CHAPITRE XX (20)

La politique musulmane extérieure de la France. – Nous devons aider la Turquie. -Les enseignements du mouvement wahabite. – Dans le monde musulman, l’Arabe est un élément de désordre, le Turc un élément d’équilibre. L’Arabe est condamné à disparaître ; il sera remplacé par le Turc. – Politique de neutralité vis-à-vis des Arabes ; politique d’appui amical envers la Turquie. – Conclusion.

Le lent travail de dislocation du bloc musulman qui doit être à la base de notre politique nord-africaine, doit être aussi à la base de notre politique musulmane extérieure. L’Islam, c’est l’ennemi, non pas parce que c’est une doctrine religieuse différente de nos conceptions philosophiques, mais parce que c’est un obstacle à tout progrès, à toute évolution.

Nous devons donc éviter soigneusement d’accroître la force et le prestige des peuples qui pratiquent rigoureusement la doctrine islamique ; nous devons au contraire, appuyer ceux qui n’ont subi que légèrement l’empreinte de cette doctrine et dont la foi est dépourvue d’intransigeance.

Les Turcs sont les moins islamisés de tous les peuples musulmans.

Les Arabes d’Arabie, au contraire, sont ceux qui ont reçu la plus profonde empreinte. Cela se conçoit, puisque l’Islam n’est qu’une sécrétion du cerveau arabe, que la cristallisation dogmatique de la pensée arabe. Appuyer les Arabes, c’est donc contribuer à donner un nouveau lustre à l’Islam, c’est-à-dire à une conception politico-religieuse de fanatisme et de xénophobie.

A toutes les époques, il y a eu, dans l’Islam, une lutte acharnée entre la tendance arabe et la tendance des peuples non arabes, islamisés par force et qui cherchaient instinctivement à recouvrer leur liberté. Cette tendance du peuple arabe à retourner aux pures doctrines du plus rigide Islam s’est manifestée de nos jours par la révolution wahabite.

Palgrave, qui a pu étudier sur place le développement du mouvement wahabite, en a parfaitement saisi l’inspiration, le but et les conséquences. « Mohammed-ibn-Abd-el-Wahab résolut, dit-il, de consacrer le reste de ses jours au rétablissement du type primitif de l’islamisme ; car il avait la conviction que là était la voie droite, véritable, tracée par le ciel lui-même. Le coeur rempli de son dessein et fermement résolu à l’accomplir, il revint dans sa patrie, après avoir passé six années à Damas.

Une épidémie de choléra dévastant alors le Nedjed, il affirma que c’était un signe de la colère divine et que le meilleur remède pour combattre le fléau était un retour sincère à la ferveur des anciens jours. En conséquence, on institua un conseil de médeyites ou zélateurs. Jamais censeur romain, dans les meilleurs jours de la République, n’exerça une autorité plus absolue. Non seulement les zélateurs devaient dénoncer les coupables, mais ils pouvaient aussi, toutes les fois qu’ils le jugeraient à propos, appliquer eux-mêmes la peine prononcée. La nation entière fut mise, corps et biens, à leur merci, aucune autre limite que leur appréciation personnelle n’étant fixée pour l’amende et la bastonnade. Ne pas assister cinq fois par ,jour aux prières publiques, fumer, priser, mâcher du tabac, porter de la soie, ou de l’or, parler ou avoir de la lumière dans sa maison après l’office du soir, chanter, jouer de quelque instrument de musique, jurer par un autre nom que celui de Dieu : en un mot, tout ce qui semblait s’écarter de la lettre du Koran et du rigide commentaire de Mohammed-Abd-el-Wahab devint un crime sévèrement puni. Le rang ni la naissance ne furent une protection contre le zèle farouche des zélateurs et les vengeances politiques ou privées eurent un libre cours. En outre, le wahabisme, étant l’essence même du mahométisme, a pour conséquence naturelle la ruine. Systématiquement hostile au commerce, défavorable aux arts et à l’agriculture, il tue tout ce qu’il touche. Tandis que d’un côté, il s’engraisse de la substance des pays conquis, de l’autre, son aveugle fanatisme le pousse à faire une guerre insensée à tout ce qu’il lui plaît de flétrir sous le nom de luxe et de mollesse : il proscrit le tabac, la soie, la parure, et poursuit enfin de mille vexations le trafiquant peu orthodoxe qui préfère un vaisseau à une mosquée, des balles de marchandises au Koran..» (1)

Les observations recueillies impartialement par Palgrave nous font comprendre, d’une part, dans quel état de décrépitude tombent les peuples qui suivent aveuglément la doctrine coranique et, d’autre part, combien nous serions maladroits et imprudents si nous favorisions ces peuples.

Ce lut, depuis le début du XIX ème siècle, l’erreur commise par l’Angleterre. Ignorant la psychologie des peuples musulmans et ne jugeant que par les apparences, elle crut habile d’intriguer contre la Turquie avec les petits États arabes de l’Arabie. Elle ne réussit qu’à créer des foyers de fanatisme et de xénophobie.

Nous n’avons guère été plus sages. Abandonnant la politique prudente et avisée de la royauté qui tendait à une entente avec le Grand Turc, nous avons méconnu le rôle de l’Empire Ottoman ; nous avons même fini par le livrer à l’influence allemande et par le dresser contre nous, au moment où son concours nous eût servi, en appuyant les visées de peuples balkaniques peu dignes d’intérêt ou en contractant d’illusoires alliances avec des tribus arabes qui nous méprisent souverainement.

A notre point de vue particulier d’Etat ayant sous sa tutelle quatorze ou quinze millions de musulmans, nous n’avons aucun intérêt à protéger les fanatiques de l’Islam, ceux dont l’idéal est précisément de débarrasser leurs coreligionnaires de toute domination étrangère.

Ces fanatiques ne voient pas d’un oeil plus favorable la domination turque. Ils la subissent momentanément parce qu’ils ne sont pas en mesure de s’y soustraire, mais intérieurement, ils la maudissent. Pour eux, le sultan n’est pas le véritable Commandeur des Croyants ; ce n’est qu’un usurpateur, dont tout fidèle sincère doit souhaiter la ruine.

Leur sentiment s’explique : Le Commandeur des Croyants doit être un descendant du Prophète, c’est-à-dire, obligatoirement, un Arabe, un Koréichite ; or, le Sultan n’est même pas d’origine arabe et, par surcroît, c’est un musulman d’orthodoxie douteuse.

Les Turcs sont des tard venus dans l’Islam ; c’est en 1299 qu’Othman I, fils d’Orthogul, jeta les fondements de la puissance ottomane à la faveur du mouvement de nationalisme régional qui, dans toutes les provinces conquises par les Arabes, dressa contre l’envahisseur des dynasties autochtones. Grâce à leur nombre, les Turcs étendirent rapidement leur domination à toutes les fractions de l’Empire. A peine islamisés, ils passèrent du rang de sujets à celui de maîtres, de sorte qu’ils ne subirent que très légèrement la discipline de l’Islam. Comme ils furent constamment renforcés par les apports incessants des tribus de leur race, ils formèrent toujours un bloc assez compact pour échapper à l’influence du milieu et pour rester inaccessibles à la propagande arabe.

En réalité, leur influence se superposa l’influence arabe, si bien qu’à partir du XIV ème siècle on peut discerner dans l’empire musulman deux couches ethniques parfaitement distinctes : la couche turque à laquelle s’agglomérèrent tous les éléments hostiles aux Arabes et la couche arabe, formée des Arabes et des peuples arabisés.

Comme les Turcs détenaient la force matérielle, ils imposèrent leur conception dans les provinces directement soumises à leur pouvoir : Turquie d’Europe et Asie Mineure ; tandis que dans les autres provinces, notamment en Arabie, subsistait la pure mentalité arabe, avec son idéal koranique.

Le monde musulman actuel est donc divisé en deux fractions : Les Turcs, à peine islamisés, dépourvus d’ambition, désireux de vivre en paix, et les Arabes, pénétrés jusqu’aux moelles de la doctrine islamique, de la pensée mahométane et nourrissant l’espoir, dès que les circonstances le leur permettront, de rétablir, dans sa pureté primitive, le règne de l’Islam. Cet idéal est commun, non seulement aux Arabes, mais à tous les peuples fortement arabisés, Persans, Berbères, etc…

Ceci établi, il est de toute évidence que si le pouvoir exercé par les Turcs subissait une atteinte grave, ce serait au profit des Arabes, c’est-à-dire de l’élément fanatique. Il en résulterait un bouleversement du monde musulman, une explosion de fanatisme et de xénophobie.

Les Turcs constituent un élément d’équilibre ; ils opposent leur indolence aux aspirations fanatiques de l’Arabie et de la Perse ; ils forment un Etat tampon entre l’Europe et la fermentation asiatique. Tant qu’ils subsisteront nous n’aurons rien à craindre de l’Asie. S’ils disparaissaient, ils ne pourraient être remplacés que par des Européens ou des asiatiques ; dans l’un et l’autre cas, l’Europe serait en contact direct avec l’Asie ; il en résulterait nécessairement un conflit.

Nous avons donc intérêt à ménager les Turcs, à consolider leur pouvoir. Il n’est pas un peuple capable de les remplacer dans leur rôle, car pour agir sur les musulmans, il faut être musulman soi-même et pour modérer leurs aspirations fanatiques, il faut être un musulman superficiel. Les Turcs emplissent ces deux conditions ; ils sont seuls à les remplir. Certes, les musulmans rigides supportent leur discipline avec impatience ; mais ils n’admettraient jamais la discipline d’un peuple non musulman et les Arabes qui seraient qualifiés, selon la tradition orthodoxe, pour diriger l’empire musulman, ne feraient qu’attiser les haines et finiraient par déchaîner la guerre sainte.

Les Turcs ne sauraient porter ombrage à aucun peuple européen. Ils ne rêvent d’aucune acquisition territoriale ; contents de leur sort, ils ne désirent rien. Au surplus, ils sont incapables, par manque d’imagination et par indolence, de concevoir de vastes desseins. Enfin ils ne s’élèveront jamais, parmi les États civilisés, à une condition qui leur permette, à un moment quelconque, de nourrir de grandes ambitions. Leur culture est superficielle. Ce qu’ils ont copié de nos institutions n’est qu’une caricature ; en réalité, ils ont montré leur impuissance à s’élever au rang d’un grand peuple moderne et les organisations qu’ils nous ont empruntées ne peuvent fonctionner qu’avec le concours d’agents européens.

Donc, rien à craindre des ambitions turques. C’est un peuple de tout repos. Notre intérêt nous fait donc un devoir de le protéger, de le maintenir comme élément d’équilibre dans le monde musulman. Nous devons, par conséquent, éviter de nouer des intrigues avec ses ennemis, surtout avec les peuples arabes ou arabisés, qui sont, eux, absolument opposés à nos vues. Les Turcs sont et resteront des neutres. Les Arabes sont et resteront des ennemis irréductibles de la civilisation occidentale. Ils sont, non seulement doués d’une mentalité différente de la nôtre, mais ils sont, par surcroît, animés, au plus haut degré, dans leur enthousiasme intransigeant, de la volonté d’imposer aux autres cette mentalité qu’ils considèrent comme la plus haute expression du génie humain.

Rien à faire avec ces fanatiques. Ils se plieront momentanément aux circonstances, mais dès qu’ils seront en mesure de se révolter, ils considèreront la rébellion comme un devoir sacré. Aucune évolution à espérer d’eux. Ils sont irrémédiablement figés dans leur conception. Jugeant cette conception parfaite, ils n’accepteront jamais de la modifier. A leur égard, il n’est qu’une attitude politique : celle que nous avons préconisée à l’égard de l’Islam lui-même, c’est-à-dire la neutralité. Nous n’avons pas à combattre les Bédouins d’Arabie, parce que, à aucun point de vue et dans aucun ordre d’idées, nous n’avons rien à faire avec eux ; mais nous n’avons, sous aucun prétexte, ni à les aider, ni à les protéger. Laissons-les à leur vie, à leurs habitudes, à leurs traditions. Êtres inférieurs, menant; au milieu du monde civilisé, l’existence des barbares des époques les plus lointaines, ils sont condamnés à disparaître. D’autres races les absorberont ; les Turcs, notamment, s’installent peu à peu chez eux et comme les Turcs sont des paysans prolifiques et laborieux, ils, finiront par les absorber, comme ils ont absorbé les Grecs dans certaines provinces de la Turquie d’Europe.

C’est encore la meilleure solution que nous puissions imaginer, puisqu’elle aura pour conséquence de réduire, dans le monde musulman, l’élément de fanatisme et de lui substituer peu à peu l’élément d’équilibre que représente le peuple turc.

Bien entendu, nous ne parlons des Turcs que considérés en général et comme collectivité ethnique. Nous n’ignorons pas, qu’à certains moments, leurs dirigeants ont manifesté et manifestent encore, par intérêt politique, des tendances au fanatisme et à la xénophobie. Nous n’avons pas à encourager ces tendances qui sont comme la manifestation de l’influence arabe, mais, entre deux maux, nous devons choisir le moindre ; et il apparaît avec évidence que nous éprouverons toujours moins de difficultés à nous entendre avec les Turcs, qu’avec tout autre groupement musulman. Mais nous ne devons jamais oublier que toutes les fois que nous aurons à traiter avec des collectivités musulmanes, quelles qu’elles soient, elles seront toujours disposées, en dépit des apparences, à respecter la loi de la solidarité religieuse et que les intérêts qui pourront les diviser momentanément n’auront qu’une valeur très relative et ne seront, jamais un obstacle à leur union plus ou moins déguisée contre l’étranger. Le musulman, quel qu’il soit, subit l’étroite discipline de l’Islam. Il agit toujours conformément à l’intérêt supérieur de l’Islam. C’est dire qu’il ne sacrifiera jamais sincèrement une fraction quelconque du monde musulman à une puissance non musulmane.

Il serait donc parfaitement puéril de s’enthousiasmer pour les Turcs et de prendre fait et cause pour eux, contre une nation européenne. Agir ainsi serait s’exposer à être dupes. Car il est incontestable que, le péril passé, des musulmans ne sauront jamais gré à des chrétiens de les avoir secourus et qu’ils s’empresseront de les trahir si l’intérêt de l’Islam l’exige. Ce que nous avons dit des Turcs, n’est donc exact que pour ce qui a trait aux incidents qui peuvent se produire dans le monde musulman et non pour les conflits qui peuvent surgir entre Turcs et chrétiens. Dans ce dernier cas, nous devons toujours nous ranger du côté des peuples de notre civilisation.

Nous n’avons pu abréger cette étude comme nous l’aurions voulu, parce que l’histoire musulmane étant mal connue, nous avons dû, pour les besoins de notre démonstration, en résumer les événements essentiels, nécessaires à l’intelligence du sujet.

Nous voudrions extraire de cette étude les idées principales.

L’Islam est une doctrine de mort, parce que ne séparant pas le temporel du spirituel et soumettant à la loi dogmatique toutes les manifestations de l’activité, il interdit formellement toute transformation, toute évolution, tout progrès. Il condamne les croyants à vivre, à penser, à agir, comme vivaient, pensaient et agissaient les musulmans qui vivaient au deuxième siècle de l’Hégire, époque où furent définitivement fixées la loi islamique et son interprétation.

L’Islam, sécrétion du cerveau arabe, n’a pas été, dans l’histoire des peuples, un élément de civilisation, mais un véritable éteignoir. Les individus, soumis à la domination arabe, n’ont pu travailler pour la civilisation que dans la mesure où ils n’observaient pas les dogmes musulmans et ils tombèrent dans la barbarie arabe, dès qu’ils durent se soumettre complètement à ces dogmes.

Les peuples islamisés qui n’ont pas réussi à se délivrer de la tutelle musulmane ont été frappés de paralysie intellectuelle et de déchéance. Ils n’échapperont à cette condition inférieure que dans la mesure où ils parviendront à se soustraire à la loi musulmane.

Parmi ces peuples, les Berbères du Nord de l’Afrique semblent les plus aptes à s’arracher à cette tutelle. Ils ne sont arabisés que superficiellement ; ils possèdent un long passé latin ; ils ne sont plus soumis à la discipline d’un gouvernement musulman ; ils peuvent donc évoluer afin de rentrer, un jour, dans la famille latine. C’est, évidemment, une œuvre de longue haleine ; mais ce n’est pas une oeuvre au-dessus de nos forces. Nous devons l’entreprendre et la poursuivre par tous les moyens, si nous voulons faire de l’Afrique du Nord une province de mentalité et d’aspirations françaises.

(01) PALGRAVE. –Une année dans l’Arabie centrale.

 

FIN

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