CHAPITRE IV (4)

Mahomet est un bédouin mekkois dégénéré.- Les circonstances en font un homme d’oppo­sition. – Sa jeunesse malheureuse et solitaire. – Chamelier et berger. – Son mariage avec Khadîdja. – Sa fortune. – Comment il conçut l’Islam. – L’Islam est une réaction contre la vie mekkoise. – Ses déboires à la Mecque. Il trahit sa tribu. – Son alliance avec les gens de Yathreb. – Sa fuite. – Ses débuts difficiles à Médine. – Comment il est amené à user de la force. – La cause principale de son succès l’appât du butin. – La prise de La Mecque. – Le triomphe du Prophète. – Sa mort . (*).

Connaissant le bédouin mekkois, c’est-à-dire le nomade transformé, par son séjour à La Mecque, par les grands voyages et par la richesse acquise dans le commerce des caravanes, il est possible de comprendre celui que Carlyle a appelé l’Homme Mahomet.

Mahomet, c’est un bédouin mekkois, mais un bédouin dégénéré et, en plus de cela, par suite de certaines circonstances, c’est, par rapport au milieu dans lequel il vivait, un homme d’opposition ; c’est un rebelle au seul sentiment de solidarité qui animait les Bédouins : l’esprit de tribu.

Mahomet a méconnu et desservi les intérêts de sa tribu et de sa ville natale. Sa propagande s’est exercée contre les Koreichites et les Mekkois,malgré eux, avec l’appui de leurs ennemis. Il est facile d’expliquer les raisons de son attitude.

Comparé aux riches personnages de La Mecque Mahomet était un indigent. Sa famille, les Hachems, jadis aisée, était tombée dans la misère au point de devenir la plus pauvre de la tribu de Koreich. Elle vivait de la garde du temple de la Kaaba, c’est-à-dire des libéralités des pèlerins (1). L’enfance de Mahomet fut pauvre et triste. A un père et à une mère débiles, anémiés par une vie sans activité et par les privations, il devait un tempérement maladif, d’une nervosité excessive. Impressionnable et taciturne, atteint de crises épileptiques, son caractère s’assombrit encore du fait de sa condition misérable. Aimant la solitude,  » toujours tourmenté par une inquiétude vague, pleurant et sanglotant comme une femme quand il était indisposé, manquant de courage, son caractère formait un bizarre contraste avec celui des Arabes, ces hommes robustes, énergiques et belliqueux, qui ne comprenaient rien à la rêverie et regardaient comme une faiblesse honteuse qu’un homme pleurât, fut-ce même sur la perte des objets de sa plus tendre affection  » (2).


(1) WEIL.- Le Prophète Mohammed.
(2) DOZY.- Ouvrage cité.

(*) Sur Mahomet, les ouvrages abondent :
ABOULAFIA.- La vie de Mahomet.
IBN-ISHAM.- Sirat-el-Résoul.
TABARI : Chronique.
GAGNIER : Vie de Mahomet.
PRIDEAUX-BOULAINVILIERS-TURPIN : Histoire de la vie de Mahomet. Histoire de l’Alcoran.

C’était un bédouin dégénéré, déformé par la vie sédentaire. Sa jeunesse fut une lutte contre la misère. Il perdit son père deux mois après sa naissance (570) et six ans plus tard, sa mère, Amina, une femme douce et maladive, sujette à des hallucinations (1). Dès son plus jeune âge, il connut l’âpre existence d’un orphelin sans ressources, dans un milieu où la puissance et la richesse seules donnaient des droits. Il souf­frit en silence de sa faiblesse, de sa pauvreté et du dédain avec lequel il était traité par les caravaniers enrichis de son entourage. Il se replia sur lui-même : son caractère s’aigrit et, dès ce moment, il dut éprouver quelque animo­sité contre les Mekkois.

A la mort de sa mère (576), il fut recueilli par son grand-père Abd-el-Mottaleb, bon vieillard qui n’eut pas le temps de l’entourer d’affection, puisqu’il mourut trois ans plus tard (579).

Le jeune Mahomet passa alors dans la famille de son oncle Abou-Taleb. Celui-ci, grand brasseur d’affaires, n’avait pas de temps à perdre en vaine sensiblerie. Homme d’action, il utilisa l’enfant comme il put ; il en fit un chamelier, et c’est dans ces conditions, qu’entre dix et quatorze ans, Mahomet fit plusieurs voyages en Syrie et dans les contrées voisines.

On prétend, sans aucune vraisemblance, qu’au cours de ces voyages, il fit connaissance d’un moine nestorien qui lui enseigna les doctrines chrétiennes (2). Mahomet était alors bien jeune pour profiter de pareilles leçons et il est probable qu’il eut plus tard de meilleures occasions de connaître les idées chrétiennes, en Arabie même, ou les adeptes du Galiléen étaient nombreux.

Au retour de ces voyages, Abou-Taleb, ayant rassemblé les tribus voisines de La Mecque pour repousser les Abyssins du Négus Ahrahah, Mahomet dut, pour la première fois, affronter, les dangers de la guerre. Impressionnable, nerveux et maladif, il ne put supporter la vue du champ de bataille ; il s’enfuit, et comme cette attitude le vouait aux risées de son entourage, il quitta le service de son oncle et ne revint pas à la Mecque (3) . Il dut, pour vivre, se faire berger ; le métier le plus pauvre, la condition la plus humble. Il avait vingt-cinq ans (595). II souffrait de cette situation humi­liante ; aussi accepta-t-il de suivre comme aide un marchand de toile, nommé Saïb. Les hasards du commerce conduisirent Saïb et son second à Hayacha, marché important au sud de La Mecque. Là, Mahomet, fit connaissance d’une riche veuve, Khadidja, qui se livrait au grand commerce caravanier. Il entra à son service, d’abord comme chamelier, puis comme gérant et enfin, comme associé (4).

Il la servit avec dévouement et reconnaissance, car il lui savait gré de l’avoir arraché à la misère. Khadidja avait quarante ans ; dans un pays où la beauté des femmes se fane précoce­ment, elle pouvait être considérée comme une personne âgée, mais toute passion n’était pas encore éteinte dans son coeur.

Comme tous les nerveux, Mahomet subissait l’influence du milieu et des circonstances. La pauvreté l’avait fait timide et taciturne ; la prospérité lui rendit l’assurance et la vie active, la vigueur.

Khadidja l’aima ; peut-être dernière passion d’une femme avant les renoncements de la vieillesse ; peut-être nécessité de s’adjoindre un second pour gérer sa fortune. Mahomet, qui avait connu la dure école de la misère, ne rejeta pas l’occasion de fortune qui s’offrait. Il épousa Khadidja. Il l’épousa plus par reconnaissance que par amour, peut-être aussi par intérêt.

Désormais, il était assuré de l’avenir. Il consacra sou énergie et son intelligence au développement de son entreprise commerciale. Pendant dix ans, il mena la vie rude et large des caravaniers. A trente-cinq ans, il était riche. C’était alors un fort gaillard, trempé par l’infor­tune, assoupli par l’expérience, instruit par les voyages et la fréquentation des hommes, confiant en son étoile, sûr de son intelligence et de son habileté. Son cousin Ali, fils d’Abou-Taleb, en a tracé un portrait vivant :  » Il était d’une taille moyenne ; sa tête était forte, sa barbe épaisse, ses pieds et ses mains rudes ; sa charpente osseuse annonçait la vigueur ; son visage était coloré. Il avait les cheveux noirs, les joues unies, le cou semblable à celui d’une urne d’argent  » (5).

De trente-cinq à quarante ans, Mahomet jouit de sa fortune, mais en homme simple, sans ostentation. Blessé jadis par la vie fastueuse des Mekkois, il se gardait de tomber dans le même travers (6). Il vivait d’ailleurs à l’écart de ses concitoyens et même des gens de sa tribu qu’il n’aimait pas parce qu’il les voyait à travers les souvenirs de son enfance malheureuse.

Ceux-ci, d’ailleurs, le tenaient en maigre estime ; ils l’avaient connu pauvre et ils lui en voulaient de sa fortune rapide, acquise en dehors d’eux, par un mariage avec une veuve âgée, marché ridicule dans un pays où l’orgueil du mâle exige des vierges à peine nubiles ; ils lui reprochaient sa défaillance sur le champ de bataille ; d’aucuns l’avaient vu pleurer comme une femme ; bref, ils le considéraient comme un être inférieur.

Mahomet vivait seul avec Khadidja, donnant libre cours à son tempérament contemplatif et rêveur. Il se retirait chaque année, pendant le mois sacré de Rhamadan, sur une montagne proche de La Mecque, le Mont Hira, où des cavernes offraient des abris naturels. Là, dans le recueillement du silence et de la solitude, il restait des journées entières à réfléchir. Il n’est pas impossible d’imaginer le fond de ses pensées. Il ne concevait pas, comme l’ont prétendu certains historiens, des rêves grandioses. L’Islam n’est pas sorti tout d’un coup de son cerveau, comme Minerve du cerveau de Jupiter. Il ne visait ni si haut, ni si loin et si la faible lueur qui scintillait dans un coin de son crâne est devenue par la suite une lumière éclatante, c’est grâce à des circonstances que ne prévoyait, ni ne pouvait prévoir le futur Prophète.

Dépourvu d’imagination comme la plupart des Bédouins, ce n’est pas à l’avenir que songeait Mahomet dans sa caverne du Mont Hira : c’est au passé et au présent. Il revivait sa jeunesse de misère, de privations et d’humiliations parmi les riches Mekkois, alors que, seul et pauvre, il devait, pour subsister, accepter les plus humbles occupations. Il songeait à l’orgueil insolent de ces caravaniers, enrichis grâce à leur audace et aussi grâce au renom dont jouissait parmi les tribus idolâtres le temple de la Kaaba, ce panthéon des divinités païennes. Il songeait à l’injustice de cette société barbare où les faibles étaient victimes des forts. Il songeait à l’abomination des luttes entre tribus, surtout à cette bataille malheureuse où il avait connu toutes les transes de la peur et ou il avait encouru la honte de fuir sous les yeux de ses concitoyens. Peut ­être se rappelait-il aussi quelques-unes des idées chères aux Fodhoul : le rapprochement des tribus par l’unité de croyances et par la pour­suite d’un but commun ; peut-être pensait-il aussi à la propagande des Juifs de Yathreb, en faveur d’un Dieu unique (7).

Un Dieu unique ! C’était la suppression des idoles de la Kaaba, c’était un coup porté à l’autorité de La Mecque. Cette idée lui souriait parce qu’elle servait sa rancune ; et par esprit d’opposition, il était prêt à caresser tous les pro­jets dont la réalisation pouvait nuire aux riches Mekkois: l’égalité des hommes, la condamna­tion de la vie licencieuse, l’abaissement des riches, le retour aux moeurs pures des premiers temps du monde, dont Juifs et Chrétiens van­taient les charmes d’après la Bible : ces aspira­tions généreuses qui, à toutes les époques, ont constitué l’idéal de ceux que la vie a meurtris.

Ces réflexions alternaient probablement avec des hallucinations, crises de son tempérament nerveux, crises fréquentes sous un climat débi­litant qui, aux heures chaudes du jour, frappe l’esprit d’une morne torpeur, sorte de demi-­sommeil propice aux rêves et aux visions.

Une autre idée devait hanter son esprit. Les Juifs, propageant les traditions messianiques, annonçaient la prochaine apparition d’un pro­phète qui rétablirait le règne de la justice. Ces traditions avaient trouvé quelque crédit parmi les Bédouins, surtout à Yathreb, et Mahomet, désireux de jouer un rôle, désireux surtout de se venger des humiliations subies jadis, fut peut-être amené, dans une heure d’hallucination, à se croire cet homme prédestiné, cet envoyé de Dieu. (8)

Un jour qu’il sortait d’une de ses extases, il en fit le récit à Khadidja : « Je dormais profondément lorsqu’un ange m’apparut en songe ; il tenait à la main une pièce d’étoffe de soie, cou­verte de caractères d’écriture ; il me la présenta en disant : lis. – Que lirai-je ? Lui demandai-je. Il m’enveloppa de cette étoffe et répéta : lis. – Je répétai ma demande : Que lirai-je ? – Il répondit : Au nom de Dieu qui a créé toute chose, qui a créé l’homme de sang coagulé, lis, par le nom de ton Seigneur qui est généreux; c’est lui qui a enseigné l’Ecriture ; il a appris à l’homme ce qu’il ne savait pas. – Je prononçai ces mots après l’ange et il s’éloigna. Je m’éveillai et je sortis pour aller sur le penchant de la montagne. Là j’entendis au-dessus de ma tète une voix qui disait : O Mohammed, tu es l’envoyé de Dieu et je suis Gabriel. Je levai mes yeux et j’aperçus l’ange. Je demeurai immobile, les regards fixés sur lui jusqu’à ce qu’il disparut. »

Khadidja accepta la foi nouvelle; le contraire aurait étonné; suivant les moeurs de l’époque, une femme ne pouvait pas penser autrement que son mari. Et puis Khadidja avait cinquante-cinq ans et elle aimait Mahomet.

Le second disciple du nouveau prophète fut Zaïd, son esclave; mais un esclave est bien obligé d’obéir à son maître. Le troisième disci­ple fut Ali, fil, d’Abou-Taleb, un jeune homme de seize ans, de tempérament enthousiaste et qui, par la suite, devait montrer un goût prononcé pour les aventures. Ali, c est le Don Quichotte de l’Islam.

Somme toute, ces trois conversions n’étaient pas de nature à entraîner la foule par leur exemple; néanmoins, Mahomet essaya de con­vaincre ses concitoyens. Sa propagande fut accueillie par des rires et des quolibets. Il ne se découragea pas. Après trois années d’efforts opiniâtres, il avait réussi à grouper autour de lui treize partisans, tous, sauf Ali, gens sans in­fluence et sans relations.

Voulant frapper un grand coup, il réunit chez lui, en un repas, quarante notables Koreichites et là, avec une belle ardeur, il leur exposa sa doctrine : Le culte des idoles n’est que men­songe ; les grossières statues de bois et de pierre du temple de la Kaaba ne sont que de vains simulacres, sans conscience et sans pouvoir. Il n’y a qu’un Dieu qui a créé le monde et les hommes. Lui, Mahomet, est le Prophète, l’Envoyé de ce Dieu unique. Voilà la vraie croyance, hors de laquelle tout n’est qu’erreur. Les gens de Koreich sont-ils prêts à soutenir cette doctrine? Si oui, leur salut est assuré; si non, ils connaîtront les tourments de la géhenne ardente.

Seul des assistants, Ali, obéissant à son tempérament généreux, se déclara prêt à défendre la nouvelle croyance. Les autres éclatèrent de rire et répondirent par des sarcasmes à la mise en demeure dont ils étaient l’objet.

L’aventure connue, les Mekkois se moquè­rent fort des prétentions du fils d’Abd’Allah, de cet ancien loqueteux qui devait sa fortune à son mariage avec une veuve décrépite et qui pleurait comme une femme à la moindre con­trariété. Un prophète, cet ancien berger ? Un envoyé de Dieu, ce couard qui s’enfuyait du champ de bataille? Allons donc ! On l’accabla de quolibets (9).

On s’indignait surtout de ce qu’il osait déni­grer les idoles et proclamer l’existence d’une autre divinité ; une pareille croyance aurait amené la ruine du temple de la Kaaba et com­promis la prospérité de la ville. La propager, c’était donc nuire à la collectivité ; c’était méconnaître les devoirs sacrés envers sa tribu; c’était se rebeller contre les usages établis ; c’était agir en ennemi.

Après avoir ri, on s’indigna ; après s’être moqué de ce rêveur, on le considéra comme un traître. Abou-Taleb qui, fidèle à l’esprit de famille, ne pouvait oublier que l’égaré était de son sang, essaya, par de sages paroles, de le détourner de son projet ridicule ; il lui conseilla, sinon d’abandonner ses idées, du moins de les garder pour lui. Mahomet pleura, mais refusa de renier ce qu’il considérait comme la vrai foi. Comprenant cependant qu’il ne convaincrait pas les Koreichites, il s’adressa aux étrangers qui fréquentaient La Mecque. Il trouva des auditeurs complaisants parmi les gens de Yathreb dont certains lui promirent même leur appui, et cela, pour deux raisons : d’abord parce que la propagande juive les avait habitués à l’idée d’un Dieu unique et à celle d’un prophète, envoyé par ce Dieu ; ensuite et surtout, parce que la croyance nouvelle déplaisait aux Mekkois et parce qu’elle portait atteinte au renom du temple de la Kaaba. Mahomet détesté à la Mecque, devenait un homme précieux pour Yathreb.

Ces pourparlers n’échappèrent pas aux Koreichites; ils attisèrent leur haine. Mahomet devint à leurs yeux un ennemi, traître aux devoirs les plus sacrés de solidarité familiale, un renégat qui abandonnait sa tribu pour pactiser avec ses pires ennemis. La foule s’ameutait contre ce misé­rable qui prétendait empêcher ses semblables de jouir librement de la vie; puis, les haines croissant, il fut dénoncé comme ennemi de la religion, comme un abominable sacrilège ; Il fût mis hors la loi avec ceux qui partageaient ses idées. Sans l’influence d’Abou-Taleb, il eut été tué. Il comprit le danger et s’enfuit. Pendant des mois, il vécu hors de la Mecque, dans les cavernes du Mont Hira, poursuivant sa propagande auprès des caravanes qui passaient à sa portée.

Pendant ce temps, Abou-Taleb, qui considérait son neveu comme un détraqué, usait de son autorité pour apaiser les colères. La tâche était difficile ; cependant, en 619, il obtint la levée de l’interdiction dont était frappé Mahomet. Celui ­ci put rentrer à La Mecque. Sur les conseils de son oncle, il se montra plus prudent ; mais Abou­Taleb mourut (619}, puis Khadidja (620). Demeuré seul, Mahomet poursuivit sa propa­gande ; mais convaincu qu’il n’avait rien à attendre des Mekkois, il s’aboucha avec les gens de Yathreb qui lui avaient fait des ouvertures (621). De longs pourparlers furent engagés. Le prophète hésitait : s’entendre avec Yathreb, c’était, à l’égard de La Mecque, la pire des tra­hisons; le désir du succès l’emporta et il finit par se décider au cours d’une réunion qui eut lieu sur le Mont Acaba (622).(10)

Les gens de Yathreb lui offraient leur appui et asile dans leur ville, mais ils posaient une condition qui révèle leurs mobiles : « Rappelé par ses concitoyens, Mahomet abandonnera-t-il ses alliés ? Jamais ! répondit Mahomet. Je vivrai et je mourrai avec vous. Votre sang est mon sang; votre ruine serait la mienne. Je suis, dès à présent, votre ami et l’ennemi de vos ennemis ».

C’était la formule de serment en usage lorsqu’on changeait de tribu. Mahomet venait de commettre le pire des crimes. En s’unissant aux gens de Yathreb, il venait de briser avec les Koreichites le lien du sang, un lien sacré que les Bédouins respectaient scrupuleusement.

Quand les Mekkois apprirent ce pacte, leur fureur ne connut plus de bornes ? Cette foi, rien ne protégeait plus Mahomet. Abou-Taleb était mort. Ils résolurent de se débarrasser du traître. Chacune des tribus Mekkoises ou alliées dési­gna un justicier : il y en eut quarante.

Mahomet n’était pas homme à braver ce danger; il s’enfuit avec ses partisans Zaïd, Ali, Abou-Bekr, son nouveau beau-père, Othman, son gendre et Omar. Ce fut l’Hégire (Septembre 622). Yathreb devint, de ce jour, la ville du Prophète, Medinet-en-Nebi, dont on a fait Médine. C’est de cette fuite à Médine que com­mence l’Islam. Mahomet a rompu avec les siens ; il s’est allié à leurs ennemis. Si les Médinois avaient refusé de l’accueillir, c’en était fait de la religion nouvelle ; elle serait restée le projet d’un songe creux. Mis à mort par les Mekkois, le prophète n’aurait pu réaliser son oeuvre. L’Islam doit donc sa naissance à l’hostilité de Médine contre La Mecque. Ses premières mani­festations furent d’ailleurs des actes d’hostilité contre cette ville et l’adhésion de Yathreb à la foi nouvelle fut inspirée plus par la politique que par la religion. Mahomet fut reçu à Médine avec sympathie, parce qu’il était l’ennemi de La Mecque, mais le premier moment d’enthou­siasme passé, cette population de boutiquiers et de laboureurs lui demanda de tenir ses pro­messes: En somme, ces gens là avaient traité une affaire. Ils voulaient ruiner la cité rivale pour hériter de sa prospérité.

Mahomet dut s’exécuter. Il construisit d’abord une mosquée. Au temple mekkois de la Kaaba, il opposait un temple médinois. Puis, il dut commencer les hostilités, bien qu’il ne fut guère partisan des combats. En se lançant dans les aventures guerrières, il obéissait à deux mobi­les : d’abord plaire aux Médinois et ensuite, s’arracher à une situation difficile.

Il était très discuté. Les Mekkois n’ayant pu se débarrasser de lui par le meurtre, tentaient de le discréditer. Ils avaient, à Médine même, des émissaires, chargés de saper son influence naissante, de le tourner en ridicule, de montrer que c’était un homme comme les autres, sujet aux mêmes faiblesses, soumis aux mêmes passions et surtout incapable de faire des mira­cles (11).

Mahomet était également combattu par les Juifs qui, le considérant comme un imposteur, refusaient de l’accepter comme le Prophète annoncé par les Ecritures.

Ses adversaires le pressaient de questions insidieuses. Ils lui demandaient de prouver la vérité de sa mission : Si le Dieu tout puissant était avec lui, que n’intervenait-il en sa faveur ?(12).

Ses partisans n’étaient pas moins gênants. A tout moment, ils lui demandaient conseil et il devait avoir sans cesse sur les lèvres des versets de son livre divin, pour indiquer les règles de conduite de la religion nouvelle. Ses moindres actes étaient contrôlés ; sa vie publique, com­mentée par tous, ne devait révéler aucune contradiction. Il devait aussi s’occuper d la direction de ses plus zélés disciples Ali, aïd, Abou-Bekr, Omar, Othman.

Pour échapper à ces difficultés, Mahomet se résolut à l’action. La guerre contentait à la fois, la soif de butin de ceux qui ne voyaient dans cette affaire qu’une occasion de pillage et la passion généreuse des vrais croyants, brûlant d’imposer leur foi aux incrédules. Les succès guerriers étaient d’ailleurs la seule preuve miraculeuse que le prophète pouvait offrir de la protection divine.

C’est dans ces conditions, qu’après bien des hésitations, il s’attaqua aux Mekkois. Ce fut un succès. A Beder (624), ses partisans battirent six cents Mekkois. Cette victoire affermit son prestige, mais elle eut l’inconvénient d’exciter l’ardeur et l’ambition des Médinois. Une seconde affaire permit aux Koreichites de prendre leur revanche (Mont Ohod).

Mahomet, pour plaire à son entourage et pour satisfaire son propre ressentiment, aurait volontiers continué la lutte contre La Mecque ; il avait une vengeance à tirer des insolents Koreichites qui l’avaient bafoué et chassé, mais l’insuccès d’Ohod révélait le danger d’une pareille entreprise : les Mekkois étaient des guerriers ; les Médinois, au contraire, n’étaient que des boutiquiers et des laboureurs. Poursuivre les hostilités contre de puissants ennemis, c’était risquer un échec irréparable. Il importait donc, pour ne pas abandonner toute action, de rechercher des adversaires moins redoutables; par exemple les tribus juives. C’est ainsi que furent attaqués successivement les Caïnoca, les Nadhi­rites, les Corzha, les Lalyan et les Mostelik. Ce furent de belles occasions de pillage. Les vaincus furent expulsés et leurs biens partagés entre les Musulmans. Ce butin inespéré enflamma le zèle des prosélytes et fut un appât auquel ne résistèrent pas les Bédouins. On peut dire que l’attrait du pillage fut le meilleur moyen de propagande de la religion nouvelle et qu’il lui valut plus de partisans que les discours du Prophète.

C’est dans l’exaltation de ces triomphes faciles que Mahomet, payant d’audace, envoya des messages comminatoires â Chosroës II, roi de Perse, à Héraclius, empereur de Byzance, au roi d’Abyssinie et au Gouverneur d’Egypte. Il ne risquait pas grand’chose, attendu que ces souverains se souciaient fort peu d’intervenir dans un pays dénué de ressources.

Les succès remportés n’avaient pas seulement aguerri les Médinois ; ils avaient groupé autour d’eux toutes les tribus guerrières, avides de butin. Mahomet put alors songer à s’attaquer à La Mecque. Son expédition, préparée en secret, réussit pleinement. Le 12 janvier 630, La Mecque tombait au pouvoir des Musulmans (13).

Ce jour-là, les Médinois s’étaient promis de faire payer cher à ces orgueilleux marchands leur insupportable mépris. « C’est aujourd’hui le jour du carnage, le jour où rien ne sera res­pecté », avait dit le chef des Khazradj. L’espoir des Médinois fut déçu. Mahomet ôta à ce chef son commandement et prescrivit à ses généraux d’user de la plus grande modération. Les Mekkois assistèrent en silence à la destruction des idoles de leur temple, véritable panthéon de l’Arabie, qui renfermait trois cent soixante divinités qu’adoraient autant de tribus, et, la rage au coeur ils reconnurent en Mahomet l’envoyé de Dieu, en se promettant intérieurement de se venger un jour de ces rustres, de ces juifs de Médine qui avaient eu l’audace de les vaincre (14).

Cependant, en gens habiles, ils surent dissi­muler leur colère ; ils essayèrent de gagner la confiance du prophète, de lui faire oublier le passé et de s’introduire dans tous les emplois importants. C’est ainsi qu’Abou-Sofian, l’indomptable Kereichite qui avait dirigé l’affaire d’Ohod contre Mahomet, se soumit, donna, comme secrétaire au prophète son fils Moawiah. Cet exemple de diplomatie adroite fut suivi par la plupart des notables Mekkois.

Sachant par expérience que, pour triompher, la lutte ouverte n’est pas le plus sûr moyen, ils se plièrent aux circonstances. Mais la rivalité entre Médine et La Mecque n’était pas éteinte. On la retrouvera. Elle domine toute l’histoire musulmane. De son côté, Mahomet, désireux d’accroître le nombre de ses partisans, n’abusa pas de la victoire. Il conserva à sa ville natale, contrairement aux désirs des Médinois, son importance religieuse. La Kaaba, panthéon des idoles, devint le temple du Dieu unique.

La prise de La Mecque consacrait le succès du prophète. Les rares tribus, restées hostiles ou indifférentes, se soumirent au cours des an­nées suivantes. Vers 632, presque toute l’Arabie était musulmane, sinon de coeur, du moins en apparence.

Pour affirmer son triomphe par une cérémo­nie propre à frapper les esprits, Mahomet fit un pèlerinage solennel à La Mecque (632). Plus de quarante mille Musulmans l’accompagnè­rent. Après les dévotions d’usage, dévotions païennes qu’il reprit pour le compte de l’Islam, il monta sur le Mont Arafat et harangua la foule. Il résuma les grandes lignes de la doctrine nouvelle, puis il s’écria ; « O mon Dieu, ai-je rempli ma mission ? » et toutes les voix répon­dirent : « Oui, tu l’as remplie !».

Revenu à Médine, il tomba gravement ma­lade ; il annonça lui-même, dans la mosquée, l’approche de sa mort ; il expira peu après dans les bras de son épouse favorite, Aïcha.

On se ferait une fausse idée de Mahomet, si on se le représentait comme une sorte de per­sonnage divin, entouré d’une atmosphère de ferveur, de respect et d’adoration Mahomet fut pour ses contemporains un chef de parti­sans, bien plus qu’un personnage religieux. II s’imposa par la force, plus que par la persuasion.

Il se peut que ses prédications aient exercé quelque influence sur les Bédouins grossiers et qu’elles leur soient apparues comme l’expres­sion de la volonté divine, mais il semble bien que son entourage immédiat ne prit pas au sérieux son rôle messianique.

Il y avait, dans soit entourage, des Mekkois sceptiques qui connaissaient la vie de Mahomet, sa généalogie, ses débuts modestes et difficiles, ses défaillances, et qui ne voyaient en lui qu’un parvenu favorisé par les circonstances.

Beaucoup de ces partisans, surtout ceux de la dernière heure, semblent avoir été guidés par le désir d’exploiter son influence, mais bien peu le considéraient comme un prophète.

Ce qui révèle leur scepticisme, c’est l’attitude de quelques-uns d’entre eux.

Son secrétaire, Abd-Allah, qui écrivait, sous sa dictée, les révélations divines, n’hésitait pas à en dénaturer le sens, afin de pouvoir s’en moquer avec ses amis. Il poussa si loin la plai­santerie, que Mahomet dut le chasser.

Il est notoire que l’une de ses épouses préférées, Aïcha, le trahit. Il en résulta un scandale que le prophète n’apaisa que par une déclaration, qu’il prétendit inspirée de Dieu, mais qui ne trompa personne. On sait qu’au cours d’une discussion, un certain Okba lui cracha au visage et faillit même l’étrangler. On sait aussi qu’une juive de Khaïbar, que Mahomet courtisait, tenta de l’empoisonner.

Ce sont là autant d’indices qui permettent de supposer que le prophète n’inspirait pas à ses contemporains les sentiments d’admiration et de respect dont on trouve l’expression dans les écrits postérieurs à sa mort.

Le mysticisme n’est entré dans l’Islam que plus tard, lorsque les Arabes, sortant de leur pays, se mêlèrent à d’autres peuples. Le Bédouin, dépourvu d’imagination, était incapable de créer une légende autour de Mahomet. Ce sont les étrangers islamisés, les Syriens, les Perses, les Egyptiens qui créèrent cette légende et qui, passant l’histoire du prophète au crible de leur imagination, l’ornèrent au point d’en faire une sorte de roman mystique.


(1) KASIMIRSKY.- Introduction à la traduction du Koran. P. VII.
(2) PRIDEAUX.- Vie de Mahomet.
(3) SPRENGER.- Vie et enseignement de Mahomet.
(4) ABOULFEDA.- Vie de Mahomet, Traduction Noël Devergers.
(5) ABOULFEDA.- Vie de Mahomet, Traduction Noël Devergers. P. 94.
(6) DE CASTRIES.- L’Islam p.49.
(7) WEIL.- Histoire des Peuples de L’Islam depuis Mohammed.
(8) BARTHELEMY SAINT HILAIRE.- Mahomet et le Coran.
(9) QOT’B EDDIN MOHAMMED EL-MEKKI.- Histoire de la Mecque.
(10) DELAPORTE.- La vie de Mahomet p.225.
(11) ABOULFEDA.- La vie de Mahomet.
(12) SEDILLOT.- Histoire des Arabes.
(13) GAGNIER.- Vie de Mahomet.
(14) DOZY.- Ouvrage cité, p.28.

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3 Réponses to “CHAPITRE IV (4)”

  1. Mohammad Says:

    d- h-st h-r n-chts z- s-g-n D-mmk-pf L- d-g-n-r- -c- c -st t- s-l- c-nn-rd Schr-b w-t-r d- -rr-cht k-n-n Dr-ck m-t d-n-m Sch-ß -rschl-ch

  2. Untel Says:

    -l f-t q- v-s -z h-nt- -n -cr-v-nt – -n p-bl-nt d-s b-l-rd-s-s q- n-nt r-n – -v-r -v-c l- r-l-t- -l f-t p-s q- l- r-nc-n- -t l- h-n- v-s p-ss- – f-ls-f-r l’h-st-r- j-st- l- r-sp-ct d- l- pr-pr-t- -nt-ll-ct-ll- -t l- r-g-r -c-d-m-q- d-vr-nt s-ff-r p-r q- v-s -z -n p- d’-th-q- S-z s-rs q- s-m- l- v-nt r-c-lt- l- t-mp-t-

  3. el Says:

    j- p-ns- q- b-n c-t -t-r – ch-rch- -n m-n p-r s- f-r- -nt-ndr- d- l- d-nc -l – d-c-d- d-nv-nt-r d-s h-st-r-s q- s-n -m-g-n-t-nl- – prm-t j- p-ns- q-n d-t p-s d-nn-r -n gr-nd -nt-r-t – c- q-l d-t p-rc- q- n-s -n t-nt q- cr-nt n-s r-c-nn-ss-ns b-n q- M-h-mm-d -st b-n l- m-ss-g-r d- d- -t n-tr- pr-ph-t- -t s- -n s-nt-r-ss- d-v-nt-g- – c- q-l d-t l-t-r d-v-ndr- pl-s c-l-br- -t s-n -bj-ct-f -lt-m- -l-rs -gn-r-ns l-

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