CHAPITRE V (5)

La doctrine de Mahomet. – L’Islam, c’est le Christianisme adapté à la mentalité arabe. – Les pratiques essentielles de l’Islam. – Le Koran n’est pas l’oeuvre d’un sectaire, mais d’un politique. – Mahomet cherche à recruter des adeptes par tous les moyens. – Il ménage les forces qu’il ne peut abattre, les coutumes qu’il ne peut supprimer. – La morale musulmane. – Le fatalisme. – Les principes essentiels de la réforme opérée par le Prophète – Extension à tous les Musulmans de la solidarité familiale. – Interdiction du martyre. – Le Musulman s’incline devant la force, mais conserve ses idées. – Le Koran est animé de l’esprit de tolérance, non l’Islam, par la faute des interprétateurs du deuxième siècle qui, en fixant la doctrine et en interdisant toute modification ultérieure, ont rendu tout progrès impossible.

L’Islam, c’est le Christianisme adapté à la mentalité arabe ou, plus exactement, c’est tout ce que le cerveau d’un Bédouin, pauvre d’imagination et opiniâtrement fidèle aux habitudes ancestrales, a pu s’assimiler des doctrines chrétiennes.

Incapable d’imaginer, le Bédouin copie et, en copiant, il déforme. C’est ainsi que la législation musulmane n’est que le Code romain, revu et corrigé par des Arabes ; de même, la science musulmane n’est que la science grecque interprétée par le cerveau arabe ; de même encore, l’architecture musulmane n’est qu’une imitation et une déformation de l’architecture byzantine.

On peut se demander pourquoi le Christianisme, qui comptait des adeptes en Arabie, ne s’y est pas développé, comme il l’a fait ailleurs. C’est d’abord, parce que les Arabes, protégés par leurs déserts, n’ont pas été soumis à une propagande soutenue par la force ; c’est aussi parce que ses dogmes étaient trop compliqués pour le cerveau des Bédouins ; c’est enfin parce qu’il refusait avec intransigeance tout compromis avec les traditions, les coutumes et les superstitions locales : polygamie, pèlerinage au temple de la Kaaba, mois sacré, circoncision, etc.

Mahomet a simplifié le Christianisme ou plutôt, car il ne s’est pas livré à un travail conscient, selon un plan préconçu, il l’a involontairement déformé en l’interprétant comme pouvait l’interpréter un cerveau arabe.

Il lui a emprunté tout ce qui ne heurtait pas les idées et les coutumes des Bédouins : l’unité de Dieu, la mission du Prophète, l’immortalité de l’âme.

Les Arabes étaient préparés de longue date à la conception d’un Dieu unique, vieille croyance sabéenne. Il semble bien d’ailleurs que le temple de la Kaaba comptait parmi ses nombreuses idoles une divinité plus puissante ou plus renommée que les autres : Ilah (1), que l’on peut rapprocher de l’Eloah hébreu.

Ils étaient, de même, préparés à l’idée d’un prophète par les traditions messianiques des Juifs et même des Chrétiens. Quant à la notion de l’immortalité de l’âme, le culte des ancêtres y conduisait logiquement.

Mahomet a rejeté comme d’abominables erreurs ce qu’il ne comprenait pas ou ce que n’aurait pas compris le cerveau arabe ou ce qui aurait heurté les coutumes des Bédouins. Il en est résulté un singulier mélange de croyances.

La doctrine générale de l’Islam est simple : un Dieu suprême, comme celui des Juifs ou des Chrétiens (2). Pas de Trinité, pas de fils de Dieu (3). Le Saint-Esprit est remplacé, comme intermédiaire entre le Prophète et la divinité, par l’ange Gabriel. Les Anges sont les messagers divins, mais ils sont mortels et ressusciteront comme les autres créatures au jour du jugement dernier. Les Juifs, en niant la mission céleste du Christ, ont encourus la malédiction du Tout-Puissant. Les Chrétiens se sont égarés en inventant les dogmes qui n’ont pas été révélés ; mais les fidèles des deux religions peuvent faire leur salut, puisqu’ils admettent les deux principes essentiels : un Dieu unique et le jugement dernier.

Jésus-Christ est un prophète, mais non le fils de Dieu ; il est l’esprit de Dieu " Rohou Illahi " (4) ; il a été conçu miraculeusement par la Vierge Marie.(5) A la fin des temps, il descendra sur terre pour y exterminer les infidèles et pour y faire régner le bonheur et la justice.(6)

Après la mort, des peines ou des récompenses sont attribuées à ceux qui ont suivi ou transgressé les préceptes divins. Les peines de l’enfer sont éternelles ou non, suivant la volonté du Tout-Puissant. Il y a un Purgatoire (7). Le Paradis est réservé aux vrais croyants qui ont pratiqué le bien et la vertu. La religion seule ne fait pas le salut ; la pratique du bien est nécessaire (8) ; mais ce point est douteux.

Dieu gouverne le monde d’une façon absolue et dans les plus humbles détails ; il a tout réglé d’avance, mais il peut modifier ses décisions. (9)

Est interdit l’usage des boissons fermentées et de certains mets jugés nuisibles à la santé : animaux morts ou non saignés, sang, chair du porc (10).

Aucun souci moralisateur. Mahomet obéit, en toutes circonstances, à des préoccupations politiques. C’est un chef de parti qui lutte pour imposer son influence ; le succès, à ses yeux, n’a d’autre consécration que la suprématie matérielle.

Pour arriver à ses fins, il compte surtout sur l’emploi de la force. Ceux qu’il veut convaincre, il les traite par le feu et par le fer. Crois, ou meurs ! Crois, ou sois esclave ! Voilà son argument suprême. Quand on lui demande un miracle prouvant l’appui divin, il cite ses succès guerriers. Je suis le plus fort, donc Allah est avec moi. Mahomet est un conquérant, non un moraliste. Moïse lutte contre les mauvais instincts de son peuple ; il flétrit les vices ; c’est un juge sévère des moeurs. Jésus exhorte à la vertu ; il prêche le pardon des injures, l’amour du prochain quel qu’il soit, l’horreur de la violence. Celui qui triomphera par le glaive, périra par le glaive. Çakya-Mouni est un sage qui se contente d’enseigner les plus douces vertus et d’en donner l’exemple. Les uns et les autres n’attendent le succès et la diffusion de leurs doctrines que de la persuasion. Ils ne songent pas à recourir à la force.

Mahomet ne s’embarrasse pas de pareilles préoccupations. Il ne combat pas les mauvais instincts de son peuple ; il les exploite et, par politique, il transige avec eux. Il tolère la polygamie : mieux, il la pratique lui-même. Il ignore le prochain, tel que le conçoit Jésus. A l’esprit de tribu, il substitue la solidarité musulmane ; le prochain, c’est, exclusivement, le musulman, c’est-à-dire son partisan. Il reconnaît l’esclavage, le concubinage, la loi du talion.

Le « Croyant », tel qu’il l’a défini, n’est pas un homme qui se distingue par ses vertus ; c’est simplement celui qui s’enrôle sous la bannière de l’Islamisme et l’Islamisme n’est pas, lui-même, une doctrine visant a la perfection de l’individu, mais seulement au groupement de ceux qui reconnaissent Mahomet comme le prophète de Dieu.

Gabriel apparut un jour Mahomet, sous la figure d’un bédouin et lui demanda : – En quoi consiste l’Islamisme ? Mahomet lui répondit : – A professer qu’il n’y a qu’un Dieu et que je suis son prophète, à observer exactement les heures de la prière, à donner l’aumône et à faire, si on le peut, le pèlerinage de La Mecque – C’est précisément cela ! s’écria Gabriel en se révélant.

Où l’on aperçoit le véritable esprit de l’islam, c’est dans ses moyens de propagande. En Afrique, dans l’Ouganda et le Nyanza, par exemple, nos Pères Blancs se sont trouvés en lutte avec les propagandistes musulmans. Or, ceux-ci ont souvent remporté quelques succès, parce qu’ils s’ingéniaient à flatter les passions mauvaises des noirs. Ils toléraient volontiers les pratiques du paganisme, se contentant de la profession de foi coranique. Ils faisaient valoir aux chefs nègres, comme avantages de leur croyance qu’elle acceptait la polygamie, le concubinage et l’esclavage (11). Ces procédés jugent une croyance.

Le paradis musulman ne s’acquiert pas par la pratique de la vertu, mais par la foi seule. Il suffit, au pécheur le plus endurci, de prononcer à l’heure de la mort, la profession de foi, ( La Chahada ), pour être admis au séjour des élus.

Comme 1’a très bien montré Palgrave, la formule « La Ilah illa Allah : il n’y a d’autre Dieu qu’Allah », n’a pas, chez les Arabes, sens qu’on lui attribue en Europe. Cette formule n’est pas seulement la négation de toute pluralité de nature ou de personne dans l’Etre suprême, mais elle indique aussi que Dieu est le seul agent, la seule force, la seule action qui existe et que toutes les créatures, matière et esprit, instinct ou intelligence, sont purement passives ; d’où la conclusion : les choses sont ce qui plaît à Dieu.

Cet Etre incommensurable, devant lequel les créatures sont confondues sous un même niveau d’inertie et de passivité, ne connaît d’autre règle, d’autre frein que sa seule et absolue volonté (12).

On trouve dans les Commentaires de Beydaoui et dans le Miskat-el-Mesabih, une tradition qui ne laisse aucun doute sur la conception que Mahomet et ses contemporains se faisaient de la divinité. Quand Allah résolut de créer l’espèce humaine, il prit entre ses mains le limon qui devait servir à former l’humanité, et dans lequel tout homme préexistait ; il le divisa en deux portions égales, jeta l’une en l’enfer en disant :« Ceux-ci pour le feu éternel » ; puis, avec la même indifférence , il jeta l’autre au ciel en ajoutant :« Ceux-ci pour le Paradis ».

Est-il besoin de montrer ce qu’une pareille doctrine a de décevant ? Les actions regardées par les hommes comme bonnes ou mauvaises, deviennent en réalité indifférentes ; elles n’ont d’autre valeur que celle que leur attribue la volonté arbitraire du Tout-Puissant. C’est l’anéantissement de toute morale. Et comme les Musulmans se trouvent dans la fraction de l’humanité vouée aux délices du Paradis, il importe peu qu’ils soient bons ou mauvais : il leur suffit d’observer les pratiques extérieures qui permettent de distinguer le bon musulman de l’infidèle.

Le culte extérieur comprend cinq pratiques essentielles :

1° La prière, faite cinq fois par jour et précédée chaque fois d’une ablution. (13)

C’est une pratique empruntée aux Sabéens. A noter que chez les Musulmans, la prière est plutôt un acte d’adoration et de recueillement qu’une demande adressée au Tout-Puissant qui connaît nos besoins légitimes, sans que non les lui signalions ;

2° Le jeûne pendant le mois sacré de Ramadhan ; c’est encore une coutume sabéenne (14);

3° L’aumône qui consiste à donner aux pauvres la dixième partie du revenu annuel (15); Cette aumône ou zekkat, c’est le gouvernement qui la perçoit, se fondant sur ce que cette institution ayant en vue l’utilité générale, c’est à lui comme représentant de la collectivité qu’il appartient d’en régler l’emploi (16)

4° Le pèlerinage à La Mecque, coutume des tribus idolâtres (17) ;

5° La Guerre Sainte ou la propagande religieuse. (Djihad).

Le Djihad est un devoir. Le monde est divisé en deux parts : les musulmans et les non musulmans, le Dar el Islam ou pays de l’Islam et le Dar el Harb ou pays de la guerre. «Achève mon œuvre, a dit le Prophète ; étendez partout la maison de l’Islam. La maison de la guerre est à Dieu ; Dieu vous la donne. Combattez les infidèles jusqu’à leur extermination. »

Il résulte de cette prescription que la guerre est l’état normal de l’Islam. Les interprétateurs orthodoxes ont d’ailleurs fixé ce point avec un soin tout particulier : Le croyant ne doit jamais cesser de combattre ceux qui pensent pas comme lui, sauf quand il n’est pas le plus fort:

« Il ne peut y avoir de paix avec l’infidèle, mais quand les musulman n’ont pas de forces suffisantes, il n’y a pas de mal qu’ils renoncent au Djihad pour un temps indéterminé. »

Cette dernière recommandation explique l’attitude des musulmans momentanément soumis à une puissance étrangère. Réduits à l’impuissance, ils attendent en dissimulant leur impatience, la venue du Moul-es-Sââ », du Maître de l’heure ; de l’homme de génie qui saura, avec la protection divine, grouper toutes les forces de l’Islam pour délivrer les croyants du joug de l’infidèle.

Ce mélange de coutumes païennes, de pratiques sabéennes et de doctrines empruntées au Christianisme indique le caractère éclectique de l’Islam ou plutôt du Koran, car il convient d’établir une distinction entre le Koran et l’Islam. Le Koran est animé d’un certain esprit de tolérance ; l’Islam, au contraire, est devenu une religion intolérante qui n’admet aucune idée étrangère, même hors du domaine purement confessionnel.

Le Koran n’est pas l’œuvre d’un sectaire aveuglé par un parti-pris étroit ; c’est l’œuvre d’un politique désireux de s’attirer par tous les moyens le plus grand nombre de partisans. Suivant les circonstances, Mahomet flatte, promet ou menace, mais il flatte et promet plus souvent qu’il ne menace.

On en comprend la raison. Il lutte pour établir sa doctrine : il s’ingénie donc il la rendre séduisante, en acceptant tantôt les préjugés des uns, tantôt les coutumes des autres. Il ne s’attaque pas de front aux idées reçues ou aux habitudes invétérées ; il les incorpore dans sa doctrine en les atténuant quand elles lui déplaisent. De même, il ne combat pas ouvertement les puissances trop solidement assises : il transige avec les unes, s’incline devant les autres, quitte à se dresser contre elles lorsque les circonstances le lui permettent.

C’est ainsi qu’il ménage les Chrétiens, les Juifs et les Sabéens, parce qu’ils sont nombreux en Arabie. " Les Chrétiens, affirme-t-il, seront jugés par l’Evangile ; ceux qui les jugeront autrement seront des prévaricateurs… Ne discutez avec les Juifs et les Chrétiens qu’en termes honnêtes et modérés… Certes, les Musulmans, les Juifs, les Chrétiens et les Sabéens, tous ceux qui croiront à Dieu et au Jugement dernier et qui feront le bien en recevront la récompense de ses mains ; ils seront exempts de la crainte et des supplices." (18)

Plus tard, il les combat, mais avec prudence. De même, il cherche à se faire une alliée de la femme dont il parle toujours avec bienveillance et dont il s’efforce d’améliorer la condition (19). Avant lui, les femmes et les enfants n’héritaient pas ; pis encore, le plus proche parent du défunt s’emparait de ses femmes et de leurs biens, comme il s’emparait de ses esclaves et de leur pécule. Mahomet donne aux femmes le droit d’hériter et insiste souvent en leur faveur. Qu’on se rappelle son dernier sermon à La Mecque : « Traitez bien vos femmes ; elles sont vos aides et elles ne peuvent rien par elles seules. II n’ignore pas que si la femme est esclave le jour, elle est reine la nuit et que son influence est toujours considérable.

Il s’efforce aussi de s’attirer les esclaves; il rend leur affranchissement plus facile ; il le recommande comme un acte méritoire. Il précise qu’une esclave qui conçoit du fait de son maître acquiert la liberté et que le fils d’une esclave et d’un homme libre est libre.

Si l’on voulait expliquer par un exemple emprunté à la vie moderne l’attitude du Prophète, on ne pourrait mieux la comparer qu’à celle d’un candidat député en tournée de propagande électorale.

Comme lui, Mahomet ne recherche pas la qualité des partisans, mais le nombre et, pour emporter leur adhésion, il est prêt à toutes les concessions ; il ferme volontairement les yeux sur les divergences d’opinions ; il modère ses exigences.

C’est ainsi que pour ne pas heurter les coutumes arabes, il accepte la polygamie, mais il la tempère en limitant a quatre le nombre des épouses et en améliorant la condition de la femme et celle des enfants. Il accepte de même la circoncision, l’esclavage, le jeûne du mois sacré, le pèlerinage à La Mecque, le culte rendu à la pierre de la Kaaba, tous ces rites du paganisme arabe.

On retrouve ce désir de plaire dans la peinture du paradis qu’il promet aux élus (20) ; c’est l’idéal d’un Bédouin : ombrages, sources fraîches, femmes agréables qui ne vieillissent point, c’est en somme ce que le nomade trouve dans l’oasis, au retour de ses randonnées à travers le désert. Les almées ne vieillissent pas non plus, ou du moins on ne les voit pas vieillir, car elles abandonnent leur profession dès que l’âge les rend moins désirables.

En politique habile, Mahomet ménage tout le monde, cherche à plaire à tout le monde. Il ne pose qu’une condition : accepter l’Islam, reconnaître sa mission divine (21).

La plupart de ses conceptions personnelles, celles qu’il semble avoir tirées de son propre fond, s’inspirent de ce désir de recruter des adhérents et surtout de les maintenir dans la foi musulmane, de les empêcher d’en sortir. Il en est deux qui dominent tout l’Islam et qui ont exercé sur les peuples musulmans une influence considérable.

La première, c’est l’extension à tous les Croyants de l’esprit de solidarité qui animait les membres de la même tribu. Chez les Bédouins, l’horizon social s’arrêtait à la tribu. Le prochain, c’était l’homme de la même tribu, c’est-à-dire le parent, le consanguin. Hors de la tribu, pas de prochain et, partant, pas de devoirs sociaux. En proclamant la fraternité de tous ses adeptes, Mahomet réussit à faire de l’Islam une famille étroitement unie et à créer entre les individus des sentiments de solidarité dont on peut encore aujourd’hui constater la puissance.

Certes, les tribus n’oublièrent pas toujours leurs vieilles rivalités, surtout dans les premiers siècles de l’Islam et l’histoire musulmane abonde en incidents, provoqués par l’antagonisme des familles : mais avec le temps, les haines et les malentendus s’atténuèrent et si aux périodes de splendeur de l’Empire des Califes, les tribus, n’ayant pas d’ennemi extérieur à combattre, donnèrent libre cours à leur esprit d’indépendance, il n’en est pas moins vrai que lorsqu’un danger a menacé l’Islam, elles se sont rappelé leur fraternité religieuse pour former bloc contre l’ennemi commun. Et de nos jours encore, on voit que toute atteinte portée à la liberté d’une fraction musulmane quelconque, provoque aussitôt un frémissement dans l’Islam tout entier.

Cette solidarité fut d’un grand attrait pour les peuples soumis et c’est le désir d’en profiter qui attira le plus de recrues à l’Islam (22). Tout converti jouissait des avantages du Musulman, hier, étranger et ennemi, il devenait, par sa simple conversion, un égal et un frère :

« Sachez -a dit Mahomet, dans son dernier, sermon à La Mecque – sachez que vous êtes tous égaux entre vous et que vous faites une famille de frères. »

Cet esprit de solidarité est entretenu par la coutume du pèlerinage à La Mecque. Le devoir absolu, imposé au Croyant de visiter, au moins une fois dans sa vie, la Ville Sainte, a contribué dans la plus large mesure à maintenir dans l’Islam l’unité des croyances en même temps que le sentiment de la fraternité religieuse. Chaque année, autour du temple de la Kaâba, des représentants de toutes les fractions du monde musulman, depuis l’Inde jusqu’au Maroc, se rencontrent, se mélangent, vivent dans l’intimité, accomplissant côte à côte les mêmes rites, les mêmes pratiques et communiant dans le même idéal. Toute opinion divergente, toute hérésie naissante, sont aussitôt balayées par le grand souffle d’unité qui passe sur ces peuples prosternés dans l’adoration de la même idée. Aucune religion n’offre rien de comparable à ce pèlerinage à la ville qui, selon l’expression arabe, est le Nombril de la foi islamique.

La seconde conception originale du Prophète, c’est l’interdiction du martyre. Mahomet a souvent insisté sur ce point : le «Musulman ne doit pas souffrir pour ses croyances. S’il est le plus fort, il doit les imposer, mais s’il se trouve trop faible pour résister avec chance de succès, il doit se soumettre momentanément à toute loi étrangère qui lui est imposée par la violence. D’après un dogme fondamental de la législation islamique, le dogme de la contrainte, son impuissance enlève à sa conduite tout caractère blâmable (23). Obéir à une force non musulmane ou même contraire à l’Islam, ce n’est pas abjurer sa religion, c’est simplement éviter des souffrances inutiles. On cède en apparence, mais on conserve intactes, dans son cœur, sa foi et ses idées. Quelle que soit son attitude, le Musulman ne cesse jamais d’être Musulman : mais aussitôt que, la force qui rend la contrainte effective cesse, il doit se dérober immédiatement à la loi qui lui est imposée, sous peine d’encourir un châtiment éternel.

Par le dogme de la contrainte, le Musulman est à l’abri de toute violence. Quelles que soient les circonstances et les vicissitudes, sa conscience reste intacte. Il peut s’engager, sous la menace de la force, par les serments les plus solennels : ce sont paroles sans valeur. C’est, en somme, la théorie du chiffon de papier que les Allemands ont rendue célèbre. Le mérite du martyre disparaît, mais l’abjuration est impossible (24). Il en résulte que le cerveau du croyant est inattaquable, impénétrable, irrémédiablement fermé aux idées étrangères et c’est ce qui explique qu’à travers les siècles, le peuple musulman n’a consenti aucune concession au progrès et qu’il n’a rien abandonné de ses croyances.

C’est ce qui explique aussi le retour aux pratiques des ancêtres de tant de nos sujets algériens, officiers ou fonctionnaires, qui, après une carrière loyalement accomplie en apparence sous une domination étrangère, reviennent, lorsque les circonstances le leur permettent, à, leurs vieilles habitudes. Ils ont pu vivre au milieu de nous en donnant l’illusion d’adopter nos mœurs et nos conceptions, sans être atteints le moins du monde par nos idées. Malgré les concessions de façade aux habitudes du siècle ; ils conservent intacte cette foi robuste qui n’admet ni compromis, ni raisonnement et qui, naïvement, se complait dans son credo quia absurdum (25).

Mahomet n’avait certainement pas prévu une intransigeance poussée à ce degré, puisqu’il n’hésitait pas à emprunter aux autres croyances ce qu’il jugeait convenable. Comment l’Islam, contrairement à l’esprit du Koran, est-il donc devenu intolérant? C’est que le Koran n’agit plus sur les individus ; ce n’est plus lui qui dirige ou règle la conduite des fidèles.

Le Koran n’est pas, comme ou le croit généralement, le code civil et religieux des Musulmans. Il contient en puissance toute la législation islamique ; il constitue une sorte de quintessence des lois, mais il ne peut les remplacer. Il est la loi des Musulmans, comme le Pentateuque est la loi des Juifs et l’Evangile celle des Chrétiens. Les mêmes causes ayant produit les mêmes effets dans les trois religions, on voit, dès les premiers siècles de l’Eglise, les Conciles Chrétiens interdire l’interprétation des Evangiles et leur substituer comme code le corps du droit canonique ; de même, les Juifs substituent au Pentateuque le Talmud : de même, les Califes, successeurs de Mahomet, d’accord avec les docteurs de la Foi, interdisent toute explication du Koran, en dehors de ses quatre interprétations orthodoxes qui ont formé, depuis lors jusqu’à nos jours, le Corpus juris des nations musulmanes. Ce corps du droit, sanctionné par l’accord unanime des peuples et des princes, est la loi, loi d’autorité divine selon leur croyance comme le Koran dont elle est l’expression.

Ce travail fut accompli au deuxième siècle de l’Hégire, à une époque où l’Islam triomphant, disposant d’une force matérielle irrésistible, n’avait plus à ménager aucune autorité. Il dictait ses volontés à tous les peuples ; il les imposait par la violence. Les chefs des armées musulmanes se présentaient à l’infidèle avec cette formule :« Abjure ou meurs, abjure où sois esclave. »

Aussi, pour connaître la véritable doctrine de l’Islam, celle qui a exercé une influence sur les peuples musulmans, ce n’est pas dans le Koran qu’il faut la chercher, c’est dans les interprétations du Koran faites par les docteurs de la Foi. Ceux-ci ont fixé la doctrine, l’ont rendue définitive, immuable et, par conséquent, imperfectible. Et comme chez les Musulmans, c’est la loi d’inspiration religieuse qui régit tous les actes, il en est résulté qu’aucun progrès n’a pu: être accepté, même parmi ceux qui ne portent aucune atteinte à la Foi, comme par exemple dans l’ordre économique ou scientifique.

L’esprit des interprétateurs orthodoxes du Koran est totalement différent de celui de Mahomet. Le Prophète entendait s’approprier des autres peuples tout ce qui lui semblait capable de renforcer sa doctrine, de lui attirer adeptes. C’était une conception libérale qui aurait pu faire de l’Islam la religion universelle. Malheureusement les docteurs de la Foi ont rendu toute modification, toute adjonction impossible. Par eux, un fanatisme aveugle a remplacé, l’esprit libéral du Koran et a tué dans l’Islam tout germe de progrès.

L’immuabilité des institutions a fini par modeler les individus et la nation toute entière. C’est ce qui explique que les peuples musulmans sont restés et restent insensibles et même hostiles à la civilisation occidentale.

Le Croyant ne peut accepter sans abjurer une vérité de n’importe quelle nature, si elle n’est pas islamisée, c’est-à-dire s’il ne lui est pas démontré qu’elle s’appuie sur l’une des assises sacrées, jetées par Dieu et son, Prophète. Or, il n’est plus permis à personne dans l’Islam d’établir cette preuve ; il est donc impossible d’introduire dans la Loi et, par conséquent, dans la société, les modifications dictées par l’évolution des idées et les progrès de la science.

Pour comprendre cette «immobilisation » des peuples musulmans, il faudrait s’imaginer ce que serait devenu le monde chrétien si, aucune distinction n’étant établie entre le spirituel et le temporel, il était resté sous la discipline du droit canonique des premiers siècles; l’autonomie accordée à chacun des deux pouvoirs a permis au temporel d’évoluer selon le progrès, sans avoir à se rebeller contre le spirituel. Chez les Musulmans, cette distinction n’existe pas : la loi religieuse est, en même temps, la loi civile. Dieu est le Législateur: tous les actes du Croyant, quels qu’ils soient, dépendent de sa volonté, sont soumis à son jugement.

Cette conception a fait de l’Islam une société à gouvernement théocratique, comme les sociétés disparues de l’Egypte et de l’Orient.

Et il est de toute évidence qu’une pareille société, obstinément hostile à toute évolution, c’est-à-dire à tout progrès, ne peut que stagner hors des courants civilisateurs qui emportent l’humanité vers l’avenir.

Pour s’arracher à son immobilité, il lui faudrait renier sa foi; or, il n’apparaît pas que le Musulman, sous quelque latitude qu’il vive, y ait jamais songé sans horreur.

Dans le monde moderne, l’Islam se dresse comme une morne statue du Passé.

(1) CAUSSIN de PERCEVAL.- Essai sur l’Histoire des Arabes avant l’Islamisme.
(2) KORAN. – Chapitre II, vers. 59
(3) KORAN. – Chapitre IV. Vers. 169.
(4) KORAN. – Chapitre II. Vers. 254.
(5) KORAN. – Chapitre III. Vers. 3.
Chapitre XIX. Vers. 20.
(6) KORAN. – Chapitre IV. Vers. 157.
(7) KORAN. – Chapitre 65, 66, 76.
(8) KORAN. – Chapitre II. Vers. 23
Chapitre IV. Vers.25.
(9) KORAN. – Chapitre II, IV et X.
(10) KORAN. – Chapitre V, VI et XVI.
(11) Voir les biographies de missionnaires publiées par les Pères-Blancs de Maisson-Carrée : LE PÈRE
AUGUSTE ACHTE, par le P. G. Leblond et LE PÈRE SIMON LOURDEL, par l’Abbé Nicq.
(12) PALGRAVE.- Une année dans l’Arabie Centrale.
(13) KORAN. – Chapitre II, IV et XX.
(14) KORAN. – Chapitre II.
(15) KORAN. – Chapitre II.
(16) PELLISSIER de REYNAUD.- Les Annales Algériennes, T. 3. p. 483.
(17) KORAN. –Chapitre II et 42.
(18) KORAN. – Chapitre II, IV, V et VII.
(19) KORAN. – Chapitre IV.
(20) KORAN. – Chapitre 69, 75.
(21) CAUSSIN de PERCEVAL. – Ouvrage cité.
(22) DE CASTRIES. – L’Islam. P. 85.
SEIGNETTE. – Introduction à la traduction de Khalil.
(23) SAWAS-PACHA. – Etudes sur la théorie du Droit Musulman.
SNOUCK HURGRONJE. – Le Droit Musulman.
(24) DE CASTRIES. – L’Islam. P. 211.
(25) Louis RINN. – Marabouts et Khouan.

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