CHAPITRE II (2)

Pour connaître et comprendre l’Islam et le musulman, il faut étudier le Désert.- Le Désert arabe.- Le Bédouin.- L’influence du Désert.- Le Nomadisme.- La vie dangereuse.- Guerrier et pillard.- Le fatalisme.- L’endurance.- L’insensibilité.- L’esprit d’indépendance.- L’anarchie sémite.- L’égoïsme.- L’organisation sociale : la Tribu.- L’orgueil sémite.- Sensualité.- Idéal.- Religion.- Manque l’imagination.- Les traits essentiels de la physionomie du Bédouin.

Pour connaître et comprendre le Musulman, il faut étudier l’Islam. Pour connaître et comprendre l’Islam, il faut étudier le Bédouin d’Arabie. Pour connaître et comprendre le bédouin, il faut étudier le Désert. Le milieu Désert explique la mentalité spéciale du bédouin, sa conception de l’existence, ses qualités et ses défauts. Il explique par conséquent l’Islam, sécrétion du cerveau arabe et il explique, en définitive, le Musulman, que l’islam a coulé dans son moule rigide.

Un immense plateau de rocaille, de sable et de basalte de 2.000 kilomètres de longueur sur une largeur moyenne de 800 kilomètres ; autour, une ceinture de montagne dont certains sommets atteignent 2.000 et 3.000 mètres ; entre cette haute barrière et la mer, une bande fertile de 80 à 100 kilomètres de largeur ; voilà, schématiquement tracé, l’aspect général de l’Arabie.(1)

(1) PALGRAVE.- Une année de voyage dans l’Arabie Centrale.
LARROQUEE- Voyage dans l’Arabie heureuse.
STRABON.- Liv. XVI.

Le plateau est réellement « le pays de l’épouvante et de la soif », comme l’appellent les Bédouins. Placé sous la zone chaude, soustrait à l’influence marine par un mur montagneux qui arrête les vents humides et précipite les pluies sur la bande du littoral, il offre toute les variétés de la nature désertique : désert de lave ou Harra, désert de pierres ou Hammada, désert de sable ou Nefoud, dunes mouvantes, désert gypseux, sebkhas dont la croûte saline s’effondre sous les pas.

L’ensemble est morne et farouche. Les molles ondulations qui reposent la vue dans les pays à climat normal où des siècles de culture ont façonné le sol, sont inconnues au désert. Tout y est disloqué, âpre, hérissé, hostile. Dans les régions basaltiques ou gréseuses, les roches sont taillées en arêtes coupantes. Les accidents de terrains sont brusques et roides, sans transition.

Qu’on imagine la chaîne des Alpes, enlisée par des alluvions jusqu’à cent ou cent cinquante mètres du sommet. On n’apercevrait plus qu’une série de dômes, de pitons, d’aiguilles, de roches écroulées, de colonnes dénudées, surgies brusquement du sol : tel est l’aspect du Harra dont le profil tourmenté évoque les formidables révolutions cosmiques.

Ailleurs, c’est le Hammada, la plaine stérile de pierres, vastes étendues luisantes et monochromes de roches nues, que le vent a récurées de toute terre végétale et que les températures extrêmes ont fait éclater en dalles et en esquilles. C’est un chaos monstrueux de pierres brisées ou la vie ne peut se développer.(1)

Ailleurs, c’est le Nefoud, la mer de sable à perte de vue, d’où émergent de hautes dunes ressemblant à de grandes vagues pétrifiées, avec leurs couloirs parallèles taillés par le vent qui les brasse inlassablement. Avec sa teinte d’un jaune uniforme, cette plaine stérile est d’une monotonie farouche. C’est le domaine de la mort. Elle brûle ou elle glace. La porosité du sable multipliant les surfaces d’absorption et de rayonnement, le sol s’échauffe le jour à un point tel qu’on ne peut s’y aventurer ; la nuit il perd presque instantanément cette chaleur et se couvre de gel.

Sous l’effet du vent qui s’engouffre dans les couloirs et, peut-être aussi de la dilatation, les dunes émettent des sons étranges qui augmentent l’horreur sauvage de la solitude. Elles ronflent littéralement comme une toupie métallique.

Certains voyageurs ont comparé ce bruit à celui d’une machine à battre.(2)

Ailleurs, ce sont de vastes étendues de gypse, d’une blancheur intolérable sous la lumière ardent du soleil. Ailleurs, encore, ce sont des sebkhas, anciennes mares salées qui se sont desséchées et à la surface desquelles le sel, mêlé au sable, forme une croûte trouée de fondrières.

Partout la terre végétale est très rare. Réduite par la sécheresse à l’état de poussière impalpable, elle est emportée par le vent et se précipite, sous l’action des pluies, dans les contrées plus humides.

Subissant dans la même période de vingt quatre heures des chaleurs torrides et des froids excessifs (+ 60 -7), balayé de vents brûlants ou glacés, mais toujours secs, le sol, quel que soit sa nature, est frappé de stérilité.

La végétation est rare au désert. Faute de pluie, elle ne peut s’alimenter que de l’eau de souterraine ; elle ne se développe donc que dans les cuvettes où la nappe aquifère est proche de la surface : quelques plantes rabougries dans les ravines, dans les oueds, dépressions allongées au fond desquelles, en creusant, on trouve un peu d’humidité, des armoises, des genêts, des plantes halophytes. Ca et là, dans les endroits abrités, quelques arbustes chétifs, acacias, tamaris, luttant éperdument contre l’ensablement.

Pas de rivières, pas de sources ; quelques rares puits, sans cesse comblés par les sables et que le voyageur assoiffé doit, chaque fois, nettoyer.

Au milieu de cette nature hostile, les agglomérations humaines sont impossibles ; la faim et la soif les décimeraient. Pas de villes, pas même de bourgades ; des familles faméliques, sans cesse préoccupées du souci de leur existence, errent dans ces étendues semées d’embûches.

Mais si, délaissant ces mornes solitudes, on franchit la barrière montagneuse qui les enclot, on tombe brusquement dans un pays merveilleux, La bande du littoral, arrosée par les vents marins, fertilisée par les oueds qui, aux jours d’orage, roulent en torrents des hauteurs, est, comparativement au plateau désertique, Une contrée d’abondance et de délices. Et cette bande s’élargit encore entre Médine et La Mecque par le plateau granitique du Nedjed, massif montagneux important qui reçoit des pluies et alimente des sources nombreuses.(3)

Là sont des puits qui ne tarissent pas ; là sont des oasis où, sous les palmiers, pousse un double, étage de végétation : arbres fruitiers, céréales et plantes à parfums. Là sont des pâturages oit prospèrent chevaux, chameaux et brebis.

Ce sont les pays heureux du Hedjaz, de 1’Assir, du Nedjed, du Yémen, du Hadramaout et de l’Oman, avec des villes populeuses : Médine et son port de Yambo, La Mecque et son port de Djeddah, Taïf, Sana, Terim, Mirbat, Mascate.

Mais l’attrait de ces régions fertiles n’a pas dépeuplé le désert. Le Bédouin lui est demeuré

fidèle et comme, à côté des tribus sédentaires moins actives et de vie plus douce, il représente l’homme d’action remuant et brutal, c’est, lui qui, finalement, a imposé à toute l’Arabie ses mœurs et sa mentalité. C’est donc lui qu’il importe d’étudier.

Pour le connaître, il n’est pas nécessaire de compulser l’Histoire. L’immobilité étant le caractère distinctif des peuplades arabes(4), le Bédouin n’a pas changé. Tel il était au temps où Mahomet l’arracha à l’idolâtrie, tel exactement nous le voyons décrit dans les récits de la Genèse relatifs à Ismaël ou à Joseph, ou bien figuré sur les bas-reliefs des palais de Ninive qui retracent clos scènes de la guerre d’Assurbanipal, tel il est aujourd’hui(5).

Le Désert; oblige l’individu à un genre de vie spéciale qui développe certaines facultés, certaines qualités, certains défauts.

L’existence y est difficile. Tout est danger c’est le pillard qui rôde autour de la tente et des troupeaux en méditant un coup de main ; c’est le vent hostile qui tarit le trou d’eau et ensable la maigre végétation; c’est le rival qui occupe le pâturage convoité ; c’est le sol qui se creuse de fondrières.

Le Désert impose une première condition d’existence : le nomadisme. Ce n’est pas pour son plaisir que le Bédouin voyage, c’est par nécessité. La culture étant impossible sur un sol stérile, dépourvu de terre végétale et d’humidité, l’homme est voué au métier de pasteur. Mais les pâturages, composés de plantes chétives, poussées dans des dépressions abritées des vents, sont éphémères et peu étendus. En quelques jours, la dent des troupeaux les épuise; il faut s’inquiéter d’en trouver d’autres: d’où la nécessité de se déplacer sans cesse. Le pâturage découvert, il faut s’en assurer la possession, contre des rivaux et, parfois, user de la violence. C’est une vie de fièvre et de bataille, une vie rude et dangereuse.

Le Bédouin mange rarement à sa faim ; il a tout à craindre de la nature et des hommes. Tel un fauve, il vit en état de perpétuelle alerte. Il compte surtout sur les rapines. Trop pauvre pour satisfaire ses désirs, dénué de ressources dans un pays disgracié, il est toujours prêt à saisir l’occasion qui s’offre.

Un chameau éloigné du troupeau lui procure un festin de viande. Un coup de main sur une caravane ou une tribu sédentaire lui fournit des dattes, des aromates et des femmes.

La pratique des armes, l’entraînement à la fatigue ont développé ses facultés guerrières, et comme ce sont ces dernières qui lui permettent de triompher des dangers de sa vie errante et de se procurer les seules satisfactions possibles au désert, il en est arrivé à les considérer comme un idéal.

Le pleutre et l’estropié sont voués au mépris et à la mort. L’estime du prochain est en rapport avec la crainte qu’on lui inspire. Pour mériter l’éloge des poètes et l’amour des femmes, il faut être un brillant cavalier, habile au maniement du glaive et de la lance.

Les femmes elles-mêmes ont pris quelque chose de l’esprit martial de leurs frères et de leurs époux(6). ‘Marchant à l’arrière-garde, elles soignent les blessés et encouragent les guerriers en récitant des vers d’une sauvage énergie : « Courage, disent-elles, défenseurs des femmes! Frappez du tranchant de vos glaives. Nous sommes les filles de l’Etoile du matin ; nos pieds foulent des coussins moelleux; nos cols sont ornés de perles, nos cheveux, parfumés de muse. Les braves qui font face à l’ennemi, nous les pressons dans nos bras; les lâches qui fuient, nous les délaissons et nous leur refusons: notre amour !(7)»

L’obligation de pourvoir lui-même à ses besoins rend le Bédouin actif ; il est patient à cause des souffrances qu’il endure ; il accepte l’inévitable sans vaines récriminations(8). Ce n’est pas l’Islam qui a créé le fatalisme, c’est le désert, et l’Islam n’a fait qu’adopter et que consacrer un état d’âme du nomade.

Sa vie aventureuse donne au Bédouin du courage, de l’audace et, sinon le mépris, du moins l’habitude de la mort. La nécessité le condamne à l’égoïsme. Le pâturage trop exigu ne saurait être partagé ; il le conserve pour lui et les siens ; de même, le point d’eau. Il tue les filles, causes de difficultés, et quelquefois les enfants mâles, lorsque sa famille .est trop nombreuse. Dur pour lui-même, il est dur aux autres. Faisant bon marché de sa vie, il compte pour rien celle du prochain. « Jamais seigneur parmi nous, dit un poète, n’est- mort dans sa couche. Sur la lame des épées coule notre sang et notre sang ne coule que sur la lame des épées.»(9)

«Nous nous sommes levés, dit un autre poète, et nos flèches sont parties, et le sang qui tachait nos vêtements nous parfumait mieux que la senteur du muse.»(10)

« Je fus créé de fer, s’écrie Antar, et de cœur encore plus résistant ; et j’ai bu le sang des ennemis dans le creux de leurs crânes et je n’en suis pas rassasié. »

A l’appui de cette insensibilité, on peut citer deux traits de la vie de Mahomet : Sept cents Juifs Coraïdites ayant été faits prisonniers, on les égorgea au bord de longues fosses, sous les yeux du Prophète ; et comme le soir tombait, il fit apporter des torches pour ne pas remettre .au lendemain la funèbre besogne.(11)

Plusieurs captifs arabes, pris à Beder, furent mis à mort. L’un d’eux demandant grâce, le Prophète lui dit: « Je remercie le Seigneur de ce qu’il réjouit mes yeux par ta mort. »Et comme le mourant demandait qui prendrait soin de son jeune enfant, Mahomet répondit : « Le feu de 1’enfer ! ».(12)

L’existence solitaire du Bédouin a développé son esprit d’indépendance. Dans le désert, l’individu, est libre ; il n’obéit à aucun gouvernement ; il échappe aux lois ; il ignore la hiérarchie. La seule règle, c’est le droit du plus fort.(13)

Parfois, lorsque leur indépendance était menacée par des peuples voisins : Romains, Perses, Abyssins, les tribus se groupèrent pour défendre leur liberté, mais le péril écarté, elles se dispersèrent aussitôt. Lorsque Abraha-el-Achram envahit le Hedjaz avec quarante mille Abyssins, et qu’il se disposait, après avoir réduit Tebala et Taïef, à pénétrer dans l’enceinte de La Mecque, les tribus voisines se réunirent sous le commandement d’Abd-el-Mottaleb ; mais l’ennemi repoussé, les tribus reprirent leur liberté.(14)

Cet esprit d’indépendance, ce développement exagéré de l’individualisme apparaissent à tout instant au cours de l’histoire arabe. Les Califes eurent à lutter sans cesse contre la turbulence des tribus, hostiles à tout gouvernement régulier, incapables de se plier à une discipline et ce sont leurs rivalités qui finirent par rompre l’unité de l’Empire eu ajoutant un élément de trouble à l’effort de dislocation des peuples soumis.

L’esprit d’anarchie est d’ailleurs un vice du Sémite(15). Dès que celui-ci domine quelque part, c’est le désordre et la révolution. L’Histoire Juive, celle de Carthage en fournissent do nombreux exemples et, plus près de nous, la crise d’autorité qui a bouleversé la Russie, a recruté ses chefs et ses théoriciens les plus autorisés dans l’élément juif.

Les agglomérations sont impossibles au désert faute de ressources ; toutefois, l’individu isolé serait trop faible pour lutter contre les dangers de la vie errante. Les Bédouins ont donc été amenés à se grouper en familles. C’est la base de leur organisation sociale.

La famille étendue est devenue la tribu, mais les individus de la même tribu ne vivent pas ensemble ; ils forment de petits groupes familiaux, unis par la solidarité de la naissance et des intérêts.

Tous les individus d’une tribu reconnaissent le même ancêtre commun ; c’est l’açabia, la solidarité congénitale, une forme élémentaire du patriotisme. C’est ainsi que les Koreich, auxquels appartenait Mahomet, faisaient remonter leur généalogie à Fihr-Koreich, d’origine perpétuellement ingénue, car il était considéré comme descendant d’Ismaël par Adnane, Modher, etc.(16) Les membres d’une même tribu sont, à la lettre, frères ; c’est d’ailleurs le nom que se donnent entre eux les hommes du même âge. Lorsqu’un vieillard s’adresse << un plus jeune, il lui dit : Fils de mon frère.

Aussi, le Bédouin est-il prêt à tout sacrifier à sa tribu. Pour sa gloire, pour sa prospérité, cet égoïste exposera son bien et sa vie : « Aimez votre tribu, dit un poète, car vous êtes attachés à elle par des liens- plus forts que ceux qui existent entre le mari et la femme. »(17)

Durant tout le cours de l’Histoire musulmane, partout où se trouvent des Arabes, en Syrie, en Espagne, en Afrique, on constate le dévouement de l’individu à sa tribu, en même temps que les rivalités entre tribus. Le dignitaire à qui le bon plaisir d’un Calife vient d’octroyer une haute charge s’empresse de servir les intérêts de sa tribu. Il soulève aussitôt la colère des autres qui intriguent jusqu’à ce qu’elles obtiennent sa disgrâce. Le jeu recommence avec un autre.

Le Bédouin vit pour lui et pour sa tribu ; hors de celle-ci, il n’a pas d’amis. Le prochain, e’est l’homme de la tribu, le parent. La fidélité à la parole donnée, l’honnêteté, la franchise ne concernent que les membres de la tribu, les contribules.(18)

Chaque tribu choisit comme chef le plus intelligent, le plus actif, le plus brave, c’est-à-dire le plus apte à la servir. C’est l’Amenokal targui(19); il est, nommé à l’élection, principe qui a présidé par la suite à la désignation des premiers Califes. Mais son autorité est ce qu’elle peut être avec des individus assoiffés d’indépendance; on écoute ses conseils ; on les suit quelquefois ; on ne lui obéit pas toujours.

La richesse n’est pas un titre à l’estime publique, d’abord parce qu’elle ne procure aucune jouissance particulière. A quoi sert d’être riche là où il n’y a rien? Le Bédouin qui possède dix chamelles est aussi heureux que celui qui en possède cent, puisque l’avantage qu’il en retire se limite au lait dont il se nourrit et à la toison dont il se vêt. Et puis, la richesse est instable. Représentée uniquement par les troupeaux, elle est à la merci d’une épizootie, d’une razzia. « Quand une tribu ennemie attaque la sienne et lui enlève tout ce qu’il possède, celui qui, hier, était riche, se trouve réduit tout à coup à la détresse. »(20)

Le poète a résumé d’un vers cette instabilité de la fortune :

La richesse vient le matin et s’en va le soir.

Mais, ruiné, le Bédouin ne se décourage pas. Il lui reste la force et l’audace ; dépouillé aujourd’hui, il se vengera demain sur son ennemi ou sur un autre.

Le Bédouin a, d’ailleurs, une haute opinion de sa personne : c’est un orgueilleux. L’orgueil est un défaut sémite. Le Sémite s’est toujours cru supérieur aux autres peuples ; l’élu de Dieu(21). c’est la raison de l’intransigeance religieuse du juif et du musulman. « Le Bédouin s’estime bien supérieur non seulement à son esclave, mais encore à tous les hommes d’une autre race ; il a la prétention d’avoir été pétri d’un autre limon que les autres créatures humaines. »(22)

Le Bédouin est sobre parce qu’il ne peut pas faire autrement. Au fond, c’est un sensuel. Dans ses courses aventureuses, sous le soleil ardent, à travers des contrées stériles, il apprécie la valeur des jouissances positives. Son idéal cet simple ; c’est celui de l’homme privé de tout : manger, boire, dormir. Ce cavalier errant aspire au repos sur des coussins moelleux ; ce perpétuel affamé désire des mets abondants et savoureux ; cet assoiffé convoite la fraîcheur des sources intarissables. Dans un pays où la beauté des femmes dure ce que vivent les roses, il rêve de femmes qui ne vieillissent point. Au bref, c’est un amateur de franches lippées, prêt à tout pour satisfaire ses désirs.(23)

A cinquante-trois ans, Mahomet s’éprit d’une fillette de huit ans : Aïcha. Elle parut si jeune, même aux yeux des Arabes, que le Prophète, malgré son prestige, dut attendre huit mois pour consommer son mariage(24); mais on s’imagine ce que put être pendant ces huit mois d’attente la cohabitation d’un vieillard passionné, avec une gamine.

Un jour, Mahomet remarque Zineb, femme de Zaïd, un jeune homme qu’il avait adopté. Comme il la désirait, Zaïd s’empressa de répudier Zineb que le Prophète épousa aussitôt, malgré les murmures hostiles de son entourage.(25)

En Syrie, en Espagne, en Egypte, pays d’abondance, les Arabes abandonnèrent très vite leurs habitudes de sobriété pour se livrer aux pires débauches.

Mahomet déclarait aimer trois choses par dessus tout : les parfums, les femmes et les fleurs. Ce pourrait être la devise du Bédouin ; c’est du moins, son idéal.Le Prophète s’en est souvenu. Son paradis, lieu de délices charnelles et de jouissances positives, est tel que le concevait nu nomade du désert.

Sans cesse absorbé par les soucis de son existence aventureuse, le Bédouin ne se préoccupe que des réalités immédiates. Il bataille pour vivre et se soucie peu de philosopher. C’est un réaliste et non un théoricien ; il agit et n’a pas le temps de penser. Ses facultés d’observation se sont développées au détriment de l’imagination et sans l’imagination, il n’y a pas de progrès possible. C’est ce qui explique la stagnation du Bédouin sur qui les siècles passent sans modifier ses habitudes.(26)

L’Arabe est, en effet, totalement dépourvu d’imagination ; l’opinion contraire s’est accréditée ; elle est à réviser. L’impétuosité de son naturel, la chaleur de ses passions, l’ardeur de ses désirs lui ont fait attribuer une imagination déréglée. Sa langue, pauvre en mots abstraits et qui ne peut exprimer et préciser une idée qu’à l’aide d’images et de comparaisons, a entretenu l’illusion. Cependant l’Arabe est l’être le moins imaginatif ; son cerveau est sec; ce n’est pas un philosophe ; aussi n’a-il, jamais manifesté une pensée originale, en religion pas plus qu’en. littérature.

Avant l’Islam, le Bédouin, sorti du culte du Totem, adorait des divinités personnifiant des corps célestes ou des phénomènes cosmiques : les étoiles, la foudre, le soleil ; mais il n’a jamais eu de mythologie. Chez les Grecs, les Indiens, les Scandinaves, les dieux ont un passé, une histoire : l’homme les a façonnés à son image ; il leur a donné ses passions, ses vertus, ses vices. Les divinités du Bédouin ne possèdent aucun caractère distinctif ; ce sont des dieux mornes ; on les redoute, mais on ne les connaît pas. Le panthéon arabe est peuplé de poupées sans vie dont la plupart furent, d’ailleurs, amenées du dehors, notamment de Syrie.(27)

Au surplus, le Bédouin respecte médiocrement ces idoles, il les trompe volontiers en leur sacrifiant une gazelle, quand il leur a promis une brebis et les injurie quand elles ne répondent pas à ses désirs. Quand Amrolcaïs partit pour venger le meurtre de son père sur les Beni -Asad, il s’arrêta dans le temple de l’idole Dhou’ el Kholosa, pour consulter le sort au moyen de trois flèches, appelées l’ordre, la défense, l’attente. Ayant tiré la défense, qui lui interdisait de se venger, il recommença : la défense sortit trois fois de suite. Alors brisant les flèches et jetant les morceaux à la tète de l’idole : « Misérable ! s’écria-t-il, si c’était ton père qui eut été tué, tu ne me défendrais pas de le venger!(28)

Même absence d’imagination dans la conception de l’Islam. Sa simplicité est à l’image du cerveau arabe. Ses dogmes sont empruntés à d’autres religions. Le principe de l’unité de Dieu est d’origine sabéenne ; de même la prière musulmane ; de même le jeûne du Ramadhan.(29)

Si la mosquée est sans ornements, ce n’est pas par dessein prémédité ; c’est parce que l’Arabe est incapable de l’orner ; elle est nue, comme le désert, nue comme le cerveau du Bédouin.

La conception arabe du Monde est empruntée aux Sabéens et aux Hébreux. Les sectes religieuses nées sous les derniers Califes, et dont les doctrines subtiles dénotent nue imagination débordante, sont d’inspiration indienne et égyptienne. Elles représentent précisément une réaction des peuples soumis contre la sécheresse et la pauvreté des dogmes musulmans et du génie arabe.

En littérature, même dénuement intellectuel, Les poètes arabes décrivent ce qu’ils voient et ce qu’ils éprouvent ; mais ils n’inventent rien ; s’il leur arrive parfois d’imaginer, leurs compatriotes les traitent de menteurs. L’aspiration vers l’infini, vers l’idéal leur est inconnue et ce qui, déjà dans les temps les plus reculés, importe le plus à leurs yeux, ce n’est pas l’invention c’est la justesse et l’élégance de l’expression, c’est la technique de l’art. L’invention est si rare dans la littérature arabe, que lorsque l’on y rencontre un poème ou un conte fantastique, on peut affirmer d’avance qu’une telle production n’est pas originale, que c’est une traduction. Ainsi, dans les Mille et une Nuits, tous les contes de fées sont d’origine persane ou indienne ; dans cet immense recueil, les seuls récits, vraiment arabes, ce sont les tableaux de mœurs , les anecdotes empruntées à la vie réelle.

Les Moallakat, les plus anciens monuments de la poésie anteislamique sont de pauvres rapsodies, copiées sur un modèle unique. Qui en lit une, connaît les autres. Le poète chante d’abord sa demeure abandonnée, la source où hommes et bêtes venaient se désaltérer, puis les charmes de sa maîtresse et enfin sa monture et ses armes.(30)

« Lorsque les Arabes, établis dans d’immenses provinces conquises à la pointe du sabre, se sont occupés de matières scientifiques, ils ont montré la même absence de puissance créatrice. Ils ont traduit et commenté les ouvrages des anciens ; ils ont enrichi certaines spécialités par des observations.patientes, exactes, minutieuses ; mais ils n’ont rien inventé ; on ne leur doit aucune idée grande et féconde. »(31)

De ce qui précède, on peut résumer en quelques traits essentiels la physionomie du Bédouin: C’est un nomade et un guerrier. Sans cesse préoccupé du souci de chercher sa subsistance et de défendre sa vie contre les hommes et contre la nature ; il mène une existence rude et dangereuse. Ses facultés de lutte et de résistance se sont développées : force physique, endurance, esprit d’observation.

La nécessité en a fait un pillard ; c’est un homme de proie ; il guette le gibier, comme il épie la caravane ou le douar du sédentaire. Comme un fauve, il vil des occasions qui se présentent.

Egoïste, son horizon social s’arrête à la tribu hors de laquelle il ne connaît ni ami, ni prochain. Réaliste, il n’a d’autre idéal que la satisfaction de ses besoins matériels : manger, boire, dormir.

N’ayant pas le temps de se recueillir et de penser, son cerveau s’est atrophié ; il agit au gré des circonstances par réflexe ; il est totalement dépourvu d’imagination et de faculté créatrice. En somme, un être simple, assez près de l’animalité primitive : un barbare.

Voilà l’homme qui a conçu l’Islam et qui, par la force, à coup de sabre, a taillé dans le monde l’Empire musulman.

(1) De LABORDE et LINNANT.- Voyage dans l’Arabie Pétrée.
(2) Le même phénomène a été observé dans le Sahara. Voir GAUTIER.- Le Sahara Algérien.
(3) Maurice TAMISIER – Voyage en Arabie.
(4) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne t.1, p.3
DELAPORTE. – La Vie de Mahomet, p.47.
LARROQUE. – Voyage dans l’Arabie heureuse, p. 109.
(5) LENORMAND – Histoire des peuples Orientaux VI p.422
STABON – Livre. V 1.
NOEL DES VERGERS – Histoire de l’Arabie.
(6) DOZY – Hist. Des Musulmans d’Espagne. T I 16 et 17.
PERRON – Les femmes Arabes avant l’Islamisme.
(7) CAUSSIN DE PERCEVAL – Essai sur l’Histoire des Arabes avant l’Islamisme- t. II p.281
(8) HERDER – Idées sur la philosophie de l’Histoire p. 423.
(9) EL SAMOUAL.
(10) SAFY IL DINE IL HOLLI.
(11) SAVARY. – Le Coran, p. 47.
(12) HAINES. – Islam a missionary religion, p.36.
(13) G. SALES. – Observations historiques et critiques sur le Mahométisme.
(14) SEDILLOT – Histoire des Arabes. t. I. p. 43.
(15) RENAN – Etudes d’histoire religieuses.
(16) SEIGNETTE – Traduction de Sidi Khelil p. 708.
(17) ABOU’ LABBAS MOHAMED, surnommé MOBARRED, cité par Ebn Khallikan, dans « La vie des hommes illustrés. »
(18) DOZY – Ouvrage cité p.40.
(19) PELLISSIER de REYNAUD – Annales Algériennes – t. III p. 429.
(20) BURKHARDT – Notes on THE BEDOUINS – p.40.
(21) DIDE – La fin des Religions. P.12.
(22) DOZY – Histoire des Musulmans d’Espagne – t. I p.8.
(23) PALGRAVE – Une année de voyage dans l’Arabie Centrale.
(24) ABOULFEDA. – Vie de Mahomet.
(25) CORAN. – SOURATE XXXIII
(26) DOZY – Essai sur l’Histoire de l’Islam.
(27) LENORMAND – p. 469.
FRESNEL. – Lettre sur l’histoire des Arabes avant l’islamisme.
(28) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne. – t. I p. 21.22.
(29) RENAN. – Etudes d’histoire religieuse.
(30) Voir la traduction des Moallacat par CAUSSIN de PERCEVAL.
(31) DOZY – Loc. cit. p. 13.14.
SEDILLOT – Histoire des Arabes. II p. 12, 19, 82.

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