbassides, d’autres provinces, notamment le Khorassan, les imitèrent. L’empire musulman se décompose avec autant de rapidité qu’il s’est constitué.

Al Moutawakil (846-861), successeur de Wathiq, ouvre la série des souverains incapables. Cet être maladif, perverti et déséquilibré, manifestait les pires aberrations.

Il s’entourait d’animaux féroces auxquels ses favoris devaient faire leur cour. Maniaque et monomane, redoutant l’assassinat, il voyait partout des ennemis acharnés à sa perte. Hanté de folles hallucinations, il commit des crimes abominables : un jour, il fit brûler vif un de ses vizirs ; un autre jour, il convia à un festin les officiers de son palais et les fit massacrer (3). C’était cependant un raffiné et un délicat, aimant les beaux vers et les discours éloquents. Ce fut le Néron de l’Islam. Son fils Al Moustanser l’assassina et s’empara du pouvoir (861) ; mais il mourut peu après, usé par la débauche (862).

Un petit-fils du Calife AI Motassem, Al Moustaïn Billah, lui succéda. Il fut porté au pouvoir par la milice turque. A partir de cette date, l’ordre de succession n’est plus suivi. Ce sont les mercenaires du palais qui font et défont les Califes.

Depuis 842, sous le règne de Al Motassem, comme les Arabes, enrichis et aveulis, montraient quelque répugnance à risquer leur vie, on avait dû enrôler les prisonniers de guerre ; ceux du Turkestan s’étant révélés comme les meilleurs soldats, c’est à eux qu’on empruntait les gardes du palais. Ces mercenaires, d’abord instruments de domination entre les mains du monarque, imposèrent bientôt leur volonté : c’était le renouvellement de ce qui s’était passé à Rome au temps de la décadence (4).

Les troupes étrangères, soumises à une rude discipline sous le Califat de Wathiq, s’émancipèrent à sa mort. Ce furent elles qui proclamèrent Al Moutawakil ; puis, le trouvant trop avare, elles aidèrent son fils A1 Moustanser à s’en débarrasser. Enfin, elles obligèrent celui-ci à exclure ses frères du trône et à désigner comme successeur Al Moustaïn Billah.

Dès lors, les Califes passent comme des fantoches. Les milices turques, payées par un prétendant, l’élèvent au pouvoir, puis leur salaire perçu, elles 1e détrônent pour mériter les libéralités d’un autre.

Al Moustaïn régna trois ans (862-866) et fut remplacé par son frère Al Moutazz (866-869) Celui-ci, bientôt déposé, eut pour successeur un fils de Wathiq, Al Mouthadi Billah (869-870). Les mercenaires le tuèrent parce qu’il voulait leur imposer une discipline. Un second frère de A1 Moustaïn, Al Moutamid, fut porté au pouvoir (870-892). Il tenta de s’élever contre l’anarchie générale. La tâche était au-dessus de ses forces.

Les provinces trop hâtivement conquises, formaient un ensemble sans unité. Partout, les populations soumises, devenues musulmanes et jouissant des mêmes droits que le conquérant, absorbaient l’élément arabe (5). Celui-ci, incapable d’exercer une direction, subissait, au contraire, l’influence des mœurs et des coutumes étrangères. Le nationalisme régional s’affirmait, encouragé souvent par des gouverneurs ambitieux qui songeaient à s’émanciper. Un autre sentiment poussait à la révolte : le désir de ne pas payer le tribut.

Le Khorassan, après l’Espagne, avait rompu avec le pouvoir central. Le Tabarestan avait suivi son exemple (864). En 870, un certain Yakoub-es-Soffar-Yakoub le chaudronnier, ainsi nommé parce que son père exerçait cette profession – avait soulevé le Sedjestan, puis s’était emparé du Khorassan et du Tabarestan, se constituant un petit royaume indépendant dont les villes principales étaient Merou et Nischabour. Il songeait même au Califat. Pour s’en débarrasser, Al Moutamid lui reconnut la souveraineté sur les provinces qu’il détenait (877). Cet acte de veulerie encouragea les ambitieux.

Ismaël-ibn-Saman, gouverneur du Khowaresm et du Mawarannahar se révolta. Un aventurier s’empara de Bassorah, à l’aide de troupes nègres du Zanguebar, et s’y maintint jusqu’en 882. Ahmed-ben-Thoulou, Turc affranchi à qui on avait confié le gouvernement de l’Égypte et de la Syrie, refusa de payer l’impôt (877) et se déclara indépendant. L’empire tombait en déliquescence. Aucun souverain énergique pour rétablir l’ordre. Les Califes passent sans laisser d’autre trace que le souvenir de leurs débauches et de leur incapacité : A1 Mouthadhid (892-902), Al Mouktafi (902-908), Al Mouqtadir (908-932), A1 Qahir (932-934), Al Radhi (934­940).

Le Djezireh se sépare de l’empire et forme un petit état dont Mossoul est la capitale. La milice turque, toute puissante, multiplie ses intrigues Al Qahir est emprisonné par les gardes du palais, qui lui crèvent les yeux et le jettent ensuite à la rue où il est réduit à mendier.

Al Radhi, craignant les dangers du pouvoir, remit toute l’autorité entre les mains d’un Emir­el-Omra, émir des émirs, et vécut en roi fainéant. Ce fut une nouvelle cause de troubles. Les ambitieux briguèrent l’émirat (6). Le chef de la milice turque se révolta, assiégea le Calife dans son palais et l’obligea à le reconnaître comme émir (940). A partir de cette époque, ce sont les émirs – tels nos maires du palais – qui gouvernent. Le Calife n’est plus qu’un personnage sans autorité.

Sous le règne de A1 Mouttaqui (940-944) successeur de A1 Radhi, l’Arménie, la Géorgie et les petites provinces des bords de la mer Caspienne se séparent de l’empire. Les territoires entourant Bagdad font de même, de sorte qu’il ne reste plus au Calife que la capitale. Le souverain est un jouet entre les mains de l’émir-e1-omra, ou plutôt de la milice turque qui impose un de ses chefs comme émir. L’un de ses derniers, Tozun, condamne à mort Al Mouttaqui qu’il accusait d’avoir intrigué contre lui (944) et proclame a sa place A1 Moustakfi.

Les gens de Bagdad, exaspérés d’être gouvernés par des mercenaires turcs qui les pressurent, se révoltent et appellent à leur aide les Bouides qui s’étaient constitué un petit état dans l’ancien empire des Perses. Les Bouides chassent les Turcs de Bagdad et l’un d’eux, Moëz-ed-Doulat, se proclame émir-el-omra (945) et nomme Calife un membre de sa famille, Al Mouti (945-974).

Plus que jamais, c’est l’émir qui gouverne. Les Califes passent comme des ombres : A1 Taï (974-991), A1 Qadir Billah (991-1031), A1 Qaïm Bi-Amr-Illah (1031-1075). Certains d’entre eux, pour occuper leurs loisirs, s’adonnent aux lettres ; les autres se livrent à la débauche.

Bagdad, ruinée par les intrigues du palais et les émeutes populaires, perd sa prospérité et son influence. Privée du commerce et des revenus des provinces, c’est une tête sans corps (7). La vie reprend ailleurs : en Égypte, en Syrie, en Perse, dans l’Inde où des représentants des grandes familles locales exercent la souveraineté.

Les derniers Abbassides se succèdent au gré des intrigues des émirs ; Al Mouqtadi (1075­1094), A1 Moustadhir (1094-1118), Al Moustarchid (1118-1135), Al Rachid (1135-1136), Al Mouqtafi (1136-1160), Al Moustandji (1160-1170), Al Mousthadi (1170-1180), Al Nasir (1180-1225), Al Dahir (1225-1226), Al Moustansir (1226-1243), AI Moustasim (1243-1258). Ce dernier fut étranglé par l’ordre de Houlagan, lorsque ce souverain mogol s’empara de Bagdad.

La dynastie des Abbassides finit dans l’ignominie. Incapables de gouverner et d’administrer, dépourvus de tout sens politique, uniquement préoccupés de jouir, les souverains arabes n’ont pu jouer un rôle qu’en se laissant diriger par des étrangers. Tous, même les plus brillants, furent des fantoches dont les ministres syriens ou perses tirèrent les ficelles. Dès que ce concours cessa, leur puissance s’effondra. En somme, la splendeur du règne des Califes ommeyades et des premiers Califes abbassides ne fut que le reflet de la civilisation gréco-syrienne et gréco-perse. Les Arabes n’ont pu empêcher l’ultime épanouissement de cette civilisation, mais ils n’ont pas contribué à son éclat, parce qu’ils manquaient de culture intellectuelle.

Ce sont les Syriens, les Grecs, les Perses, islamisés par la violence, qui, malgré la barbarie du conquérant ont produit cet effort que l’on attribue faussement aux Arabes ; et cet effort a été lui-même paralysé, puis complètement enrayé, lorsque la doctrine musulmane, fixée par les docteurs de la foi et devenue immuable, empêcha toute innovation, tout progrès, toute adaptation.

C’est au deuxième siècle de l’Hégire que cette œuvre de mort fut accomplie. C’est à partir de cette date que commença la décadence de l’empire des Califes. D’abord insensible, parce que les individus, soumis à l’Islam, avaient conservé, malgré leur conversion forcée, leur mentalité et leur bagage intellectuel, elle s’accentua sous les générations suivantes, au fur et à mesure que celles-ci, élevées dans l’étroite prison des dogmes Musulmans, perdaient leurs qualités nationales.

L’Islam ne fût pas un flambeau, comme on l’a prétendu ; ce fut un éteignoir. Conçu par un cerveau barbare, à l’usage d’un peuple barbare, il était – et il demeure – incapable de s’adapter à la civilisation. Partout où il a dominé, il a brisé l’élan vers le progrès et enrayé l’évolution de la société.

(01) WEIL. – Histoire des Califes.
(02) SYLVESTRE DE SACY. – Exposé de la religion Druses.
(03) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(04) QUATREMERE. – Mêm. Hist. Sur la dynastie des Khalifes Abbassides.
(05) DOZY- Histoire des Musulmans d’Espagne.
(06) QUATREMERE. – Ouvrage cité.
(07) Weil. – Histoire des Califes.

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