CHAPITRE XIX (19)

Un projet de programme de politique africaine. – Principes généraux applicables à tous les territoires berbères soumis à notre influence : 1° Développer le peuplement français. – 2° Assurer et maintenir la prédominance des idées françaises. – 3° Neutralité absolue à l’égard de la religion musulmane. – 4° Acheminer les indigènes vers le statut français intégral. – 5° Améliorer la condition des indigènes ; les intéresser à notre œuvre. – 6° Aider au relèvement de la musulmane. 7° Gouverner avec la masse et non avec une minorité.

La critique est facile : elle ne vaut que si on l’appuie d’un projet d’action à substituer aux errements blâmés. Il convient donc d’établir, d’après les principes que cette étude a mis en lumière, un double programme politique dont on puisse s’inspirer pour fixer l’attitude de la France en présence des problèmes musulmans :

1° Un programme de politique africaine ;
2° Un programme de politique ottomane.

Programme de politique africaine

Il faut se garder des généralisations. C’est pour avoir trop généralisé, c’est pour n’avoir pas assez tenu compte des circonstances locales, que l’on a, tour à tour, appliqué à toutes nos possessions africaines, le même système considéré, dans l’enthousiasme de la mode du moment, comme une panacée universelle. Une chaussure unique ne saurait convenir à deux individus, fussent-ils de la même famille. On ne peut appliquer à toutes nos provinces musulmanes une politique rigoureusement identique, ni, à plus forte raison, la même formule de gouvernement.

Il faut un programme pour l’Algérie, où nous sommes chez nous, où, depuis près d’un siècle, nous avons exercé une action considérable, en développant le peuplement français et en organisant le pays d’après les conceptions économiques d’un peuple moderne.

Il faut un programme différent pour la Tunisie où nous sommes établis depuis moins longtemps, où nous avons été gênés et où nous sommes encore gênés dans notre action, soit par le système du Protectorat qui nous oblige à conserver un souverain musulman, soit par les engagements contractés envers les puissances étrangères, au moment de notre installation dans ce pays.

Il faut un autre programme pour le Maroc, où nous sommes encore en lutte pour la pacification des tribus.

Pour chacune de ces provinces de notre domaine africain, il convient d’adopter une attitude et une règle de conduite s’inspirant des circonstances et des nécessités locales ; il faut donc établir un programme assez souple pour laisser à l’initiative des représentants de la France le soin de régler les détails. Mais il est possible de fixer des principes généraux qui s’appliquent aux différents pays, qu’ils soient des possessions comme l’Algérie ou des protectorats comme la Tunisie et le Maroc.

Le but à atteindre, c’est la réalisation de la grande pensée de Bugeaud, reprise par PrévostParadol : la constitution d’une province française dans l’Afrique du Nord.

On ne peut réaliser ce projet que par une politique prudente mais obstinée d’assimilation. En Algérie, cette politique peut et doit être poursuivie immédiatement, puisque aucun obstacle ne s’y oppose. En Tunisie et au Maroc, où le peuplement français est encore très faible, il faut préparer la voie à cette politique, en ne considérant le protectorat que comme un régime provisoire.

Par quelles mesures pratiques parviendra-t-on à transformer l’Afrique du Nord en province française ? Comment obtiendra-t-on, non par une décision brutale et immédiate, mais par une lente et prudente évolution, l’assimilation des indigènes ?

En s’inspirant des grands principes de Bugeaud, modifiés suivant les leçons de l’expérience. Ces principes généraux, on peut les résumer en quelques brèves formules :

1° Développer sans relâche le peuplement français ;

2° Assurer et maintenir la prédominance des idées françaises ;

3° Neutralité absolue à l’égard de la religion musulmane ;

4° Acheminer les indigènes vers le statut français intégral ;

5° Améliorer la condition des indigènes. Les intéresser à notre oeuvre ;

6° Aider au relèvement de la musulmane ;

5° Gouverner avec la masse et non avec une minorité.

Il convient d’expliquer ces formules.

Le peuplement français. – Pour franciser l’Afrique du Nord, il faut développer inlassablement, par tous les moyens, le peuplement national, surtout le peuplement démocratique dont parlait Bugeaud.

Tout Français qui se fixe en Afrique est comme une racine de plus que la France enfonce dans le sol. Toute ferme française est un foyer de propagande et de civilisation. Dans ses relations quotidiennes avec les indigènes, le colon répand inconsciemment nos idées, développe notre influence, élargit le patrimoine moral de la nation. Comme l’a dit un fervent apôtre de la colonisation africaine, M. Jules Saurin : « Seuls, nos paysans, nos ouvriers, pourront rapprocher peu à peu de nous les douze millions d’indigènes dont nous devons être les guides et les éducateurs. Si nous nous contentons d’envoyer dans cette Afrique au climat tempéré et aux espaces vides quelques milliers de fonctionnaires, de marchands ou de grands propriétaires, notre race ne prend pas possession du sol. Les Italiens, les Espagnols forment des blocs compacts qui deviennent un grave danger ; les indigènes assimilés uniquement par l’école restent des Français de quatrième ou cinquième catégorie, ne faisant pas partie de la chair, du sang et des os de la nation française. Ce n’est que par une démocratie rurale et citadine puissante que nous ferons de toutes ces populations un bloc homogène, fortement uni à la mère patrie. C’est une loi historique incontestée que, dans tous pays tempéré, la domination politique appartient tôt ou tard à la race qui cultive le sol. Bulgares et Turcs sont venus en Europe et en Asie Mineure 2 ou 3000 ans après les Grecs ; ils sont bien plus puissants qu’eux, parce que les Grecs sont restes, à travers les siècles, un peuple de marchands et de marins, tandis que les Bulgares et les Turcs sont un Peuple de paysans, fortement enracinés dans le sol. L’Allemagne a été vaincue, parce qu’elle n’a pas su assimiler les Polonais, les Danois et les Alsaciens-Lorrains qu’elle avait incorporés dans son empire. On peut l’affirmer hautement, l’Afrique du Nord ne sera indissolublement unie à la mère patrie que si nous la peuplons de paysans français. Deux hommes de grande valeur, venus des points opposés de l’horizon Politique et connaissant admirablement ce pays dont ils ont gouverné durant plusieurs années la principale province d’Algérie, sont d’accord sur ce point. Il faut assurer la prédominance de l’élément français, autrement nous courons aux aventures, dit M. Jonnart. M. Lutaud est encore plus précis : Dix années de séjour et d’observation attentive en Algérie m’ont conduit à formuler le dilemme suivant : Si nous ne peuplons pas l’Afrique du Nord, nous ne la conserverons pas ».

Le problème est plus compliqué qu’on ne le pense. L’influence nationale ne peut s’exercer efficacement que si l’élément français est nombreux et que s’il est sans cesse alimenté, vivifié, renouvelé par un courant venu de la métropole. Il faut que les indigènes, accueillis dans notre milieu, y soient submergés par l’influence nationale, sinon ils n’évolueront pas ; pis encore, ils exerceront une influence à rebours sur nos nationaux, au point d’en modifier la mentalité.

Dans certains centres de colonisation, à population faible, les enfants des premiers colons ont tendance à se berbériser. Mais le danger n’est pas seulement du côté indigène; il est aussi du côté espagnol et italien. Notre oeuvre est double. Il faut, d’une part, que nous transformions en Français les Européens étrangers, établis dans l’Afrique du Nord ; cette transformation s’opère en quelque sorte automatiquement par l’école, la caserne et les mariages mixtes ; il faut, d’autre part, qu’à l’aide de ces néo-Français, agglutinés à notre élément national, nous absorbions peu à peu les indigènes, Mais une pareille opération serait dangereuse, si nous n’infusions pas, à tout instant, dans l’amalgame, du sang métropolitain, du pur sang français.

Il convient donc de ne négliger aucune occasion d’attirer nos nationaux en Afrique. Les moyens importent peu. Tous sont également bons suivant les circonstances. C’est, pour l’administration, une question de doigté et d’à-propos. Aussi, faudrait-il lui laisser toute la liberté d’initiative désirable et surtout se garder de limiter son effort par des formules trop précises. L’essentiel, c’est de créer une organisation assez souple pour pouvoir trancher tous les cas qui se présentent, encourager toutes les initiatives, utiliser tous les concours. A la tête de cette organisation, qui devra comporter des agences en France et dans la colonie, il faudra placer des hommes parfaitement au courant des questions africaines et conscients de l’importance de leur mission. Le futur colon devra trouver auprès d’eux non seulement les renseignements dont il aura besoin sur les terres disponibles, les emplois vacants, les professions à exercer, les commerces et les industries à entreprendre, mais aussi la bienveillante sollicitude qui encourage.

L’expérience du passé nous montre que le Français ne s’expatrie pas volontiers. La plupart des paysans de la métropole qui, depuis 1830, se sont installés sur la terre d’Afrique, y sont venus, soit pour se soustraire à un régime détesté, comme les Alsaciens-Lorrains après 1870, soit pour fuir la misère, comme les vignerons du sud de la France, au moment de la crise phylloxérique, soit pour chercher un sort meilleur, comme les immigrants de la Savoie, de la Corse ou des Hautes-Alpes. Les statistiques nous apprennent que ce sont les départements français les moins riches qui essaiment vers l’Algérie leur population laborieuse et pauvre, tant il est vrai qu’en matière de colonisation et de déplacement de groupes d’individus, les causes les plus agissantes sont avant tout d’ordre économique.

Bref, le Français ne s’expatrie que dans la certitude d’un sort meilleur. Il faut donc s’ingénier à lui offrir en Afrique le maximum d’avantages. Il est inadmissible que nous laissions aller au Canada des paysans de chez nous dont l’énergie et le labeur sont perdus pour la nation.

Il est surtout inadmissible que nous laissions, partir les fils de colons. Ils devraient être retenus par tous les moyens, parce qu’ils sont adaptés au pays et qu’ils possèdent toutes les chances de succès. Il y a, en Algérie, un certain nombre de centres de colonisation prospères. Ils sont prospères, parce que les colons y ont trouvé un milieu et des conditions favorables : terres fertiles, climat salubre. Ils sont donc tout indiqués pour devenir des pépinières de peuplement. La logique voudrait qu’on s’attachât à les développer, en donnant aux fils des premiers occupants des lots supplémentaires qui leur permettraient de s’y fixer, au lieu d’aller chercher fortune ailleurs.

Quant à l’établissement de nouveaux colons, le moyen le plus efficace, c’est la création de villages de colonisation. Il faut persister dans cette voie, sans s’inquiéter de quelques échecs. Si Sur cent villages créés, soixante réussissent, on n’aura perdu ni son temps, ni son argent.

Il faut aussi encourager les efforts individuels, faciliter par tous les moyens l’établissement des candidats colons, leur procurer les renseignements qui leur sont nécessaires, leur éviter les expériences coûteuses, leur accorder même certaines faveurs : dégrèvement des impôts pendant les années d’installation, diminution de la durée du service militaire. D’autres mesures pourraient également favoriser le recrutement : nombreux congés agricoles accordés aux militaires de la métropole servant en Afrique, pour leur permettre de travailler dans les fermes ; facilités spéciales accordées aux militaires et aux fonctionnaires retraités qui voudraient rester surplace, création de bureaux de placement centralisant les offres d’emploi, propagande faite sous toutes les formes dans les villages de la métropole, principalement par les instituteurs, que l’on pourrait intéresser à cette oeuvre par des subventions.

Il serait peut-être bon de reprendre, en les modernisant, les vieux projets de colonisation militaire de Bugeaud. L’idée est excellente et si elle n’a pas donné, à l’époque, les résultats attendus, c’est que les difficultés d’application étaient alors multiples : isolement des centres, insalubrité du climat, absence de voies de communication, hostilité des indigènes. Ces difficultés ont disparu et l’on conçoit très bien, aujourd’hui, la possibilité d’installer des villages peuplés de militaires, encore en service, mais qui se destineraient à la colonisation et à qui on pourrait accorder le traitement de faveur dont jouissent, par exemple, les gendarmes, notamment l’autorisation de se marier. Des volontaires choisis avec soin, parmi les paysans et les ouvriers spécialistes servant sous les drapeaux, fourniraient un précieux élément de peuplement.

Il serait aussi à souhaiter qu’on envoyât en France, pour y accomplir leur service militaire, les jeunes gens nés en Afrique, surtout les fils de naturalisés. Pendant leur séjour dans la métropole, ils acquerraient une mentalité plus française ; leur esprit s’élargirait, se développerait, s’imprègnerait du génie national et, à leur retour dans leur pays d’origine, ils seraient d’excellents propagandistes de nos idées.

Enfin, il est un moyen de peuplement ou plutôt de francisation, d’assimilation, qui petit répugner de prime abord à notre amour-propre national, mais qui, cependant, par les résultats qu’on peut en attendre, mérite d’être étudié sérieusement : c’est le mariage mixte. On a pu constater ce fait remarquable que toutes les fois qu’une Française est entrée dans une famille indigène, elle y a exercé une influence considérable, en imposant le plus souvent ses idées et en donnant aux enfants issus de l’union mixte une mentalité nettement française. Non seulement, elle n’est pas tombée au niveau de la femme berbère, mais encore elle a singulièrement élevé le niveau moral de son entourage. Elle a été, sans le savoir, par la seule puissance de son charme et de sa supériorité intellectuelle, un excellent moyen de civilisation.

Il serait donc à souhaiter que ces unions mixtes – nous ne parlons que du mariage de la femme française avec le Berbère, car le mariage entre femme berbère et Français n’a donné que de très mauvais résultats – fussent encouragées. Nous avons pu observer en différents endroits, notamment à Bône, des ménages mixtes : femme européenne, mari berbère. Dans presque tous, 70 sur 75, la femme chrétienne a imposé ses idées et ses croyances et les enfants issus de ces unions sont élevés dans la religion chrétienne.

Rappelons que le même fait a été observé au temps de la domination romaine. La femme chrétienne, qui entrait dans une famille berbère païenne, la convertissait à sa foi.

Il y a, en France, des milliers de jeunes filles condamnées au célibat; pourquoi n’essaierait-on pas d’utiliser en Afrique leurs aspirations maternelles ?

Bien entendu, il n’est nullement question de les livrer aux paysans mal dégrossis du bled, mais elles pourraient trouver une condition très acceptable auprès des artisans des villes, des fils de la bourgeoisie indigène et surtout auprès des fonctionnaires : instituteurs, employés des différentes administrations, officiers et sous-officiers, etc. Pour engager ces derniers à contracter des unions avec des Françaises, il suffirait de leur accorder un traitement privilégié.

La question capitale, c’est de peupler l’Afrique de Français, d’abord en développant le courant d’immigration de la métropole, puis en francisant les éléments européens, italiens et espagnols et, enfin, en assimilant peu à peu les Berbères. Rome a échoué dans cette tâche, parce qu’elle est allée trop vite en besogne, parce qu’elle accorda trop facilement le droit de cité aux tribus berbères, si bien que les citoyens romains furent submergés et qu’au lieu de latiniser les Berbères, ils en subirent l’influence au point de perdre les qualités de leur race. Nous réussirons, nous, là où Rome a échoué, si nous savons éviter ses fautes et si nous nous ingénions à développer le peuplement français et à n’accueillir les indigènes que dans la proportion où le mélange avec l’élément français laissera à celui-ci une incontestable supériorité d’influence.

La prédominance française. – Rome a échoué dans son oeuvre africaine parce qu’elle n’a pas su assurer la prédominance des idées latines, de l’idéal latin, des institutions latines, et parce qu’elle a laissé submerger ses nationaux par les Berbères, admis trop vite et en trop grand nombre à Jouir du droit de cité. Pour ne pas échouer, à notre tour, dans notre œuvre, nous devons veiller avant tout à la prédominance des idées françaises. Nous devons rester les directeurs de l’évolution du peuple Nord-Africain, les maîtres de ses destinées. Il faut que notre génie national imprègne de telle façon les cerveaux des individus, qu’ils soient amenés, sinon à concevoir avec la même netteté et à poursuivre le même idéal que nous, du moins à collaborer sans hostilité à la réalisation de cet idéal.

S’il en était autrement, si nous laissions dominer une autre mentalité, une autre conception politique et sociale, un autre idéal, une autre influence : italienne, espagnole ou berbère, nous verrions certainement, à brève échéance, l’Afrique du Nord s’isoler peu à peu de la France, jusqu’à se dresser finalement contre elle, dans une crise de séparatisme : ce serait la faillite de notre effort.

On l’a dit très justement, ce qui est en cause dans l’oeuvre que nous avons entreprise en Afrique, c’est le patrimoine moral et intellectuel de notre pays (1). Les destinées historiques de la France dans le monde seraient mises en péril si la France faisait, dans toute l’Afrique du Nord, une politique dont le but ne soit pas de la doubler en étendue et en nombre. La vie ou la mort de notre patrie, en tant que grande nation, est suspendue à la réussite ou à l’échec de la réalisation d’une France transméditerranéenne. Or, la France qui ne serait plus une grande nation, qui déserterait son rôle millénaire de conscience avancée de la civilisation moderne, qui ne pourrait plus, par sa richesse, sa force et sa généralité, son perpétuel rajeunissement, faire respecter ses idées et assurer leur règne ; cette France là, ses fils ni personne ne la reconnaîtraient plus.

Par quel moyen pourrons-nous assurer la prédominance française ?

D’abord, nous l’avons vu, par le peuplement français démocratique qui, selon la conception de Bugeaud, couvre le pays conquis comme d’un réseau indéchirable et oblige mécaniquement, par la multiplicité des contacts, les premiers occupants à entrer dans le mouvement économique moderne et dans le cadre de nos, idées nationales.

Puis, par l’instruction en langue française et l’éducation individuelle et sociale de ceux qu’il faut rapprocher de nous. Il faut répandre la langue française, l’imposer partout. Elle est le véhicule de nos idées, l’expression de notre génie, de notre idéal. Un homme qui parle notre langue est plus près de nous, nous estime d’avantage, est plus à même de comprendre nos vues et de les adopter. C’est par l’enseignement donné à l’école que nous transformerons en bons Français les fils des naturalisés européens ; c’est par le même moyen que nous rapprocherons de nous les indigènes, que nous les élèverons jusqu’à nous. L’oeuvre sera longue ; il faudra plusieurs dizaines d’années pour l’accomplir, peut-être un siècle, peut-être plus, mais un Etat n’est pas obligé de fixer à son effort les buts limités qui s’imposent à un individu.

L’armée pourrait être également une excellente école de civilisation. Il serait habile d’envoyer en France les régiments de tirailleurs. Les soldats berbères échapperaient ainsi, pendant quelques années, à l’influence du milieu africain, surtout du milieu musulman ; ils entreraient en contact plus intime avec nos idées, avec notre civilisation. D’aucuns, à leur libération, pourraient songer à s’établir en France, à s’y marier ; il faudrait les y encourager.

Ceux-là seraient définitivement gagnés à notre cause et leurs enfants seraient Français.

Enfin, il faut donner à nos fonctionnaires chargés d’administrer les indigènes le maximum d’autorité et de pouvoirs.

C’est par l’autorité qu’ils détiennent qu’ils peuvent exercer une influence utile. Parmi des populations, dont certaines fractions ne subissent notre tutelle que parce qu’elles ne sont pas libres de la combattre, ils représentent le gouvernement, c’est-à-dire la France. Leur rôle est complexe et délicat. Ils doivent imposer le respect de nos institutions, répandre nos idées civilisatrices, éliminer peu à peu les préjugés de haine en déjouant les intrigues des fauteurs de troubles, politiques ou religieux, prouver l’heureuse influence de notre administration et lui gagner des sympathies, en assurant la sécurité des gens paisibles, en combattant les abus, en réprimant les actes de banditisme et en traitant les individus, riches ou pauvres, avec un égal souci de justice et d’impartialité.

Une pareille tâche exige une connaissance profonde de la mentalité indigène, un esprit droit et ferme, du sang-froid, du tact et du doigté ; mais elle ne peut être accomplie efficacement par nos agents que s’ils possèdent un ascendant moral sur les populations et des pouvoirs disciplinaires leur permettant d’intervenir énergiquement et rapidement dans toutes les affaires qui se présentent.

Il faudrait exiger de nos fonctionnaires qu’ils vécussent en contact plus intime avec les indigènes. C’est, par exemple, un non sens, au point de vue de la diffusion des idées françaises, que d’installer les bureaux des communes mixtes dans des villes importantes. Ces bureaux, foyers de civilisation française, de propagande française, devraient toujours être maintenus dans le bled, au milieu des indigènes. Il se forme autour du bordj de l’administrateur un petit village composé de fonctionnaires français et indigènes: médecin de colonisation, architecte-voyer, percepteur, postier, instituteur, khodja, cheikhs, etc., de commerçants et de colons français. A la faveur de la promiscuité, il s’établit, entre Français et indigènes, des relations étroites, intimes, qui finissent par exercer une influence considérable sur la mentalité du Berbère, par le dégrossir, par le civiliser.

Nous avons vu dans des centres minuscules, comme Laverdure, des femmes indigènes, parlant très correctement le français, se liant avec les femmes françaises, leur rendant visite, échangeant avec elles de menus services et s’affinant à leur contact. Les hommes subissaient l’influence du milieu, au point de renoncer à la polygamie. Les enfants se francisaient. Une première étape vers l’assimilation s’accomplissait. On pourrait, dans le même but, grouper en un petit hameau les gardes forestiers d’une même région, de façon à créer un îlot de civilisation, autour duquel les indigènes viendraient peu à peu s’installer.

Il faut aussi que, dans toutes les organisations administratives et même politiques, nous conservions la direction effective, une direction qui ne puisse jamais être mise en échec ou méconnue. C’est ainsi qu’en ce qui concerne l’organisation communale, il faut se garder d’accorder une trop large place à l’élément indigène.

Bugeaud avait très sagement institué, en Algérie, un bureau des Affaires indigènes départementales qui s’occupait de l’administration des Berbères. Cet organisme de freinage et d’arbitrage, nécessaire tant qu’on se trouve en présence de mineurs sociaux et politiques, déchargeait les maires du souci des questions indigènes. Napoléon III supprima cet organisme et remit aux maires français l’administration directe des indigènes; puis il accrut du quart au tiers le nombre des conseillers municipaux indigènes, diminuant ainsi le pouvoir de décision de l’élément français. L’inconvénient était minime, parce que le maire et les adjoints étaient nommés par l’empereur. Mais la troisième République aggrava la situation par le décret du 12 octobre 1871 qui accorda aux conseillers municipaux l’élection des maires et des adjoints. « On eut le spectacle paradoxal de sujets, de mineurs politiques, exerçant un droit de souveraineté nationale, de mandants déléguant des droits qu’ils n’avaient pas, qu’ils ne pourraient à priori et par définition jamais exercer ».

Après une courte expérience qui en révéla les inconvénients, ce droit anormal fut retiré le 7 avril 1884. Il a été rétabli, depuis, par la loi Jonnart, du 4 février 1919. C’est une faute. En cas de division des conseillers français, ce sont les indigènes qui les départagent et le maire, obligé de compter avec eux, perd sa liberté d’action.

Dans l’intérêt même des indigènes, dans l’intérêt de leur évolution, il faut que l’influence de l’élément français reste prépondérante, sinon notre effort de civilisation est frappé de paralysie et notre oeuvre menacée d’échec.

Neutralité nécessaire à l’égard de l’Islam. L’Islam est incontestablement un obstacle à la civilisation. On l’a vu au cours de cette étude, partout où il a dominé, il a tué la civilisation; il a paralysé tout effort vers le progrès ; il a cristallisé les peuples dans la barbarie et il a dressé autour d’eux une telle barrière de préjugés et de foi intransigeante, qu’ils se sont trouvés tout à coup comme isolés du reste du monde.

En ce qui concerne plus particulièrement les Berbères africains, l’Islam en recouvrant de son manteau éclatant leur paganisme et leur christianisme antiques, les a figés dans leurs vieux préjugés et a donné à leur rêve religieux du passé un point d’appui dans cet autre rêve politique du présent qui s’appelle le panislamisme.

Il a renforcé leur xénophobie en les maintenant dans l’ignorance radicale des nécessités du monde moderne et en avivant, par les excitations d’une doctrine fanatique et les espoirs qu’ont fait naître les projets ambitieux de la Jeune Turquie, cet esprit d’indépendance et d’anarchie qui, à toutes les époques de leur histoire, les a dressés contre toute discipline d’un gouvernement régulier.

L’Islam est donc un mur infranchissable qui s’oppose à toute évolution, à toute amélioration, à tout progrès. Protéger l’Islam, c’est maintenir le mur ; c’est respecter l’obstacle ; c’est commettre une erreur.

« Que nous la commettions, et de propos délibéré, a dit M. René Bazin, (2) il est inutile d’en donner des exemples ; ils abondent, et le mufti hanéfite d’Alger pouvait raisonnablement dire à un de mes amis : « Notre culte est le seul qui soit reconnu par l’Etat français ». Or, l’histoire de quatorze siècles, l’expérience quotidienne de tous ceux qui habitent parmi les populations musulmanes, nous apprennent que l’animosité contre le chrétien est, en fait, développée par l’enseignement de la loi coranique. Un des hommes qui font autorité en ces questions, le Hollandais Snouck Hurgronje, disait naguère (1911), dans une de ses célèbres conférences à l’Académie des administrateurs pour les Indes néerlandaises : « D’après la lettre et l’esprit de la loi sacrée (des musulmans), c’est dans les mesures violentes qu’il faut chercher le moyen par excellence de propager la foi. Cette foi considère tous les non-croyants comme des ennemis d’Allah. Un petit groupe de mahométans se montre actuellement, il est vrai, partisan de l’adaptation de l’Islam aux conceptions modernes, mais ils représentent aussi peu la religion dont ils sont les adeptes par naissance, que les réformistes celle de l’église catholique. On ne trouve pas de divergence, à ce sujet, entre les savants légistes des différentes écoles, aux époques successives ». Nous pouvons conclure de là, ajoute M. René Bazin, que tout acte de la puissance publique qui tend à développer l’enseignement du Coran est fait contre nous mêmes ».

Mais nous tomberions dans une erreur non moins grave, si nous combattions l’Islam, si nous entreprenions contre lui une nouvelle croisade. Nous ne ferions que donner un aliment et un excitant au fanatisme de nos sujets; nous éveillerions leur susceptibilité religieuse ; nous les pousserions à la révolte ; ce serait une folie.

Mais sans combattre l’Islam, nous pouvons éviter de le protéger, nous pouvons rester neutres, indifférents, en laissant au temps le soin de le désagréger et aux idées occidentales, la possibilité d’accomplir sur les cerveaux berbères un lent travail de goutte d’eau : en somme, en pratiquant à son égard une politique négative analogue à celle qui nous a permis de transformer la France, de fille aînée de l’église catholique en France républicaine.

Une mosquée s’écroule, ne cherchons pas à la relever ; abandonnons ce soin aux fidèles et comme leur indolence les éloigne de tout effort, ils se résigneront à sa ruine.

Surtout, ne prenons pas l’initiative d’en construire de nouvelles, dans l’espoir de nous attirer les sympathies de nos protégés. Ils ne nous en sauront aucun gré et nous aurons fourni un point d’appui de plus à leur foi. Autant vaudrait distribuer des amulettes aux nègres de l’Afrique équatoriale ou dresser des fétiches sur les places, de leurs villages.

Ce que nous disons des mosquées, s’applique aussi bien aux différentes institutions musulmanes. Ne nous occupons pas d’elles ; laissonsles tomber en ruines par l’effet de leur impuissance à se rajeunir, à évoluer suivant les nécessités modernes. Ne cherchons pas, non plus, à encourager l’enseignement de la langue arabe et, notamment, l’enseignement religieux. Notre zèle intempestif à réorganiser la vieille Université de l’Olivier a créé, en Tunisie, une classe de lettrés dont la mentalité est à peu près celle d’un auditeur de Saint-Thomas d’Aquin et dont l’hostilité a provoqué l’éclosion d’un dangereux foyer de nationalisme religieux. La langue est le meilleur véhicule des traditions et des préjugés. Si nos Berbères oubliaient la langue arabe littérale, ils oublieraient également la foi musulmane ou, du moins, ils perdraient le souvenir de ses prescriptions intransigeantes. Leurs croyances ne s’appuyant plus sur des textes précis, se chargeraient d’apports nouveaux, se moderniseraient et comme la religion qu’ils pratiquent est déjà peu conforme à la pure doctrine islamique, elle ne tarderait pas à s’en écarter complètement. Nous n’avons pas à empêcher l’étude de l’arabe ; ce serait une mesure de persécution incompatible avec nos principes de liberté ; mais nous n’avons pas à l’encourager en créant ou en subventionnant des écoles spéciales. Nous ne subventionnons pas les écoles religieuses en France ; pourquoi agirions-nous autrement à l’égard de l’Islam ?

De même, sans l’interdire, nous n’avons pas à encourager le pèlerinage à La Mecque. La ville sainte est un foyer de fanatisme. C’est là que se nouent les intrigues contre l’étranger. Des agents religieux y prêchent la guerre sainte et si leur action est purement verbale, elle n’en est pas moins dangereuse, car elle réveille l’ardeur fanatique des pèlerins qui, à leur retour chez eux, dans l’enthousiasme de leur zèle, se font les propagandistes de la xénophobie musulmane.

D’une façon générale, pour tout ce qui concerne le dogme, laissons aux fidèles le soin d’y pourvoir ; ne nous substituons pas à eux ; n’allons pas au devant de leurs désirs. Observons une neutralité bienveillante. L’absence de tout esprit d’initiative chez nos protégés, leur indolence, leur apathie feront plus que n’importe quelle mesure prohibitive pour la disparition des institutions islamiques qui sont autant d’obstacles à la civilisation.

N’oublions pas cette parole profonde de Louis Veuillot, le grand polémiste catholique, qui fut, en 1842, secrétaire du Maréchal Bugeaud et qui eut l’occasion, en cette qualité, d’observer les indigènes et de s’entretenir avec les plus instruits d’entre eux : « Ce n’est point en nous faisant musulmans que nous gagnerons l’affection des indigènes, mais en nous montrant chrétiens et en leur faisant du bien comme chrétiens ». (3)

L’évolution des Berbères vers le statut français. – L’oeuvre que nous avons entreprise dans l’Afrique du Nord, c’est l’assimilation des indigènes, leur francisation. Il s’agit donc de faire évoluer les Berbères vers le statut français intégral. Il faut les arracher à leur barbarie, à leurs préjugés, à leur foi intransigeante, pour les élever lentement, prudemment jusqu’à nous, afin, de pouvoir, un jour, au fur et à mesure qu’ils en seront dignes, les admettre dans la grande famille française.

Il convient, dans ce but, d’utiliser tous les moyens propres à les rapprocher de nous, à les plier à nos habitudes, à les orienter vers notre civilisation. Comme l’a dit Bugeaud : « Cette oeuvre est grande, difficile et lente. Quoi qu’on fasse, il faudra beaucoup plus de temps que n’en admet l’impatience publique. On n’improvise pas une grande société. » Mais cette oeuvre, qui exigera de longs et patients efforts, n’est pas impossible.

Elle le paraît à première vue ; les tentatives, faites depuis 1830 pour arracher le Berbère à sa barbarie, sont restées a peu près vaines. Cela tient à ce qu’on a voulu agir sur la masse, qu’on a pris des mesures applicables à la collectivité.

Agir ainsi est illogique, parce qu’on se heurte à un bloc compact. Le Berbère n’a pas évolué, parce qu’on n’a pas su le soustraire à l’influence du milieu africain, et surtout du milieu musulman, de telle sorte que le travail d’assimilation accompli sur lui a été effacé au fur et à mesure par le reflux des préjugés, des habitudes ancestrales. C’était de la gravure sur du sable.

Il faut adopter une autre méthode. Il faut, toutes les fois qu’on le peut – et on le peut souvent – diviser le bloc indigène, le dissocier, en isoler les éléments. En agissant sur ces éléments, ainsi séparés de la masse, il est possible de les influencer au point de les absorber. C’est grâce à ce procédé que les Juifs ont évolué très rapidement. Au moment de la conquête, ils n’étaient pas à un niveau intellectuel sensiblement supérieur à celui des Berbères : même genre de vie, mêmes préjugés, même ignorance, même intransigeance religieuse. Mais, comme ils étaient peu nombreux et que, maltraités par les musulmans, ils avaient intérêt à se rapprocher de nous, ils ne tardèrent pas à subir notre influence et à gagner à notre contact les connaissances et les conceptions de la société moderne. Partout, ils évoluèrent très rapidement, si bien qu’aujourd’hui, les jeunes générations sont parfaitement francisées. Seuls conservèrent leurs vieilles coutumes, les éléments qui, dans certaines villes, vivaient groupés dans des quartiers spéciaux. Ceux-là évoluèrent peu, parce qu’ils restèrent sous l’influence du milieu. Cette exception montre précisément l’exactitude du Principe ci-dessus. Or, il ne faut pas oublier que le Juif de l’Afrique du Nord appartient à la même race que les indigènes ; qu’il est comme eux un Berbère et que s’il a pu se rapprocher de nous, au point de se confondre avec nous, ce n’est pas parce qu’il possédait des aptitudes spéciales, une intelligence plus vive, mais uniquement parce qu’il s’est trouvé dans des conditions favorables.

De ce qui précède, et par analogie, il est permis d’espérer qu’en isolant de leur milieu habituel les meilleurs éléments du bloc musulman, on arriverait à les rapprocher de nous et à les faire évoluer dans de telles proportions, qu’il serait ensuite possible de les incorporer dans la famille française.

Il ne s’agit pas, bien entendu, de transformer brusquement nos sujets berbères en citoyens de la République, par la vertu d’un décret. Ce serait la pire des fautes, parce qu’elle aurait pour conséquence de noyer l’élément français dans l’élément indigène, si bien que l’Afrique du Nord deviendrait non plus une province française, mais une province berbère. Les Romains commirent, jadis, cette faute ; on sait ce qu’il en advint.

La politique métropolitaine de liberté et d’égalité, possible en France, parce que l’éducation du peuple est assez avancée pour qu’on puisse lui faire confiance et s’en remettre à son propre jugement du soin de se conduire et aussi parce que ce peuple est capable de s’imposer une règle saine et de lui obéir, n’est pas immédiatement applicable aux Berbères de l’Afrique du Nord.

Une pareille politique exige, dans toutes les fractions de la société, la présence d’un grand nombre d’hommes capables de constituer une classe dirigeante et, de la part de la masse, une instruction assez avancée pour lui permettre de choisir et de contrôler ceux à qui elle confie la direction des affaires publiques. Elle exige enfin une unité de vues et d’aspirations, une solidarité étroite, la solidarité nationale.

Ces différentes conditions n’existent pas dans l’Afrique du Nord, dont la population comprend plus de quinze millions d’indigènes et à peine un demi-million de Français, parmi lesquels une forte proportion de Français naturalisés, qui ont, eux-mêmes, besoin d’évoluer. On comprend quelle erreur on commettrait si on voulait faire entrer brusquement dans la civilisation moderne, d’un trait de plume, cette masse d’individus encore dominés par des traditions barbares. Au lieu de subir l’influence des civilisés, ce sont eux qui imposeraient la leur. L’oeuvre de francisation serait anéantie par la mesure même qui tendrait à la développer.

L’assimilation est évidemment le but à atteindre ; mais c’est un but lointain, vers lequel il faut tendre avec la prudence qu’exigent les circonstances. On l’a dit avec raison, si l’on élevait trop brusquement les Berbères aux privilèges du citoyen français, « ce serait faire de 1’assimilation hâtive, qui, étant une assimilation verbale, mais non réelle, n’aurait qu’au résultat certain : la résurrection d’un royaume arabe. » Nous devons nous attacher, au contraire, à ne faire que de l’assimilation individuelle, en arrachant au bloc berbère les éléments les meilleurs. C’est de l’assimilation par sélection.

Comment y parvenir ? Mille moyens s’offrent à nous. D’abord, agir par l’école, donner aux enfants indigènes un enseignement français, un enseignement pratique qui leur permette d’améliorer leur condition, Il apparaît bien que celui que nous avons donné jusqu’ici ne réponde aucunement au but à atteindre. Il faut avoir le courage et la franchise de reconnaître que nous sommes portés d’une conception fausse. Nous avons oublié que notre civilisation est, en dépit des apparences, essentiellement chrétienne et qu’en face de gens animés d’un vif esprit religieux et qui ne comprennent rien à notre scepticisme philosophique, elle ne peut agir et se développer efficacement qu’avec le concours de l’idéal chrétien.

Je ne voudrais pas qu’on se trompât sur ma pensée. Je ne songe nullement à faire du prosélytisme religieux. Ce ne serait conforme ni à mes principes, ni à ma formation intellectuelle. Mais, en la circonstance, les principes sont question secondaire. Nous avons à réaliser, en Afrique, une oeuvre nationale, une oeuvre d’assimilation et d’absorption. Nous devons donc nous attacher à rechercher et à utiliser – en toute indépendance et en toute impartialité – les moyens capables de nous donner les meilleurs résultats. C’est, si l’on peut dire, une question d’opportunisme patriotique.

Il est incontestable que notre civilisation, c’est-à-dire la civilisation latine, est d’inspiration chrétienne. Le libre-penseur le plus émancipé est, qu’il le veuille ou non, de formation chrétienne. Voltaire et les encyclopédistes du XVIIIe siècle, Jean-Jacques Rousseau, Taine, Renan, Anatole France, pour ne citer que les représentants les plus illustres de la pensée libre, sont de formation chrétienne, parce que notre histoire est dominée par l’idéal chrétien et parce que notre civilisation est imprégnée de l’idée chrétienne.

Nous avons pu oublier cette vérité première, mais les musulmans ne s’y sont pas trompés. Comme l’a dit M. René Bazin : « Ils jugent qu’au fond, cette puissance antique, à laquelle la leur s’est heurtée plus d’une fois dans le passé, est demeurée la même. Nous sommes pour eux et nous serons les Roumis. La neutralité proclamée par l’Etat – même les faveurs imprudentes accordées à l’islamisme – ne les empêcheront pas de voir que la vocation de la France n’a pas changé » (4)

Lorsque nous nous montrons aux musulmans comme des laïques, libérés de toute influence religieuse, il ne faut pas croire que nous nous rapprochions d’eux et que nous leur inspirons plus de confiance et de sympathie. C’est précisément le contraire qui se produit. Le musulman professe plus de respect pour un croyant chrétien, même intransigeant, même sectaire, que pour un areligieux ou un anti-religieux qui lui apparaît comme un monstre. Entre un chrétien et un musulman, il y a de nombreux points de contact : traditions communes, même conception du rôle de la divinité et de Jésus Christ, même respect pour l’Ancien Testament et les Évangiles. Il n’y a qu’un sujet de discussion : Mahomet. Au contraire, entre un musulman et un sceptique ou un athée, il y a un abîme intellectuel et moral. Et quand, libres-penseurs dans la religion chrétienne, nous essayons de plaire aux musulmans en flattant leurs sentiments religieux, ils ne se trompent pas sur notre attitude et, connaissant notre scepticisme, ils n’ont à notre égard qu’un peu plus de mépris.

Enfin, il ne faut pas oublier que les Berbères africains sont d’anciens chrétiens, qu’ils sont restés chrétiens pendant une douzaine de siècles et qu’ils ont gardé de ce passé une hérédité et un atavisme qu’on ne saurait nier.

Si l’on voulait apprécier les résultats obtenus par des méthodes d’enseignement s’inspirant directement de l’idéal chrétien et s’appuyant franchement sur les idées chrétiennes, il suffirait de comparer la prodigieuse influence exercée en Syrie par les écoles chrétiennes aux maigres satisfactions que nous ont données nos établissements scolaires laïques en Algérie. Ces écoles, dirigées par des religieux, ont, en moins de cinquante ans, répandu l’influence française en Syrie d’une façon plus profonde que nous ne l’avons fait en Algérie où, cependant, nous détenons le pouvoir. Ces écoles, où les familles musulmanes les plus influentes tiennent à honneur de faire instruire leurs enfants, ont réussi à créer dans le pays une mentalité française. Quels résultats n’auraient-elles pas obtenus, si elles avaient pu, comme cela serait possible en Algérie, développer leur action parallèlement à l’action politique du gouvernement ?

L’anticléricalisme n’est pas un article d’exportation. Gambetta l’avait compris dans une lueur de ferveur patriotique. Nous ferions bien de ne pas oublier cette vérité élémentaire. Il est incontestable que notre enseignement laïque, transplanté en Algérie et appliqué aux indigènes, comme il est appliqué dans la métropole aux jeunes Français, n’a pas donné les résultats qu’on en attendait.

Comme on l’a fait observer avec raison, cet enseignement semble avoir pour unique préoccupation « d’exalter la liberté, les droits du citoyen, l’électorat, le tout considéré comme un bien suprême. » L’indigène en arrive à se griser d’une idéologie fausse qui l’oriente vers des aspirations contraires à notre intérêt national et qui font de lui un mécontent et un révolté. Aussi « l’expérience a-t-elle montré que, plus les indigènes avaient acquis de culture française, plus ils avaient tendance, en secret ou ouvertement, à nous haïr. »

M. René Bazin a fait très justement remarquer que ce mal provient du principe même de l’éducation donnée. « Exaltant les droits de l’individu et lui offrant, comme une vérité première, l’idée orgueilleuse et fausse d’égalité, il n’est pas étonnant qu’elle développe encore l’esprit d’insubordination de l’Arabe. Elle répand, chez les fils, le mépris du milieu et de la condition commune, et les pousses à en sortir pour occuper ce qu’on nomme une bonne place. Elle prépare ainsi un grand nombre de déclassés, qui seront demain des désabusés, après-demain des ennemis irréconciliables de l’autorité française. Enfin, comme, elle ne fournit au petit Arabe, pour toute nourriture morale, qu’un ensemble de préceptes sans obligation, ni sanction, elle ne peut sérieusement le corriger d’aucun vice. Elle le laisse, muni d’une collection de proverbes, de recommandations d’hygiène et de fragments de discours électoraux, en présence de toutes les passions, de toutes les cupidités, de toutes les tentations de révolte qu’il a dans le sang, de par son âge, sa race et sa religion. S’il cède, et presque nécessairement il cèdera, nous lui aurons fourni le moyen d’être socialement plus dangereux que ses pères, puisqu’il sera plus instruit.» (5)

Que faut-il faire ? Il ne faut pas hésiter, comme l’a préconisé le Hollandais Snouck Hurgronje – qui est un orientaliste éminent – pour les musulmans des Indes néerlandaises, à user de la force civilisatrice que nous offre la morale chrétienne. « Est-ce à dire qu’il faille chercher à convertir les musulmans et à faire d’eux des chrétiens ? La formule serait ambiguë ; elle ne préciserait point de quelle manière lente, douce et fraternelle, une telle conversion, si Dieu le permet, doit s’accomplir. Mieux vaut dire ceci : il faut que la France, chargée d’une nombreuse famille coloniale, prenne enfin conscience de toute sa mission maternelle, et que les musulmans, comme les païens, sujets d’une grande nation catholique par son histoire, par son génie, puissent connaître le catholicisme et y venir s’ils le veulent » (6)

Nous avons, sous la main, d’admirables ouvriers, capables d’accomplir cette oeuvre : ce Sont les Pères blancs du Cardinal Lavigerie. Qu’on leur permette de suivre librement les directives tracées par Lavigerie, le seul qui, avec Bugeaud, ait comprit clairement la tâche nationale qui s’offre à nous, qu’on leur permette d’installer des écoles dans les petits centres indigènes, par exemple dans les communes mixtes, qu’on les autorise à adjoindre à ces écoles des infirmeries, des refuges pour les déshérités et l’on ne tardera pas à constater les heureux effets de leur propagande discrète. Contrairement à ce qu’on croit généralement, les Berbères ne sont nullement inaptes à être convertis. Comme l’a remarqué Charles de Foucauld, « ils reçoivent leur religion uniquement par confiance en leurs ancêtres, en leurs marabouts, en ceux qui les entourent, uniquement par l’autorité de ceux-ci sur eux et sans l’ombre d’un raisonnement ni d’un contrôle… Nous devons donc tâcher de gagner davantage leur confiance, d’acquérir plus d’autorité que ceux qui les entourent et les endoctrinent ».

Les résultats obtenus en Kabylie par les Pères blancs, malgré l’hostilité de l’administration sont édifiants à ce point de vue. « Débuts sans doute, dit M. René Bazin, minces chrétientés disséminées en onze points, souvent éloignés, de ce pays de montagnes, composées chacune de trente, quarante, cinquante familles, mais preuve vivante qu’il est possible d’amener les musulmans au catholicisme. J’ai visité, en haute Kabylie, un de ces postes de missionnaires, celui des Beni-Mengallet. J’ai assisté à la grand’ messe, au milieu d’une assemblée de quatrevingts fidèles. Les hommes et les petits garçons, -une soixantaine- occupaient la partie haute, les femmes et les petites filles la partie basse de la chapelle. Je regardais ces jeunes cultivateurs berbères, blancs de visage, portant la moustache, solides, braves, attentifs et je les trouvais assez pareils, sauf par le costume, à nos paysans de France. Après la messe, j’ai causé avec eux, car ils savent le français. Dans les yeux de la plupart, j’ai lu cette bienvenue, cette confiance préparée de loin, à quoi on ne se trompe pas ».

Ces résultats, absolument remarquables, ont été obtenus, nous le répétons, malgré l’hostilité des autorités civiles, malgré l’indifférence du Gouvernement général. C’est dire que si cette hostilité systématique disparaissait, si elle était remplacée par une neutralité bienveillante, si on se décidait à accorder un traitement de faveur aux nouveaux convertis, à leur confier de préférence les emplois administratifs, les grades dans l’armée, les fonctions honorifiques, on ne tarderait pas à provoquer un mouvement décisif qui hâterait la réalisation de l’œuvre que nous avons à accomplir : l’assimilation des indigènes.

Et comme on l’a dit avec raison : « Si les efforts d’hommes tels que le Cardinal Lavigerie n’avaient pas été systématiquement contrecarrés, c’est, non plus quelques centaines de milliers de Français que compterait l’Afrique du Nord en face de dix millions d’indigènes, mais sans doute plusieurs millions d’assimilés – en particulier Berbères autochtones, superficiellement islamisés, fils inconscients des Saint-Augustin et des Apulée – qui, aujourd’hui, feraient bloc avec nous, sous le drapeau français, contre toutes les manoeuvres de désunion tentées depuis quelques années par les promoteurs d’un nationalisme musulman tapageur et violemment xénophobe. »

Bien entendu, il ne s’agit, en aucun cas, de forcer les consciences ; il s’agit uniquement de les apprivoiser, selon le mot du général Laperrine. A cette oeuvre, l’enseignement purement laïque peut aussi contribuer dans la plus large mesure. Mais, pour être utile, il doit non seulement s’inspirer du désir de franciser les cerveaux, mais aussi des besoins de nos protégés. L’Afrique du Nord est un pays agricole. Détourner ses habitants de l’agriculture, ce serait porter à sa prospérité le coup le plus funeste. Il ne faut pas que nous assistions, dans ce pays, au spectacle de la terre qui meurt. Ce serait, à brève échéance, la faillite de notre oeuvre et la ruine de nos protégés.

L’enseignement primaire doit donc être surtout agricole et commercial : quelques connaissances élémentaires indispensables en arithmétique, un solide enseignement français et le plus possible de notions pratiques agricoles et commerciales. Avec ce bagage, nos protégés pourront faire leur chemin ; ils possèderont un niveau intellectuel sensiblement égal à celui de nos paysans. Ce sera très suffisant. Plus tard, lorsqu’une première évolution se sera accomplie, on pourra viser plus haut.

A l’école primaire, une sélection serait possible. On pourrait discerner parmi les élèves les plus intelligents, les plus accessibles à nos idées, les plus aptes à être orientés vers les situations libérales et les emplois administratifs. Et ceux-ci, dès qu’on les aura convenablement dégrossis, il faudra les envoyer terminer leurs études en France où ils s’imprègneront de nos idées, de notre mentalité. Quelques-uns d’entre eux feront peut-être des déclassés. Qu’importe !

Quoi qu’ils deviennent par la suite, il leur restera toujours des idées françaises. Cette première génération sera encore à demi-barbare, mais les suivantes évolueront peu à peu jusqu’à nous ressembler.

Il faut aussi s’ingénier à faire entrer les meilleurs parmi nos sujets dans nos différentes sociétés : syndicats agricoles et commerciaux, sociétés d’assistance, de prévoyance et de secours mutuels, universités populaires, associations sportives, musicales, etc., Ces différents groupements peuvent exercer la plus heureuse influence ; en obligeant le Berbère à se mêler à nous, ils l’arrachent au milieu musulman, ils l’habituent à collaborer avec nous.

On a indiqué plus haut l’utilité qu’il y aurait à envoyer en France les régiments de tirailleurs ; on n’y reviendra pas.

Enfin, il faut pousser les meilleurs sujets à la naturalisation, en leur offrant des avantages appréciables : par exemple, réserver aux naturalisés et à eux seuls les emplois administratifs, accorder la même faveur au Berbère marié à une Française. Le musulman naturalisé est perdu pour l’Islam. C’est une question de temps. Sa descendance évoluera nettement vers nos idées et finira par se fondre dans la masse française.

En résumé, il faut employer tous les moyens capables de dissocier le bloc musulman, afin de pouvoir ensuite agir avec le maximum d’efforts sur les individus ainsi isolés.

Amélioration de la condition des indigènes. – Améliorer la condition des indigènes, n’est pas seulement un devoir pour un peuple qui prétend occuper un rang honorable parmi les nations civilisées, mais c’est encore, pour nous Français, la plus habile, la plus pratique des mesures de rapprochement. C’est un fait d’expérience que tout individu qui possède est conservateur. Satisfait de son sort, désireux de jouir en paix de son aisance, il ne se soucie, nullement de se lancer dans des aventures, ni d’encourir des représailles. En France, l’élément le plus paisible de la population est, sans contredit, le paysan, précisément parce que le bien qu’il possède le rend vulnérable.

Au Maroc, ce sont les tribus riches, possédant des terres et des troupeaux qui, les premières, tirent leur soumission et demandèrent notre protection. Les tribus les plus hostiles furent celles des régions pauvres qui, ne possédant rien, n’avaient rien à perdre.

Lors de la conquête de l’Algérie et de la Tunisie, les mouvements de rébellion éclatèrent toujours parmi les tribus pauvres de la montagne et les nomades du Sahara.

Notre intérêt égoïste est donc non seulement de consolider la propriété indigène, mais encore de favoriser l’accession des Berbères à la propriété, en aidant les fellahs et surtout en les protégeant contre les exactions des chefs politiques ou religieux. L’idée n’est pas nouvelle. Elle vient de Bugeaud : « Le moyen pratique et pacifique de soumettre les Arabes, disait-il, c’est la constitution de la propriété individuelle. Devenu propriétaire, il plantera des arbres, construira des demeures, se créera de nouveaux besoins, consommera une plus grande quantité de nos produits et, par l’indépendance que donne la propriété, il échappera naturellement à la domination traditionnelle des familles puissantes du pays qui l’exploitent, pour rentrer exclusivement sous notre autorité tutélaire ».

Bugeaud songeait même à créer des villages de colonisation franco-berbères. « Nous devons tendre, écrivait-il, par tous les moyens possibles à nous assimiler les Arabes, à modifier graduellement leurs mœurs… Pour atteindre ce but, il ne faut pas les mettre dans une zone et nous dans une autre. L’agglomération des indigènes ferait fermenter les esprits et, sans se compter, ils se croiraient capables de secouer le joug… Il nous paraît infiniment plus sage de les mêler à notre société et de les faire jouir de tous les avantages qu’elle comporte.

« C’est par ce contact continuel que leurs moeurs se modifieront, qu’ils prendront d’autres habitudes agricoles; le goût de la propriété bâtie et des cultures sédentaires et soignées leur viendra par l’exemple. Quand ils l’auront, ce goût, il y aura un grand pas de fait, sinon vers la fusion des deux peuples, du moins vers un état de résignation et de calme. On tient à sa maison, à ses arbres, à ses vergers, à ses prairies, et l’on est bien moins disposé à se jeter dans les aventures de l’insurrection.

« D’après ces grandes considérations, nous voudrions faire marcher de front la colonisation arabe avec la colonisation européenne. Une partie des sommes votées au budget pour la colonisation serait appliquée à construire des villages pour les Arabes, ou du moins à les aider dans ces constructions, comme aussi à exécuter des travaux d’utilité générale qui contribueraient beaucoup à les attacher au sol. Tels sont, à notre avis, les principaux moyens de résoudre à la longue le grand problème du mélange pacifique des deux peuples sous un même gouvernement ».

Aux moyens préconises par Bugeaud, on peut en ajouter d’autres : Développer les oeuvres d’assistance, de prévoyance, de mutualité, d’hygiène; combattre l’usure qui ronge la société indigène. Cette dernière tâche est difficile. On se heurte, d’une part, à l’habileté des usuriers, la plupart indigènes -Kabyles ou Mozabites- et d’autre part, à l’indolence des Berbères, à leur ignorance, à leur résignation, à leur haine de l’étranger qui les porte à nier les abus dont ils sont victimes, plutôt que de dénoncer un de leurs coreligionnaires.

Il faut surtout multiplier les caisses régionales de crédit agricole et les caisses de prévoyance. Celles que l’on a créées en Algérie ont déjà donné d’excellents résultats, bien que leur organisation soit encore défectueuse. Ces caisses doivent être réorganisées d’après les principes de l’association mutuelle et leur fonctionnement doit être confié aux intéressés. C’est le meilleur moyen d’obliger Français et indigènes à se rapprocher. Il faut aussi développer l’assurance mutuelle contre tous les risques : incendie, grêle, sauterelles, épizooties, etc. Il faut enfin pousser l’indigène à améliorer ses méthodes agricoles. Usant de procédés primitifs, ignorant l’emploi des fumures et la pratique des assolements, le paysan berbère n’obtient que des rendements peu rémunérateurs de trois à cinq quintaux par hectare. Ses gains sont minimes ; ils sont, de plus, incertains, car ses cultures superficielles ne résistent pas à la sécheresse. Ses bénéfices seraient plus sûrs et plus considérables par l’emploi de nos méthodes intensives. Les crises économiques dont souffre la population indigène seraient plus rares et moins aiguës. Gagnant largement sa vie, le Berbère serait satisfait de son sort et resterait indifférent aux conseils de haine des fauteurs de troubles.

C’est en améliorant la condition des indigènes qu’on les intéressera à notre oeuvre : c’est par là qu’on les rapprochera de nous, qu’on les fera insensiblement entrer dans nos vues, collaborer à notre effort. Toutes les fois que, dans l’Afrique du Nord, on conçoit une entreprise quelconque, on doit s’ingénier à y intéresser nos sujets berbères. C’est à force de les initier à nos projets, de les embrigader, de les encadrer, qu’on parviendra à les arracher à leur indolence, à leur torpeur. Ils sont, en somme, d’une pâte assez malléable dès qu’on les soustrait à l’influence du milieu musulman. Nous devons nous y employer. C’est par là, et par là seulement, que nous ferons de l’Afrique du Nord une province française.

Pour l’évolution de la musulmane. – Si nous voulons franciser l’Afrique du Nord, il faut agir sur la femme, sous peine de laisser dans la barbarie une moitié de la société berbère. La musulmane est un obstacle involontaire à notre oeuvre civilisatrice. N’ayant aucun rapport avec le monde extérieur, étrangère aux besoins nouveaux de la vie, à l’évolution des esprits, aux idées modernes, elle reste, au gynécée, la dépositaire farouche des traditions et des préjugés. On peut imaginer l’influence néfaste que cette malheureuse barbare exerce sur son entourage. L’enfant peut fréquenter nos écoles et s’assimiler nos connaissances; l’homme peut se mêler à notre existence ; nous n’agissons sur eux que pendant une faible partie de leur vie. Rentrés chez eux, ils tombent sous l’action de la mère, de la femme, dont l’ignorance et le fanatisme tendent à détruire notre oeuvre de progrès.

Ce que nous édifions dans la rue, la femme le détruit au foyer. Lord Cromer a écrit avec raison : « La clé des destinées de l’Égypte est aux mains de la femme égyptienne. Tant qu’elle ne sera pas élevée à un niveau plus haut, il y a peu d’espoir pour l’Égyptien. » Ce jugement s’applique à toute l’Afrique du Nord. Si nous voulons civiliser les indigènes, nous ne devons pas seulement songer à leur donner un enseignement français ; nous devons aussi relever la femme et faire comprendre aux musulmans – qui l’ignorent ou qui veulent l’ignorer – qu’elle n’a pas été créée pour être une esclave ou une bête de luxe, mais que par une instruction appropriée à sa condition, elle peut et doit remplir, au foyer familial, un rôle plus digne et surtout plus utile que celui qu’elle y joue actuellement.

La tâche est difficile. Jusqu’ici, nous n’avons obtenu que des résultats négatifs; mais il faut reconnaître que nous n’avons pas tenté grand-chose. Le seul moyen efficace, c’est l’instruction de la femme. Ignorante, elle accepte sans murmures sa condition inférieure ; si elle était instruite, elle s’y résignerait moins facilement. Il faudrait donc entreprendre une propagande active en faveur de l’enseignement des fillettes indigènes. On pourrait agir sur les, fonctionnaires, sur les officiers et les sous-officiers, et réserver nos faveurs à ceux qui manifesteraient le plus d’empressement à entrer dans nos vues.

M. Jules Saurin, dont il faut citer le nom toutes les fois que l’on s’occupe de la francisation de l’Afrique du Nord, a émis une idée qui mérite d’être examinée : « Que nos vaillantes associations de la Croix-Rouge, a-t-il dit, s’unissent pour envoyer en Afrique 20.000 femmes de France, destinées à relever la femme indigène en lui apprenant, avec un peu de français, les principes élémentaires d’hygiène et des soins du ménage. »

Le concours de la femme française, on l’a dit plus haut; peut exercer l’influence la plus heureuse. En pays musulman, la femme pénètre partout ; c’est le meilleur des agents de propagande.

Il faut gouverner les berbères en s’appuyant sur la masse et non sur une minorité. — Dans notre politique nord-africaine, nous avons, dès l’origine, commis la faute de gouverner avec l’appui des familles influentes. En leur donnant du prestige et de l’autorité, nous avons maintenu leur influence et contribué ainsi à consolider des traditions qui sont en opposition avec le but que nous poursuivons. Comme ces familles ne nous aiment pas, parce que nos idées ne s’insinuent dans la masse qu’au détriment de leurs vieux privilèges, elles sont toujours prêtes à profiter du pouvoir que nous leur accordons, pour intriguer contre nous. Dans tous les cas, elles s’en servent pour assouvir leurs instincts de rapacité. Les Turcs en ont fait, avant nous, l’expérience. Lorsqu’au XVIe siècle à la faveur de l’affaiblissement des empires berbères du Moyen-Age et de l’état anarchique où vivaient les indigènes, ils imposèrent leur domination, ils s’appuyèrent, pour gouverner le pays, sur les personnages religieux d’une part et sur les familles influentes, d’autre part. Les populations des campagnes ne furent jamais plus malheureuses, pressurées et brimées qu’elles étaient, par des gens avides de s’enrichir. Aussi, détestaient-elles le régime ottoman qui tolérait de pareilles exactions. Et cependant, les Turcs étaient de vrais croyants (7).

D’une manière générale, nous devons nous attacher à réduire le nombre des intermédiaires indigènes, caïds, cheikhs, interprètes.

La plupart ne nous sont fidèles qu’en apparence, parce que leur intérêt leur commande de nous obéir momentanément ; mais ils conservent leurs sentiments de haine à l’égard de l’étranger et comme ils sont, par surcroît, animés du désir de s’enrichir, ils profitent de leurs fonctions pour pressurer, sous notre protection, les faibles et les déshérités. Nous devons, selon la conception de Bugeaud, nous appliquer à gouverner directement, au moyen de fonctionnaires français au courant de la langue et des coutumes indigènes. Nous supprimerons ainsi les concussions scandaleuses dont la masse est victime.

Nous devons surveiller de près les agitateurs, qu’ils soient califiens ou mahdistes, c’est-à-dire qu’ils soient de tendances politiques ou religieuses. Les uns et les autres poursuivent le même but : le groupement de tous les éléments de la population musulmane pour lutter contre notre influence et préparer, dans l’avenir, la suprématie de l’islam.

Nous devons donc éviter de donner des pouvoirs quelconques aux premiers, comme ou l’a fait notamment en Tunisie en confiant des postes importants à des nationalistes avérés. Nous ne devons laisser entrer dans notre administration que des hommes sûrs, soigneusement éprouvés, sortis du peuple de préférence, élevés dans nos idées et nous devant leur situation.

A l’égard des confréries religieuses, il convient de pratiquer une politique de division, en exploitant les rivalités de leurs chefs, afin d’empêcher la constitution de groupements trop considérables. Nous devons aussi éviter de confier des fonctions administratives aux membres des confréries qui deviennent alors, contre nous, des agents de renseignements au service de l’Islam.

Tel fut le cas de ces fonctionnaires tunisiens qui, en 1906, favorisaient l’exode des indigènes algériens en les faisant embarquer, à la barbe de nos autorités, sur des bateaux à destination de l’Asie Mineure. En évinçant résolument de l’administration tous ces agents secrets du panislamisme, nous affaiblirons le prestige des confréries qui sont incontestablement hostiles à notre influence.

Toutes ces mesures s’inspirent d’un même principe : il faut travailler à disloquer le bloc musulman, afin d’agir sur les individus isolés, les pénétrer de nos idées, les amener à collaborer à notre oeuvre. La tâche est difficile ; elle n’est pas impossible.

(01) Jacques ALAUDE. –Ouvrage cité.
(02) René BAZIN. –Charles de Foucauld, p.260.
(03) Louis VEUILLOT. –Les Français en Algérie, p.73.
(04) René BAZIN. –Charles de Foucauld, p.258.
(05) René BAZIN. –Charles de Foucault, p.259-260.
(06) René BAZIN. –Ouvrage cité.
(07) Ernest MERCIER. –La question indigène en Algérie.

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