CHAPITRE VI (6)

L’Islam sous les successeurs de Mahomet. – Même en Arabie, la croyance nouvelle n’a pu s’imposer que par la violence. – C’est le désir de faire du butin et non le souci du prosélytisme qui anima les premiers conquérants musulmans. – L’expansion de l’Islam en Perse, en Syrie, en Égypte, fut favorisée par l’hostilité des autochtones contre les gouvernements Perse et Byzantin. – La lutte d’influence entre La Mecque et Médine, qui avait contribué au succès de ‘Mahomet, se poursuit sous ses successeurs, tantôt favorable à Médine, sous les Califats d’Abou-Bekr, d’Omar et d’Ali, tantôt favorable à La Mecque sous le Califat d’Othman. – Le parti Mekkois triomphe finalement avec l’avènement de Moawiah. — Luttes entre tribus, luttes entre individus, anarchie chronique : voilà les caractéristiques de la société musulmane et les causes de sa ruine future.

L’oeuvre de Mahomet, accomplie trop rapidement, reposait sur des assises fragiles. Ce n’est pas en vingt années qu’on modifie profondément la mentalité d’un peuple, au point d’extirper des cerveaux tout germe des anciennes croyances. Pour atteindre un pareil résultat, il faut agir sur plusieurs générations successives et le Prophète mourut avant que la génération qu’il avait conquise à l’Islam eût été remplacée par une autre.

« Conquise » est le mot, juste. C’est surtout par la force qu’il avait imposé sa doctrine, et aussi en servant les goûts de rapine des Bédouins. Toute tribu rebelle était immédiatement attaquée, ses biens confisqués. Elle cédait à la violence et acceptait la foi nouvelle ; puis, gagnée elle-même par l’appât du butin, elle se joignait aux musulmans pour piller à son tour le voisin.

C’est ainsi que l’Islam s’était rapidement répandu dans toute l’Arabie ; mais ce mode d’expansion présentait un danger. Quand il n’y aurait plus d’infidèles à piller, comment satisfaire les instincts belliqueux des nouveaux croyants ? Sans l’attrait du butin qui constituait, à leurs yeux, le principal mérite de l’Islam et leur raison de rester fidèles à une cause qui leur procurait de nombreuses satisfactions matérielles, ne l’abandonneraient-ils pas, n’oublieraient ils pas la fraternité musulmane pour revenir aux vieilles querelles entre tribus ?

Mahomet y avait pensé ; aussi songeait-il à lancer les Bédouins à la conquête de la Syrie. La maladie l’avait obligé à retarder l’exécution de ce projet et la mort l’empêcha de l’entreprendre.

Ce concours de circonstances faillit être funeste à la religion nouvelle. Domptées par la force, peut-être aussi influencées par l’ascendant moral du Prophète et par le prestige qu’une suite ininterrompue de succès lui avait valu, les tribus lui étaient restées fidèles, parce qu’elles le redoutaient; mais dès que sa maladie fut connue, les plus turbulentes se soulevèrent. Avant de mourir, Mahomet apprit que, dans le Yémen, un certain Aihala-le-Noir, qui joignait à d’immenses richesses une éloquence entraînante, se prétendant chargé d’une mission divine, avait chassé les chefs musulmans et pris plusieurs villes (1).

La mort du Prophète fut le signal d’une insurrection générale (2). La vieille rivalité entre La Mecque et Médine s’affirmait à nouveau; l’importance donnée à cette dernière ville n’était pas pour satisfaire l’orgueil et l’ambition des Mekkois. Ceux-ci et les tribus qui leur étaient alliées ne supportaient qu’en frémissant d’impatience le joug des boutiquiers de Médine qu’ils méprisaient et qui, d’ailleurs, se rendaient intolérables par leur foi intransigeante.

L’ambition suscitait partout de faux envoyés de Dieu qui entraînaient à leur suite les tribus avides de pillage. Des chefs musulmans, des réfugiés, des "Défenseurs", les "Ansars", chassés par les rebelles, arrivaient chaque jour à Médine.

Le nombre des faux prophètes, le succès de quelques-uns d’entre eux montrent quel terrain favorable l’anarchie arabe offrait aux imposteurs; ils expliquent aussi comment Mahomet avait pu concevoir et exécuter son projet.

Partie des régions les plus éloignées, la révolte gagnait de proche en proche. La ville du Prophète elle-même fut menacée (3).

L’instant était critique. En ne désignant pas son remplaçant, Mahomet avait encouragé toutes les ambitions. Les Mekkois s’agitaient dans l’intention de s’emparer du pouvoir que les Médinois entendaient conserver.

Le successeur tout indiqué du Prophète semblait être son cousin et gendre Ali, l’un de ses premiers adeptes; mais Ali avait une ennemie acharnée dans sa propre famille : Aïcha, l’épouse favorite de Mahomet qui ne lui pardonnait pas d’avoir, un jour, suspecté sa fidélité conjugale (4). Le ressentiment s’aggravait de rivalités féminines entre Aïcha et Fatma, femme d’Ali et fille de l’Envoyé de Dieu.

Bref. Aïcha ne voulait pas d’Ali et elle intrigua avec une telle énergie qu’elle le fit écarter. Puis, gagnant à sa cause les compagnons de Mahomet, ceux qui, l’ayant suivi clans sa fuite de La Mecque à Médine, avaient partagé sa bonne et sa mauvaise fortune, elle leur fit accepter son père Abou-Bekr. Les compagnons se résignèrent à ce choix, sur les instances d’Omar, parce qu’il fallait prendre nue décision immédiate, afin d’arrêter les ambitions mekkoises.

Abou-Bekr fut donc proclamé Calife. C’était un vieillard de moeurs simples qui, malgré son élévation inattendue, vécut dans la pauvreté. Quand il mourut, il laissa un vêtement usagé, une esclave et un chameau. Un vrai patriarche conforme l’idéal médinois ; mais il avait une grande qualité. Il était énergique et il possédait ce qui avait donné la victoire à Mahomet et ce qui manquait à ses ennemis : une conviction inébranlable, une foi intransigeante (5). C’était l’homme de la situation.

Ce vieillard, d’apparence débonnaire, se dressa au milieu de l’insurrection générale et, avec l’implacable fermeté d’un croyant, il recommença l’oeuvre de Mahomet. Il su choisir ses auxiliaires, notamment ce Khalid, chef guerrier d’un caractère farouche, d’une cruauté froidement raisonnée dont le nom seul inspirait la terreur. Il lui donna des ordre brefs et précis : "Détruisez les apostats sans pitié, par le fer, par le feu, par tous les genres de supplices ".

Khalid obéit à la lettre. Il y eut de formidables hécatombes dans le Nedjed et dans le Yemana. Les insurgés, décimés, traqués, cernés, furent égorgés par milliers ; leurs biens, pillés on détruits (6).

D’autres chefs, dignes émules de Khalid accomplirent la même besogne dans les régions du centre et du sud. En quelques mois, le calme était rétabli.

On commet une erreur grossière, Lorsqu’on croit que l’Islam s’est imposé aux esprits par l’attrait de sa doctrine. En Arabie même, dans le propre pays de Mahomet, il n’a gagné ses adeptes que par la violence. Il en fut de même ailleurs. Parfois, les peuples soumis à un autre pouvoir, comme en Égypte, dans l’Afrique du Nord et en Espagne, et impatients de changer de maîtres dans l’espoir d’obtenir une condition meilleure, accueillirent tout d’abord l’Islam comme un instrument de libération (7) ; mais dès que l’expérience leur eût révélé l’insupportable tyrannie d’une religion intransigeante, ils se révoltèrent. Seulement, il était trop tard. L’Islam, disposant d’une force matérielle irrésistible, brisait toute opposition et noyait dans le sang toute velléité de rébellion. Et puis, les générations passaient ; les nouvelles, élevées dans la foi musulmane, enserrées dans ses dogmes étroits, s’immobilisaient dans la résignation et ne songeaient plus à changer de croyance, ni de maîtres.

Les massacres commis en Arabie sur l’ordre d’Abou-Bekr firent rentrer les tribus dans le droit chemin, non pas qu’elles fuissent persuadées de la vérité de l’Islam, mais parce qu’elles étaient convaincues que la religion nouvelle avait pour elle, à défaut de droit divin, une puissance matérielle formidable. Les insurgés se résignèrent donc à être musulmans, mais leur orthodoxie était plus que douteuse. Si l’apostasie était impossible en raison de l’implacable sévérité des châtiments, ces convertis par la violence n’avaient ni piété, ni foi sincères. A ces hommes qui considéraient la vengeance comme le plus sacré des devoirs, il ne fallait pas demander une grande reconnaissance envers une religion qui leur avait coûté la vie de tant de parents (8). Ils en ignoraient même les principes les plus élémentaires. Les auteurs arabes citent de cette ignorance des exemples typiques qui éclairent d’un jour singulier les mœurs des premiers musulmans.

Un vieux Bédouin avait, convenu avec un jeune homme qu’il lui céderait sa femme de deux nuits l’une et qu’en retour le jeune homme garderait son troupeau. Ce pacte singulier étant venu aux oreilles du Calife, il fit comparaître ces deux hommes et leur demanda s’ils ne savaient pas que l’islamisme défendait de partager sa femme avec un autre. Ils jurèrent qu’ils n’en savaient rien.

Un autre avait épousé deux sœurs.

– Ne savais-tu pas, lui demanda le calife, que la religion interdit ce que tu as fait ? – Non, lui répondit le coupable, je l’ignorais complètement et j’avoue que je ne vois rien de répréhensible dans l’acte que vous blâmez.
– Le texte de la Loi est formel, cependant. Répudie sur-le-champ l’une des deux soeurs, ou je te coupe la tête.
– Parlez-vous sérieusement ?
– Très sérieusement !
– Eh ! bien, c’est une détestable religion que celle qui défend de telles choses ! (9)

Le malheureux ne se doutait même pas, tant son ignorance était grande, qu’en parlant de la sorte, il s’exposait à être décapité comme blasphémateur ou comme apostat.

Abou-Bekr n’avait aucune illusion sur la valeur des nouveaux convertis, ni sur leurs véritables sentiments. Aussi, comprenant qu’il importait de leur offrir des occasions de butin, il les enrôla aussitôt dans les armées musulmanes qu’il envoyait en Syrie et dans l’Irak. Il se débarrassait ainsi des gens turbulents, tout en leur faisant servir la cause de l’Islam (10).

On se fait généralement une fausse conception des armées musulmanes. C’étaient plutôt des hordes que des troupes régulièrement constituées. Aucune organisation; pas de discipline; pas de cohésion. Les tribus formaient autant de corps séparés, dont chacun avait son drapeau que portait le chef ou un guerrier désigné par lui. L’ensemble offrait un aspect de désordre invraisemblable : des cavaliers mêlés à des fantassins, les, uns à peine vêtus, d’autres chargés de défroques volées; chacun armé suivant sa fantaisie d’un arc, d’une pique ou d’une massue, d’un sabre ou d’une lance. Les femmes suivaient les guerriers pour participer au pillage et garder le butin (11).

On a souvent montré ces hordes dominées par une foi surhumaine et bravant la mort avec une sorte de joie fanatique, dans l’espoir de gagner le paradis. C’est une erreur. A part les quelques compagnons de Mahomet qui exerçaient le commandement et qui étaient animés de convictions sincères, la foule des guerriers n’avait qu’un idéal : le butin. C’est d’ailleurs ce qui leur valut leurs succès. Ces Bédouins faméliques se ruaient comme des bêtes de proie sur les riches provinces offertes à leur rapacité. Dépourvus de tout moyen de ravitaillement, ils ne pouvaient vivre que sur le vaincu ; pour vivre, il leur fallait d’abord vaincre. La victoire ne leur donnait pas seulement du butin, elle leur procurait toutes les jouissances matérielles qu’ils pouvaient désirer : de la mangeaille, des femmes, des esclaves.

Les hommes du Désert, habitués aux pires privations et au gain modeste des caravanes pillées, devinrent d’enthousiastes partisans de l’Islam, dès qu’ils connurent la liesse des provinces dévastées, des villes mises à sac, des femmes violées, mais la foi religieuse n’eût aucune part dans cet enthousiasme.

Telles étaient les hordes qui se ruèrent à la conquête du monde.

Sous le commandement du farouche Khalid, elles s’attaquèrent d’abord à l’Irak, soumis aux Perses Sassanides (12). L’lrak-el-Arabi, c’est la basse vallée du Tigre et de l’Euphrate, un pays plat d’alluvions fertiles. L’humidité du sol et la douceur du climat en faisaient une véritable oasis. La population paisible et laborieuse vivait uniquement de la culture : un peuple de laboureurs et de jardiniers qui avaient poussé très avant la science de l’hydraulique (13).

La richesse de ce territoire avait, de tout temps, excité les convoitises des voisins : hordes du Turkestan au nord et à l’est, empereurs byzantins à l’ouest. Les Bédouins s’y jetèrent comme un troupeau de bêtes affamées. Ces vergers d’arbres fruitiers, ces jardins verdoyants coupés de canaux, ces hameaux prospères leur apparaissaient comme un paradis (14).

Les habitants résistèrent farouchement : ils tenaient à leurs biens et à leur religion : le Mazdéisme, une croyance élevée qui concevait le Monde en proie à deux puissances en lutte éternelle : le bien et le mal. Mais Khalid usa de telles violences contre les réfractaires, que les populations, terrifiées au spectacle des incendies, des tueries et des viols, se résignèrent, pour sauver leurs biens, à se plier à l’Islam (634) (15).

L’Irak pacifié, Khalid se rua sur la Syrie où opérait déjà Mothana. Les Byzantins qui gouvernaient le pays, grisés par de récents succès remportés sur les Perses, se livraient à la douceur de vivre et, pour occuper leurs loisirs de gens heureux, ils s’adonnaient aux discussions philosophiques et religieuses : vaines subtilités d’une casuistique stérile auxquelles leur nom est pour jamais lié. La lutte verbale était alors très vive entre différentes sectes chrétiennes: les monophysites, les catholiques et les monothélites, pour ne citer que les principales (16).

L’empereur Héraclius, passionné pour ces futilités doctrinales, se souciait fort peu des musulmans. Quand il apprit leur agression, il se contenta d’envoyer d’Antioche cinq mille hommes de renfort (17). Il jugeait cet appoint suffisant contre des hordes de loqueteux sans discipline ; mais il oubliait qu’entre ces loqueteux et les soldats grecs, la lutte était inégale ; les premiers, affamés, dénués de tout, combattaient pour vivre, pour arracher par la violence ce qui leur manquait; les Grecs, comblés de biens, attachés à l’existence, perdaient tout en perdant la vie ; aussi luttaient-ils avec prudence.

Les Bédouins, poussés par la soif du pillage, exaltés par les promesses de leurs chefs qui leur vantaient les délices et les richesses de la Syrie, bousculèrent les Grecs. Ils furent peut-être servis jusqu’à un certain point par les discussions entre chrétiens et il est probable que dans l’aveuglement des passions religieuses déchaînées, certains sectaires, pour se débarrasser de leurs adversaires, favorisèrent la ruée musulmane. Il est prouvé que Romanus, Gouverneur de Bosra, trahit les siens et se vendit aux envahisseurs.

La Syrie fut abominablement pillée. Pour la première lois, les musulmans combattaient une collectivité chrétienne et l’on aurait pu s’attendre, sur la foi du Koran, à ce qu’ils manifestassent quelque modération à l’égard de ceux que le Prophète avait appelés « les gens du Livre » et qu’à, plusieurs reprises, il avait conseillé de ménager!

Il n’en fut rien. Les chrétiens furent traités comme des idolâtres et des apostats « par le fer par le feu, par tous les genres de supplices », selon l’expression d’Abou-Bekr. Et ceci prouve bien que l’Islam, doctrine conçue par un cerveau barbare, pour un peuple barbare, n’admet la modération que quand il y est contraint, mais qu’il use, quand il le peut, de toutes les formes de la violence.

En Syrie, comme dans l’Irak, les massacres alternèrent avec les incendies. Les habitants de Damas qui, après une résistance acharnée, avaient été autorisés par un traité solennel à s’expatrier, en emportant une partie de leurs biens, fuirent traîtreusement assaillis, dès qu’ils furent en rase campagne, dépouillés et massacrés (18). C’était un singulier procédé de propagande, mais les Bédouins se souciaient fort peu de gagner des recrues à l’Islam. Leurs chefs ne leur avaient d’ailleurs nullement demandé, de faire du prosélytisme. Le butin, seul, leur importait.

Abou-Bekr mourut avec la satisfaction d’avoir, en deux années, pacifié I’Arabie et conquis à 1’Islam deux importantes provinces. Pour éviter de nouveaux troubles, il avait, avant sa mort, désigné, comme son successeur, Omar, qui avait été l’un de ses appuis les plus fermes lors de son élévation au Califat.

Avec Omar (634-644), un réfugié de La Mecque, lors de la fuite du Prophète, c’était encore le parti Médinois qui triomphait (19). Les Mekkois en furent exaspérés.

Omar acheva la conquête de la Syrie et y ajouta celle de la Palestine. Les barbares Bédouins se trouvèrent tout à coup au milieu d’un peuple raffiné qui avait hérité des riches trésors de la pensée hellénique. Ces hordes indisciplinées, sans lois, sans organisation sociale, durent éprouver quelque étonnement au spectacle d’une société régulièrement constituée, dont les individus, pris dans l’engrenage d’une administration savamment agencée, ne pouvaient accomplir les actes les plus simples, sans avoir à se conformer à des règles précises.

Omar s’inspira de cette organisation pour établir les premiers fondements du gouvernement musulman, de ce gouvernement des Califes qui devait, plus tard, commander à tant de peuples.

Administrateur habile, il songea à monnayer les victoires musulmanes ; il réglementa le pillage et fit payer des indemnités aux vaincus. Jérusalem acheta, par un tribut annuel, le droit de conserver ses églises et de pratiquer son culte. Les habitants d’Alep échappèrent au massacre en versant trois cent mille pièces d’or (20). Les autres villes se rachetèrent de la même façon. C’est dans cette sage mesure prise par Omar qu’il faut voir l’origine du trésor des Califes qui devait atteindre, sous les Ommeïades et les Abassides, des proportions fabuleuses.

Mais s’il respectait momentanément moyennant finances une foi qu’il eût été dangereux de persécuter parce qu’elle prescrivait le martyre, Omar prenait des garanties pour l’avenir. Les parents chrétiens étaient libres de pratiquer leur culte, mais l’éducation des enfants leur était enlevée ; la langue arabe devenait la langue officielle ; tous les emplois, toutes les faveurs, toutes les libertés étaient uniquement octroyés aux seuls Musulmans, de telle sorte que les individus étaient amenés insensiblement à renoncer à leurs croyances (21).

Le régime de faveur appliqué aux Musulmans bouleversa la société syrienne. Les humbles et les déshérités s’empressèrent d’adopter la religion nouvelle parce que, devenant du jour au lendemain les égaux du vainqueur, ils passaient de la condition de serviteurs à celle de maîtres. A la faveur de ce bouleversement, ce fut, pour employer une expression moderne, le prolétariat syrien qui administra le pays, sous la tutelle arabe, tandis que la classe aisée, retenue par le souci de sa dignité et refusant de pactiser avec le vainqueur, s’appauvrit soudain par la perte de ses privilèges.

La Syrie, pacifiée et soumise à un tribut, échappait au pillage. Ce n’était pas pour, plaire aux Bédouins, uniquement préoccupés de rapines. Pour les satisfaire, Omar les envoya en Égypte, avec Amrou (639).

L’Égypte, gouvernée par les Grecs, était alors profondément divisée, d’abord par l’antagonisme de race entre les Grecs conquérants et les autochtones et ensuite par des querelles religieuses. Les Égyptiens avaient adopté le christianisme, mais dans ce foyer alexandrin où tant d’idées nouvelles avaient fermenté au déclin du paganisme, les doctrines chrétiennes n’avaient pu conserver leur pureté primitive. Toute une littérature s’était développée pour satisfaire les tendances de la mentalité égyptienne : actes apocryphes des apôtres, apocalypses d’Élie et de Sophonie etc. ; finalement, les chrétiens, balancés entre cent hérésies, avaient adopté la doctrine monophysite d’Eutychès, condamnée en 415 par le Concile de Chalcédoine. Ils formaient sous l’autorité des patriarches d’Alexandrie, une église indépendante de la papauté (22).

Persécutés pour leurs idées par les empereurs orthodoxes de Constantinople, accablés d’impôts et de vexations, ils accueillirent les musulmans comme des libérateurs. Trahis, noyés dans une population hostile, les Grecs furent battus dès la première rencontre. Quelques villes résistèrent, mais elles durent se rendre, par la trahison des chrétiens, des Coptes comme les appelaient; les Arabes. En 641, le pays était entièrement aux mains des envahisseurs.

Les Coptes furent récompensés de leur trahison ; ils obtinrent d’abord de nombreux privilèges et furent autorisés à pratiquer leur religion, moyennant le paiement d’un tribut annuel de deux ducats par tète. La première année (640), ce tribut produisit douze millions de ducats, somme considérable pour l’époque (23).

Encouragé par ce résultat, Omar étendit l’impôt à tous les habitants, puis il taxa les propriétaires fonciers, suivant la valeur de leurs biens.

Comme les Coptes, par leur connaissance de la langue et des habitudes du pays, étaient seuls capables de remplacer les fonctionnaires grecs dans la direction d’une administration compliquée, ce furent eux qui occupèrent les différentes charges et qui, notamment, perçurent les impôts. Ils s’enrichirent à ce Métier; toute la fortune de la contrée passa dans leurs mains et y resta. Leur prospérité causa leur perte. On verra, un siècle plus tard, à la suite d’un revirement dans la politique musulmane vis à vis des étrangers, les Coptes, dont les biens excitaient les convoitises, abominablement spoliés et traités en parias. On alla jusqu’à les obliger a porter un turban bleu, pour permettre de les distinguer des musulmans et Jusqu’à marquer leurs prêtres d’un fer rouge. Plus tard encore, lorsque le fanatisme religieux se développa, ils furent réduits à une condition si misérable que la plupart durent abandonner leurs croyances.

En même temps qu’il poursuivait la conquête de la Syrie et de l’Égypte, Omar continuait celle de la Perse, amorcée, sous le Califat d’Abou-Bekr, par l’occupation de l’Irak. Les Perses résistèrent tout d’abord avec des alternatives de succès et de revers ; Ils furent définitivement battus à Cadésiah (634), où périt Roustem, leur héros national et à Djalulah et à Néhavend où le roi Iez-Dedjerd fut contraint à la fuite (24). Les Musulmans s’emparèrent successivement de l’Assyrie, de la Médie, de la Suziane, de la Perside et des provinces perses placées sous l’autorité de la Chine. Leur butin fut immense. Après la seule bataille de Cadésiah, chaque cavalier reçut la valeur de 6,000 dirhems, chaque fantassin, celle de 2,000 dirhems (25).

L’Islam dominait sur de vastes territoires, mais son influence était loin d’avoir pénétré dans les moeurs. En Arabie même, exception faite de Médine où régnait une sorte de puritanisme mystique, ses dogmes étaient peu observés et, d’ailleurs, ignorés de la plupart des Bédouins. Les Mekkois, impatients du joug médinois, exaspérés du triomphe de leurs rivaux, donnaient l’exemple de l’indiscipline. Ils violaient les prescriptions du Prophète pour le plaisir de désobéir, par esprit d’opposition.

Habitués aux jouissances de la richesse, l’esprit élargi par les voyages, il leur répugnait de se plier aux momeries des bigots loqueteux de Médine ; mais trop habiles pour engager une lutte ouverte contre les doctrines de Mahomet, ils se contentaient de ne pas les observer. Ils buvaient du vin, possédaient des femmes au delà du nombre permis, ne pratiquaient pas les jeûnes, se livraient au jeu (26) ; et cependant, malgré leur mépris pour les Médinois, ils les ménageaient, attendant habilement l’occasion qui leur permettrait de prendre leur revanche. Ils intriguaient d’ailleurs pour obtenir toutes les charges importantes. C’est ainsi que Moawiah, fils d’Abou-Sophian, qui avait été secrétaire du Prophète, réussit à se faire nommer gouverneur de la Syrie (614).

Omar fut heureux de se débarrasser ainsi d’un personnage influent et turbulent du parti Koréichite, d’un mauvais sujet, célèbre pour sa vie déréglée et son parfait dédain des lois religieuses.

En Syrie, Moawiah se conduisit en grand seigneur. Séduit par les moeurs des habitants qui avaient acquis, au contact de la civilisation byzantine, le goût des plaisirs et une science du luxe et du bien-être insoupçonnée en Arabie, il oublia totalement l’islam le Prophète et le calife. Dans la riche société de Damas, où l’on n’ignorait aucune des subtilités de la philosophie, aucun des raffinements de la décadence greco-latine, on ne se souciait ni de religion, ni de morale ; dans l’incertitude de l’avenir, on se hâtait de jouir du présent, sans s’arrêter à de vains scrupules.

Moawiah vivait un beau rêve. Il écrivit sont enthousiasme à ses amis de La Mecque et il leur fit une peinture si attrayante du pays et de l’existence qu’on y menait ; il leur promit des charges si lucratives, que la plupart s’empressèrent de le rejoindre, heureux de fuir le joug des Médinois, leur fanatisme intransigeant et leur ladrerie.

La noblesse Mekkoise émigra en Syrie (27) Moawiah s’entoura ainsi d’une cour élégante et raffinée qui s’assimila très vite les moeurs byzantines et qui forma un contraste saisissant avec la société puritaine des vieux musulmans de Médine.

Ceux des Koréichite qui restèrent à La Mecque continuèrent leur opposition sournoise. Omar s’en inquiétait : il prévoyait les difficultés, que l’ambition susciterait, dans un avenir prochain, quand il faudrait nommer son successeur. Aussi, lorsqu’il fut poignardé par un guèbre, dans la mosquée de Médine, et qu’il connut la gravité de sa blessure, son unique pensée fûtelle d’éviter les intrigues et les compétitions que sa mort allait provoquer. Il fit appeler six des personnages les plus considérables de l’Islam, ceux qu’il estimait comme les plus sûrs, les plus dévoués, les plus désintéressés et il les chargea de désigner le nouveau Calife. Parmi ces personnages, figuraient Ali, Othman, Zobeir et Talha (644).

Omar avait vu juste, mais ses précautions furent vaines. Aussitôt après sa mort, il y eut un fourmillement d’intrigues : entre les Mekkois et les Médinois, entre les membres chargés de choisir le Calife et qui eux-mêmes briguaient le pouvoir, entre Aïcha, la veuve de Mahomet et les filles de ce dernier, l’une épouse d’Ali, l’autre épouse d’Othman.

Obéissant, à des mobiles divers, tous tombèrent d’accord pour désigner Othman. Les membres du Conseil le choisirent à cause de son grand âge -il avait soixante-dix ans- qui leur laissait espérer une succession prochaine ; Aïcha l’accepta pour éviter la nomination d’Ali ; les Koreichites, parce qu’ils pensaient avoir assez d’influence sur lui pour exercer le pouvoir à sa place ; les Médinois, parce qu’il était pieux, modeste, effacé ; les vrais musulmans, parce qu’il avait été l’un des premiers compagnons du Prophète et qu’il était son gendre ; la foule, parce qu’il était riche et généreux (28).

Othman-Ibn-Affan avait été, dans son âge mûr, un homme dune belle énergie et d’un noble caractère ; il avait fait, jadis, à La Mecque, figure de grand seigneur ; mais après sa conversion à l’Islam et son séjour à Médine, peut-être aussi par un effet de la vieillesse, son tempérament s’était modifié.

Priant et jeûnant avec un zèle exemplaire, d’une bonhomie et d’une modestie extrême, on l’eut pris pour un bigot médinois ; sa dévotion l’avait rendu populaire parmi les Musulmans fanatiques, mais il n’était pas l’homme de la situation. Sa timidité était si grande que lorsqu’il monta pour la première fois en chaire, dans la mosquée de Médine, il n’eut pas le courage de commencer son sermon. « Commencer, c’est bien difficile » murmura-t-il en soupirant et il descendit de la chaire (29).

Les Mekkois exploitèrent habilement la faiblesse du nouveau Calife. Ils l’entourèrent de prévenances et de flatteries, jouèrent de ses sentiments de solidarité familiale, et surent si bien capter sa confiance, qu’ils finirent par gouverner en son nom. Ces gens qui navaient accepté l’Islam que le glaive sur la gorge et qui, depuis leur conversion, avaient toujours vécu dans une sourde révolte, s’emparèrent de toutes les charges. Cette fois, les Mekkois tenaient leur revanche ; ils en profitèrent. Toute l’autorité passa en leurs mains et par une singulière anomalie, c’étaient précisément les anciens ennemis du Prophète qui furent chargés de veiller aux intérêts de l’Islam.

Merwân, cousin du Calife, devint son secrétaire et son vizir : c’était le fils de Hakam que le Prophète avait maudit et exilé, pour trahison, après la prise de la Mecque.

Moawiah était maintenu comme gouverneur de la Syrie ; c’était le fils d’Abou-Sophian, chef de la troupe qui avait battu Mahomet à Ohod et qui l’avait assiégé dans Médine. Sa mère Hind était une mégère ; elle s’était fait, avec les oreilles et les nez des musulmans tués à Ohod, un collier et des bracelets ; elle avait ouvert le ventre de Hamza, l’oncle de l’Envoyé de Dieu et en avait arraché le foie qu’elle avait déchiré de ses dents (30).

Abd’allah, frère de lait du Calife, fut nommé Gouverneur de l’Égypte. Étant secrétaire du prophète, il avait été maudit par ce dernier, parce qu’il avait volontairement dénaturé le sens de certaines révélations, pour s’en moquer avec ses amis.

Walid, son frère utérin, était Gouverneur de Koufah ; c’était le fils d’Okba qui avait craché au visage de Mahomet. Une autre fois, il avait failli l’étrangler; fait plus tard, prisonnier par le Prophète et condamné à mort, il s’était écrié : « Qui recueillera mes enfants après moi ? » Et Mahomet lui avait répondu ; « Le feu de l’enfer. » Et le fils, l’enfant de l’enfer, comme on l’appelait, semblait soucieux de justifier cette prédiction. Un jour, après un repas, égayé par le vin et la présence de belles chanteuses, qui s’était prolongé jusqu’à l’aube, il entendit le muezzin annoncer, du haut du minaret, l’heure de la prière. Le cerveau encore troublé par les fumées du vin, et sans autre vêtement que sa tunique, il se rendit à la mosquée et y bredouilla les formules d’usage ; puis, par vantardise d’ivrogne, pour se prouver il lui-même qu’il n’avait pas trop bu, il demanda à1’assemblée s’il devait ajouter une autre prière. « Par Allah ! s’écria alors un pieux musulman, je n’attendais rien d’autre d’un homme tel que toi; mais je n’avais pas pensé que l’on nous enverrait de Médine un tel gouverneur! »

Tels étaient les personnages qui, à la faveur de la faiblesse d’un vieillard, exerçaient l’autorité. Le Califat d’Othman, c’était le Califat des camarades ; c’était l’exploitation de l’Islam par le parti Koreichites, dont le représentant le plus actif était alors Moawiah, le gouverneur de la Syrie.

Les Mekkois profitèrent des circonstances pour se venger des vieux musulmans Médine. Plusieurs compagnons du Prophète furent maltraités; les généraux qui, sous Abou-Bekr et Omar, avaient conquis l’Irak, la Syrie et l’Égypte, furent destitués et remplacés par des membres de la famille d’Othman ou par des favoris. Les prescriptions religieuses furent dédaignées; les moeurs se relâchèrent; les coutumes du paganisme reprirent le dessus (31).

A Médine, ce fut une explosion d’indignation. Les Médinois étaient exaspérés de voir le pouvoir leur échapper; leur colère était attisée par Ali, Zobeïr et Talha qui briguaient le Califat et qui, ayant fondé des espoirs sur la fin prochaine, d’Othman, redoutaient maintenant l’ambition des Mekkois.

De son côté, Aïcha, mécontente de l’attitude des Koreichites à son égard, intriguait parmi les tribus, les poussait à la révolte et leur donnait, comme chef, un jeune homme ambitieux, Mohammed, fils d’Abou-Bekr, dont elle avait su flatter la vanité.

Toutes les haines se tournèrent contre Othman. Un incident futile précipita les événements. Quand le Calife montait dans la chaire de la mosquée, pour le sermon quotidien, il occupait la place même de Mahomet, au lieu de s’asseoir, comme ses prédécesseurs, deux marches plus bas. Cet acte, probablement irréfléchi, fut exploité par les ennemis du Calife qui l’accusèrent de mépriser la mémoire du Prophète. Les anciens compagnons de Mahomet firent demander, à ce sujet, des explications au Calife qui maltraita leur envoyé. Le lendemain, comme Othman s’apprêtait à occuper sa place habituelle dans la mosquée, les vieux musulmans le frappèrent et ils l’auraient probablement massacré sans l’intervention d’Ali, toujours généreux; mais la foule ameutée assiégea la demeure du Calife et, à l’instigation de Mohammed, fils d’Abou-Bekr, instrument d’Aïcha, le mit en demeure d’abdiquer. Othman refusa. Les insurgés pénètrent alors chez lui et le tuèrent (656) (32).

L’infortuné vieillard payait de sa vie son attachement à la solidarité familiale.

Pendant son Califat, Othman avait ajouté l’Arménie aux contrées déjà soumises à l’Islam. Cette province, enlevée aux Byzantins par les Perses, était en proie aux luttes religieuses. Les Byzantins avaient propagé le christianisme dans le peuple ; seul, la noblesse du pays, fidèle aux vieilles traditions, pratiquait le Mazdéisme. Les Perses, agissant en sens contraire, persécutèrent les Chrétiens et donnèrent tous les emplois aux Guèbres. Ces derniers commirent de telles exactions, que le peuple, impatient de s’en débarrasser, favorisa l’invasion musulmane.

En Égypte, le nouveau gouverneur, Abdallah Ben Saàd, l’infidèle transcripteur des versets du Koran, une créature du parti Koreichites, poussé non par le désir de faire du prosélytisme, mais par la nécessité d’offrir du butin à ses troupes indisciplinées, envahit la Tripolitaine et la Byzacène (33).

Ces provinces avaient connu sous la domination romaine une merveilleuse prospérité. Les Romains, âpres paysans qui savaient forcer la terre à produire, avaient transformé le pays en un immense verger, par le développement de la culture de l’olivier et par une utilisation des eaux qu’aucun peuple n’a dépassée. Mais l’invasion vandale avait ravagé ce territoire fertile et détruit la plupart des ouvrages d’hydraulique, et les Byzantins, dans leur œuvre hâtive, n’avaient pu rétablir l’ancienne prospérité. Un gouvernement surchargé de fonctionnaires, le luxe des empereurs, entraînaient des dépenses considérables : les impôts pesaient lourdement sur les Berbères qui, dans l’exaspération de la misère, se révoltaient à tout instant (34). Comme tant d’autres peuples, ils virent dans les Musulmans des libérateurs.

Le patrice Grégoire, gouverneur des possessions grecques de l’Afrique Occidentale, depuis le désert de Barcah jusqu’au détroit de Gibraltar, avait levé une armée de fortune qui fut décimée à la première rencontre. Les Musulmans firent un butin considérable : au sac de la seule ville de Suffetula, chaque cavalier reçut trois mille pièces d’or et chaque fantassin, mille. Les Grec, sentant la difficulté de la situation par suite de l’hostilité des Berbères, se hâtèrent de négocier avec Abdallah Ben Saâd qui, moyennant une indemnité de deux millions cinq cent mille dinars, consentit à rentrer en Égypte. On juge par cet exemple que les généraux d’Othman se souciaient peu de propagande religieuse ils lui préféraient l’argent. Ce n’est pas ainsi qu’eussent agi Khalid, Amrou ou Zobeïr (35).

Connue on le voit, les conquêtes d’Othman furent minimes.

Après son assassinat, les vieux musulmans, redoutant les intrigues des Mekkois, s’empressèrent, malgré la vive opposition d’Aïcha, d’élever Ali au Califat. C’était la revanche des Médinois.

D’un tempérament généreux et, d’ailleurs, satisfait d’être au pouvoir, A1i aurait volontiers évité les représailles, mais pour contenter son entourage, il dut substituer, dans tous les emplois, aux favoris d’Othman, des Musulmans orthodoxes. Cela ne les empêcha pas de se diviser.

Talha, Zobeïr et Mohammed, fils d’Abou-Bekr, en faisant assassiner Othman, comptaient le remplacer. Déçus dans leur ambition, ils se dressèrent contre Ali, quittèrent Médine, la rage au coeur, et se Joignirent à Aïcha qui exécrait le nouveau Calife avec toute la passion d’une femme et d’une orientale.

Se posant hypocritement en vengeurs d’Othman, secrètement appuyés par les Mekkois, ils se réfugièrent en. Mésopotamie où ils groupèrent les mécontents. Ali les poursuivit et les défit à la bataille du Chameau (656). Talha et Zobeïr furent tués ; Aïcha, prisonnière de son ennemi, dut implorer son pardon.

Ce succès assurait momentanément au Calife la soumission de l’Arabie, de l’Irak et de l’Égypte. Restait la Syrie. Son Gouverneur, Moawiah, prétextait qu’il ne pouvait se soumettre à un homme qui avait non seulement laissé impuni le meurtre de son parent, mais qui avait encore accordé des faveurs aux assassins. En réalité, Moawiah se souciait fort peu de la voix du sang : mais l’ambition le tenaillait. Très populaire en Syrie, pour sa générosité, son luxe et son libéralisme, il avait amassé un trésor considérable, mis sur pied une armée et il songeait au Califat (36).

Le moment lui semblait propice. Ali comptait peu d’amis ; le meurtre d’Othman, dont il était innocent, mais qui, néanmoins, lui était reproché, lui avait enlevé l’appui moral de la foule. Moawiah estimait que le jour où il se poserait en vengeur de son vieux parent, il aurait l’approbation unanime ; il comptait surtout sur ses richesses pour s’attirer des partisans. Il avait, de plus, un auxiliaire précieux : Amrou, le conquérant de l’Égypte, populaire dans tout l’Islam, qui, jadis, destitué par Omar, avait pris parti pour les Koreichites.

A la tète d’une armée de quatre-vingt mille hommes, Amrou marcha contre Ali (37). Les rivaux se rencontrèrent dans les plaines de Seffin, sur la rive occidentale de l’Euphrate. Le Calife, peu sûr de la fidélité du ses troupes, hésitait à livrer le combat et tenta de négocier, sans résultat. La bataille s’engagea. Du côté d’Ali, les vieux compagnons du Prophète accomplirent des prodiges de valeur. Leur opiniâtreté faillit triompher; mais Ali fut victime d’une trahison dont les auteurs arabes ont relaté tous les détails (38). Il convient de les résumer, parce qu’ils éclairent la psychologie du Musulman.

Au moment où Moawiah, certain de sa défaite, s’apprêtait à fuir, il aperçut un de ses conseillers, Amr, fils d’Aci : «Toi qui te vantes de ta ruse, lui dit-il, as-tu trouvé un remède au malheur qui nous menace ? Tu sais que je t’ai promis le Gouvernement de l’Égypte, si je l’emportais. Que faut-il faire ?

– Il faut, répondit Amr, qui avait des intelligences parmi les gens d’Ali, ordonner à ceux de vos hommes qui possèdent un exemplaire du Koran de l’attacher au bout de leurs lances; vous déclarerez en même temps que vous en appelez à la décision de ce livre. Je vous garantis que le conseil est bon.

Prévoyant une défaite possible, Amr avait concerté d’avance ce stratagème avec quelques chefs de l’armée ennemie, notamment avec un certain Akhath, d’une perfidie célèbre.

Moawiah suivit le conseil d’Amr et ordonna d’attacher les Korans aux lances. Le Saint Livre était si peu répandu que, dans cette armée de quatre vingt mille hommes, on n’en trouva que cinq cents exemplaires. Mais c’en était assez aux yeux d’Akhath et de ses amis qui, se pressant autour du Calife, s’écrièrent : « Nous acceptons la décision du Livre de Dieu; nous voulons une suspension d’armes. »
– C’est une ruse infâme, dit Ali, avec indignation; ces Syriens savent à peine ce que c’est que le Koran !
-Mais puisque nous combattons pour le Livre de Dieu, nous ne pouvons pas le récuser.
– Nous combattons pour contraindre ces païens à se soumettre aux lois de Dieu. Croyezvous donc que ce Moawiah et cet Amr et tous les autres se soucient de la religion et du Koran ? Je les connais depuis leur enfance : ce sont des scélérats !
-N’importe, ils en appellent au Livre de Dieu, et vous en appelez au glaive.
– Hélas ! Je ne vois que trop bien que vous voulez m’abandonner. Allez donc rejoindre les restes de la coalition formée jadis contre notre Prophète ! Allez vous réunir a ces hommes qui disent : Dieu et son Prophète, imposture et mensonge que tout cela !
– Envoyez immédiatement à Akhtar – c’était le chef de la cavalerie – l’ordre de battre en retraite ; sinon le sort d’Othman vous attend.

Sachant qu’ils ne reculeraient, pas devant l’exécution de cette menace, Ali céda. Il expédia l’ordre de la retraite au général victorieux qui poursuivait l’ennemi l’épée dans les reins. Akhtar refusa d’obéir. Alors il s’éleva un nouveau tumulte. Ali réitéra son ordre.
– Mais le Calife ne sait-il donc pas, s’écria le brave Akhtar, que la victoire est à nous ? Retournerai-je en arrière au moment même où l’ennemi va éprouver une déroute complète ?
– Et à quoi te servirait ta victoire, lui répondit un arabe de l’Irak, l’un des messagers, si Ali était tué dans l’intervalle ?

Le général se résigna à la retraite. Le combat arrêté, Ali fit demander à Moawiah de quelle manière il comptait trancher leur différent par le Koran. : Moawiah répondit que chacun d’eux désignerait un arbitre et que ces deux personnages décideraient d’après le Livre de Dieu.

Moawiah choisit son fidèle conseiller Amr, fils d’Aci. Ali avait tout d’abord désigné son cousin Abd’ Allah ; mais comme on lui objectait que son proche parent serait forcément partial, il proposa Akhtar, le général victorieux. Ce choix fut encore repoussé, sous prétexte qu’Akhtar, étant un des principaux acteurs de la lutte, n’offrait pas assez de garanties de modération.
– Eh! bien, dit Ali, nommez vous-même l’arbitre !
On choisit Akhath, le perfide allié de Moawiah.
– Mais, s’écria Ali, au comble de l’indignation, Akhath est mon ennemi ! Il me déteste parce que je lui ai enlevé le gouvernement de Koufa !

Cette protestation fut vaine ; on lui fit entendre qu’il devait se conformer à l’avis général, sinon qu’on l’y forcerait.

Le résultat de l’arbitrage ne pouvait être douteux. Moawiah fut proclamé Calife. Refusant d’accepter un pareil jugement, Ali rassembla les quelques partisans fidèles qui lui restaient et voulut continuer la lutte. Abandonné de ses troupes gagnées par les libéralités de son rival, il perdit successivement l’Égypte et l’Arabie. C’est alors que des fanatiques résolurent de supprimer les auteurs de cette lutte fratricide Ali, Amrou et Moawiah, afin de ramener le calme. Mais Amrou et Moawiah furent seulement blessés, tandis que le malheureux Ali, pauvre Don Quichotte de l’Islam, était tué.

Son fils, Hassan, fût proclamé Calife par les habitants, de Koufa ; mais Moawiah était le véritable souverain, puisqu’il régnait sur la Syrie, l’Égypte et l’Arabie (661).

La période dont on vient de rappeler à grands traits les principaux événements est surtout occupée par la rivalité de La Mecque et de Médine.

Les Médinois triomphent d’abord avec Mahomet, lorsque celui-ci, s’enfuyant de La Mecque, se réfugie chez eux; ils triomphent avec ses successeurs Abou-Bekr et Omar.

Les Mekkois prennent leur revanche avec Othman; la fortune les abandonne avec Ali; elle leur revient avec Moawiah. Cette rivalité des Médinois et des Mekkois domine toute l’histoire de l’Islam. Elle révèle l’esprit individualiste de l’Arabe, en même temps qu’elle laisse apparaître le germe du mal qui, plus tard, contribuera à la ruine de l’Empire des Califes.

La période qui s’écoule entre la mort de Mahomet (632) et celle d’Othman (656) est capitale pour les Arabes et pour l’Islam. Pendant ce court espace de vingt-quatre ans, les Bédouin poussés par la misère et par le désir du butin, sortent de leur pays et se ruent sur les territoires de civilisation greco-latine. En Perse, en Syrie, en Égypte, ils entrent en contact étroit avec des populations imprégnées d’hellénisme et de latinisme dont ils subissent l’influence. Ils sortent de la barbarie pour entrer dans la civilisation.

L’Islam qu’ils véhiculent dans leur ruée guerrière n’est alors qu’une pauvre croyance, nue comme le désert, vide comme le cerveau d’un Bédouin; mais cette croyance, qui n’est qu’un balbutiement de religion, n’est pas encore codifiée, arrêtée, fixée; elle ne repose que sur deux ou trois principes généraux entre lesquels il y a place pour tout un développement de sentiments religieux.

Les Arabes, incapables d’invention, ignorants et frustes n’apportent rien aux peuples qu’ils soumettent; ils leur empruntent tout : les méthodes de gouvernement, les connaissances scientifiques, les arts, les usages. Ils s’instruisent à leur école; ils se latinisent et s’hellénisent dans la très faible mesure où leur nature grossière le leur permet. L’Islam se charge de croyances étrangères, surtout d’emprunts chrétiens. Si cette oeuvre d’assimilation avait pu se poursuivre, si elle n’avait pas été arrêtée au deuxième siècle de l’hégire par les Califes abbassides, les Arabes se seraient complètement latinisés et l’Islam se serait fondu dans la religion chrétienne. Mais, de leur contact avec la civilisation greco-latine et avec le christianisme, les Arabes et l’Islam ont conservé comme un reflet de splendeur qui a donné l’illusion d’une civilisation propre et qui a fait croire à une originalité qu’ils n’ont jamais possédée. Néanmoins, ces apports étrangers étaient si peu conformes à l’esprit arabe, qu’ils provoquèrent une réaction hostile qui, à partir du deuxième siècle de l’hégire, tendit farouchement à purifier l’Islam et à le ramener à sa nudité primitive. C’est cette réaction qui entraîna dans la barbarie les peuples soumis aux Arabes et qui étouffa les derniers efforts de la civilisation gréco-latine.

(1) AL SOHEILI
(2) SYLVESTRE DE SACY.- Vie de Mahomet.
(3) DOZY.- Ouvrage cité p. 31.
(4) KORAN.- Chapitre 24 Voir une note de Kasimirsky dans traduction du Koran p. 280.
(5) TABARI.- Annales musulmanes.
(6) AL BEIDAWI et ABOULFEDA.- Vie de Mahomet.
(7) CH. MILLS.- Histoire du Mahométisme.
(8) DOZY. – p. 36.37.
(9) ABOU-ISMAIL AL BACRI.- Fotouh ech Cham.
(10) NOEL DESVERGERS.- Histoire de l’Arabie.
(11) OCKLEY.- Histoire des Sarazins. P. 253
SEDILLOT.- Histoire des Arabes. P .137.
(12) TH. NOELDEKE.- Histoire des Perses et des Arabes au temps des Sassanides.
(13) EL MACIN.
(14) KREMER.- Histoire du Khalifat.
(15) DOZI.- Essai sur l’Histoire de l’Islamisme.
(16) LEBEAU.- Histoire du Bas-Empire.
(17) OCKLEY.- Conquête de la Syrie, de la Perse et de l’Egypte par les Sarazins.
(18) SEDILLOT.- Histoire des Arabes. P. 135.
(19) ES-SOYOUTY.- Histoire des Khalifes.
(20) CH.MILLS.- Histoire du Mahométisme.
(21) AL WAKEDI.
(22) THEOPOHANE. CHRON.
(23) AL WAKEDI.
(24) MALCOM.- Histoire de la Perse.
(25) SEDILLOT.- Histoire des Arabes.
(26) QOT’ B EDDIN MOHAMMED EL MEKI.- Histoire de la Mekke.
(27) QOT EDDIN.- Histoire de la Mekke.
(28) QOT’B EDDIN MOHAMMED EL-MEKKI.- Histoire de la Mekke.
(29) DOZY.- Ouvrage cité, p.45.
(30) DOZY.- p. 47.
(31) ES-SAMHOUDI.- Histoire de Médine.
(32) TABARI.- Annales.
(33) AL WAKEDI.
(34) DIEHL.- l’Afrique Byzantine.
(35) SEDILLOT.- p. 160.
(36) DOZY.- Essai sur l’Histoire de l’Islamisme.
(37) CH.MILLS.- Histoire du Mahométisme.
(38) MASOUDI et KHAHRASTANI.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :