CHAPITRE XVIII (18)

Les problèmes musulmans. – Un problème de politique intérieure. – L’organisation de l’Afrique du Nord et l’attitude à l’égard des populations indigènes. – La méthode de Bugeaud : l’Algérie, province française ; l’assimilation des indigènes. – Le rêve de Prévost-Paradol. – La méthode de Napoléon III. – Le royaume arabe. – La méthode de Waldeck-Rousseau. – L’évolution des indigènes dans leur civilisation. – Une formule sans signification. – L’exemple de la Tunisie et de l’Égypte. -Notre politique extérieure vis-à-vis des peuples musulmans. – Le rôle de la Turquie.

En tant que Français, nous avons à résoudre deux problèmes musulmans :

1° Un problème de politique intérieure : l’organisation de l’Afrique du Nord et I’attitude à observer vis-à-vis des populations indigènes;

2° Un problème de politique extérieure : la conduite à tenir à l’égard des États musulmans et plus particulièrement à l’égard des Ottomans et des Arabes.

Comment avons-nous tenté, jusqu’à ce jour, de résoudre le premier problème ? De trois façons :

1° La méthode de Bugeaud;

2° La méthode de Napoléon III ;

3° La méthode hybride, qu’on pourrait appeler la méthode de Waldeck-Rousseau, puisqu’elle semble s’inspirer du mot célèbre de cet homme d’Etat : « L’évolution des indigènes dans leur civilisation ».

La Méthode de Bugeaud. – Bugeaud partait de ce principe : Il faut franciser l’Afrique du Nord ; il faut fonder en Afrique une province française. « Nous pourrons espérer de faire d’abord supporter notre domination aux Arabes, de les y accoutumer plus tard et, à la longue, de les identifier avec nous, de manière à ne former qu’un seul et même peuple sous le gouvernement paternel du roi des Français » (1).

(01) Circulaire du 17 mai 1844.

Par quels moyens Bugeaud compte-t-il réaliser ce projet ?

1° Développer sans relâche le peuplement français, surtout le peuplement démocratique et, pour cela, adopter une méthode souple permettant d’user, selon les circonstances, de tous les moyens, d’utiliser toutes les compétences, toutes les bonnes volontés. Favoriser surtout le peuplement agricole : « Il faut que les Arabes soient soumis, que le drapeau de la France soit seul debout sur cette terre d’Afrique, mais la guerre indispensable n’est pas le but. La conquête serait stérile sans la colonisation. Je serai donc colonisateur ardent, car j’attache moins de prix à vaincre dans les combats, qu’à fonder quelque chose de durablement utile pour la France » (1);

Comment Bugeaud conçoit-il la colonisation? « Je crois que quelques grandes propriétés, ou plutôt de moyennes propriétés, à côté d’un grand nombre de petites, sont une chose utile. La petite et la moyenne propriétés s’entraident naturellement; elles sont presque indispensables l’une à l’autre… Établissons donc, par tous les moyens, de petits colons dans des villages qui constitueront la charpente de la colonisation ! » (2)

2° Entreprendre et poursuivre sans relâche la conquête morale des indigènes. S’efforcer de les rapprocher de nous, de les élever jusqu’à nous, de les arracher à la torpeur musulmane, par l’exemple éducateur du colon européen, par la transformation de la propriété collective en propriété privée et l’adaptation aux formes modernes de la production. « Ma doctrine politique vis-à-vis des Arabes n’est pas de les refouler, mais de les mêler à notre colonisation ; non pas de les déposséder de toutes leurs terres pour les porter ailleurs, mais de les resserrer sur le territoire qu’ils possèdent où dont ils jouissent depuis longtemps, lorsque ce territoire est disproportionné avec la population de la tribu… Tout projet de colonisation européenne doit se combiner avec les intérêts arabes ; c’est la meilleure des garanties à donner à la colonisation européenne. Le mécontentement des indigènes serait pour elle un danger permanent. Le meilleur moyen d’atténuer et, peut-être, de faire disparaître ce danger, c’est de fixer les Arabes au sol par l’attrait de la propriété bâtie et des cultures sédentaires et soignées… Rien n’attache autant au sol que l’arboriculture. On fait facilement le sacrifice des récoltes annuelles pour se livrer à la révolte; on se résout avec peine à sacrifier de belles plantations d’arbres » (3)

3° Acheminer lentement les indigènes vers le statut français intégral, mais en respectant la marche de leur évolution naturelle, dans ses lenteurs excusables.

S’inspirant de l’organisation romaine, Bugeaud divise chacune des provinces algériennes en trois sortes de territoires : (4)

a) Les territoires civils, sur lesquels il existait une population européenne assez nombreuse pour que tous les services publics y fussent organisés. Ces territoires étaient régis par le droit commun français, sous réserve des dispositions relatives aux indigènes.

b) Les territoires mixtes, sur lesquels la population civile européenne, encore peu nombreuse, ne comportait pas une complète organisation des services publics. Les autorités militaires y remplissaient les fonctions administratives, civiles et judiciaires.

c) Les territoires arabes dont la population était exclusivement indigène et qui était administrés militairement.

Bugeaud confiait l’administration directe des indigènes à des chefs indigènes, mais ce n’était là qu’une mesure provisoire, « car le nombre des officiers français connaissant la langue, les moeurs, les affaires des Arabes, sera trop longtemps trop restreint pour que nous puissions songer à donner généralement aux Arabes des Aghas et des Caïds français…. Mais il ne faut pas avoir peur de placer un officier français réunissant les qualités nécessaires pour diriger les Arabes » (5)

Il souligne sa pensée dans un autre document : « Nous ne pouvons pas livrer plus longtemps les indigènes à l’arbitraire de chefs avides qui semblent ne tenir au pouvoir que pour avoir la faculté de spolier leurs administrés » (6). En définitive, Bugeaud entend remplacer les agents indigènes par des agents français, chaque fois que cela devient possible. Il entend également associer nos sujets à l’oeuvre commune, en vue de faciliter leur éducation et de pouvoir recueillir leurs avis intéressés, sans jamais leur donner une place prépondérante dans la décision qui doit rester française (7) .

La politique de Bugeaud est nette et claire. Le but à atteindre est la transformation à longue échéance, à échéance séculaire, de l’Algérie et de l’Afrique du Nord en une province française. Cette province aura sa personnalité, certes, mais elle sera unie à la Mère Patrie ; elle sera confondue avec elle par des aspirations indissolublement solidaires, des liens du sang, d’intérêt et de civilisation. C’est une politique d’assimilation progressive (8).

Sa forme, c’est l’administration directe, considérée comme offrant seule des garanties suffisantes à la fois pour le colonisé et le colonisateur, du jour où ce dernier a pu former des agents métropolitains connaissant la langue et les moeurs des indigènes. Ses outils essentiels sont au nombre de deux : le peuplement français démocratique, la petite colonisation, qui couvre comme d’un réseau indéchirable, sans cesse renforcé, le pays conquis, libère l’armée métropolitaine et oblige mécaniquement, par la multiplicité des contacts, les premiers occupants à entrer dans le mouvement économique moderne.

En second lieu, l’instruction en langue française et l’éducation individuelle et sociale de ceux qu’il faut rapprocher de nous, pour qu’ils puissent un jour s’asseoir en égaux et en frères véritables à la pierre la plus profonde de notre foyer. (9)

C’est cette conception géniale qui devait, plus tard, permettre à Prévost-Paradol de tourner ses espoirs patriotiques vers l’Afrique du Nord : « Nous avons encore une chance suprême de nous ménager dans le monde autre chose qu’un souvenir honorable et cette chance s’appelle d’un nom qui devrait être plus populaire en France : l’Algérie. Cette terre est féconde ; elle convient excellemment par la nature du sol à une nation d’agriculteurs… Puisse-t-il venir bientôt ce jour où nos concitoyens, à l’étroit dans notre France africaine, déborderont sur le Maroc et sur la Tunisie et fonderont enfin cet empire méditerranéen qui ne sera pas seulement une satisfaction pour notre orgueil, mais qui sera certainement, dans l’état futur du monde, la dernière ressource de notre grandeur » (10)

La méthode de Napoléon III. – Pour Napoléon III, l’Algérie était « à la fois un royaume arabe, une colonie européenne et un camp français » (11). Un royaume arabe, c’est-à dire une nation orientale, livrée à elle-même, abandonnée à sa barbarie, s’administrant suivant ses traditions, ne subissant aucune influence étrangère. Une colonie européenne, c’est-à-dire une poussière d’éléments disparates, espagnols, italiens, maltais, noyés au milieu des indigènes ; enfin, un camp français, c’est-à-dire le rôle de la France réduit à une sorte de domination féodale, assurée par quelques soldats et à l’exploitation de quelques grandes entreprises agricoles, forestières, minières. Selon cette conception, l’Algérie vit isolée de la France, sans subir aucune empreinte de notre civilisation (12). Le colon français disparaît; le peuplement national est arrêté.

– « L’Etat, déclare l’empereur, évitera désormais de se faire entrepreneur d’émigration et de colonisation, comme de soutenir péniblement des individus sans ressources, attirés par les concessions gratuites. »

Les indigènes sont déclarés maîtres incommutables de leur sol (13) , si bien que des tribus qui n’avaient jamais connu que des droits de jouissance, deviennent propriétaires. Le décret du 27 décembre 1866 place « sur un pied d’égalité absolue les citoyens français, les indigènes musulmans, les israélites et les étrangers » (14)

Les officiers des bureaux arabes sont invités à ne plus entrer dans le détail de l’administration des indigènes (15).

C’est, en résumé, la constitution en Algérie d’un royaume arabe sous la suzeraineté de la France. La France, qui sympathise partout avec les idées de nationalité, n’a pas le droit de transformer en Français les indigènes de l’Afrique du Nord. Une solide armée et le respect absolu de la mentalité, des moeurs et des situations acquises des indigènes enchaîneront définitivement la reconnaissance de nos sujets destinés à rester toujours des sujets, des feudataires. Français et arabes sont destinés à vivre dans l’Afrique du Nord, côte à côte, invariablement, dans une répartition des tâches et, par suite, une inégalité des bénéfices, qui réduise au minimum les contacts. (16)

Comme on l’a dit avec raison, « la politique de cette théorie est une politique de domination (17). Sa forme normale est l’administration indirecte, c’est-à-dire le maintien et la création de chefs indigènes soumis à un contrôle général. Les instruments de cette politique sont la grande colonisation, le don à quelques capitalistes de vastes concessions, le cantonnement des Européens dans la grande industrie et le gros commerce, la mainmise du conquérant sur les organismes financiers. Ainsi, ce conquérant pourra-t-il tirer un profit modéré, légitime en son principe, de l’indigène. Car toute peine mérite salaire, et si le colonisateur ne veut élever jusqu’à lui l’indigène, puisqu’il ne veut en faire un citoyen, du moins lui procure-t-il certains avantages de la civilisation, notamment la sécurité. Mais comme il entend le maintenir dans sa civilisation propre, il s’efforce de respecter le statut originaire de ses « protégés ».

La conception de Napoléon III est une conception archaïque : elle vise au rétablissement du régime féodal (18). Pratiquement, sa réalisation est impossible. Vouloir constituer un royaume arabe dans l’Afrique du Nord, exclusivement peuplée de Berbères qui n’ont de commun avec les Arabes que la religion, c’est s’imposer d’abord la tâche surhumaine d’arabiser des populations qui ne reçurent jamais des Arabes qu’une empreinte superficielle. Socialement, c’est une injustice. C’est vouloir maintenir les indigènes dans l’ignorance et la barbarie, c’est les immobiliser dans leur organisation primitive qui comporte un maximum d’abus ; c’est, enfin, les empêcher à jamais de bénéficier des bienfaits de la civilisation.

Au point de vue français, c’est une erreur et une faute. Selon une image ingénieuse (19), dans le système de Napoléon III, le maître tient hors de son foyer un serviteur heureux, apparemment de demeurer assis à la porte, pour toujours infranchissable, de la maison du souverain. Comment ce serviteur ne rêverait-il pas de s’emparer un jour de cette maison pour la ruiner de fond en comble ? Ainsi pourra-t-il satisfaire pleinement ce rêve du passé où l’on s’est efforcé de l’emprisonner. La révolte de la Kabylie, en 1851, a été, sur ce point, assez éloquente.

La Méthode de Waldeck-Rousseau. – D’un mot malheureux, Waldeck-Rousseau a, sans le vouloir, orienté les esprits vers un nouveau système : l’évolution des indigènes dans leur civilisation. Ce mot, prononcé à la Chambre, en 1901, lors des interpellations sur l’émeute de Margueritte en Algérie, ne présente, en réalité, aucun sens.

D’abord, on conçoit mal deux civilisations coexistant et voisinant dans le même pays. La civilisation n’a qu’une assise : la science, et il n’y a pas deux sciences. La civilisation grecque, la civilisation latine, la civilisation byzantine, la civilisation occidentale n’ont pas existé en même temps. Ce sont des foyers qui se sont allumés successivement ; ce sont des étapes dans l’ascension de l’esprit humain vers le progrès. Le flambeau, tombé des mains défaillantes d’un peuple vieilli, est recueilli, par un peuple plus jeune et plus vigoureux. De nos jours, il n’y a pas une civilisation anglaise, une civilisation allemande, une civilisation française, parce qu’il n’y a pas une science pour chaque pays ; il y a des mentalités différentes, mais de même qu’il n’est qu’une science, il n’est qu’une civilisation, la civilisation européenne, floraison merveilleuse de l’ensemble des connaissances, transmises depuis les temps les plus lointains, par les générations successives et augmentées des découvertes et du labeur de chaque génération.

Enfin, la civilisation musulmane n’existe pas par la raison qu’elle n’a jamais existé. Cette formule désigne, comme on l’a démontré, la civilisation gréco-latine adaptée à la mentalité arabe, déformée par le cerveau arabe. Ce qu’on pourrait appeler, aujourd’hui, la civilisation musulmane n’est qu’un dogme religieux étroitement et immuablement enserré dans les limites du Koran, parole sacrée et, par conséquent, intangible.

Ce n’est donc pas, à proprement parler, une civilisation : c’est une conception politico-religieuse ; c’est la résignation aux mains du Tout Puissant ; c’est la polygamie, c’est-à-dire l’avilissement de la femme, l’inégalité dans les héritages, la lutte contre l’infidèle : tous principes contraires aux habitudes modernes, aux conceptions modernes, à la civilisation moderne ou plutôt à la civilisation tout court. L’Islam, c’est une formule archaïque, c’est la cristallisation irrémédiable de la pensée humaine à une époque d’ignorance et de barbarie.

Si l’on permet à l’Islam de dominer, on condamne les indigènes à la stagnation. La théorie de l’évolution des indigènes dans leur civilisation a d’ailleurs déjà fait ses preuves; c’est, en somme, elle qui a inspiré la constitution du royaume arabe de Napoléon III. Du temps même de l’empereur, on eut la preuve de ce qu’on peut attendre d’une semblable reconstitution historique. « Lorsque éclatèrent les famines de 1866, suivies des épidémies de choléra et de typhus, hôtes qui se trouvent toujours bien au coeur même du royaume arabe, à La Mecque, les indigènes en souffrirent justement dans la mesure où ils étaient éloignés des centres de colonisation dus à Bugeaud. S’ils avaient été capables de juger, quel verdict auraient prononcé les 300.000 citoyens du royaume, cher à Napoléon III, qui moururent en se dirigeant en files effroyables vers ces villes et ces villages européens dont l’empereur trouvait qu’il y a toujours trop ? » (20)

C’est cette même théorie qui, plus récemment, a présidé à l’organisation du protectorat tunisien. Qu’en est-il résulté ?

On a fait de la Tunisie un royaume arabe, selon la conception de Napoléon III. Pour permettre aux indigènes d’évoluer dans leur civilisation, on s’est immiscé le moins possible dans leurs affaires. On a confié l’administration des indigènes à des chefs indigènes ; on a encouragé les grandes concessions et négligé le peuplement démocratique préconisé par Bugeaud ; on a réorganisé l’enseignement de la langue arabe, surtout l’enseignement supérieur, à base exclusivement religieuse. A quels résultats a-t-on abouti? On a cultivé, chez ceux que nous avions pour mission de civiliser, la barbarie ancestrale ; on les a maintenus dans leurs idées, dans leurs traditions ; en lui permettant de vivre dans le cadre immuable de ses coutumes et de ses croyances, on a fait de la société musulmane tunisienne un bloc impénétrable aux conceptions modernes.

L’élément français, peu nombreux, surtout représenté par l’armée, n’est là que pour maintenir l’ordre; il campe au milieu de la population indigène hostile avec laquelle il n’a que des rapports lointains (21).

Le protectorat n’est pas, comme on l’a prétendu, une association ; c’est la superposition artificielle de deux sociétés, vivant côte à côte sans se confondre, chacune poursuivant ses vues propres, chacune obéissant à sa mentalité particulière. On l’a dit avec raison, « ce régime manque de franchise » ; il simule l’association; mais l’association ne peut exister qu’avec l’égalité ; or, l’égalité ne peut exister qu’entre égaux. « Soutenir qu’un Français, gros capitaliste, apportant dans la société proposée sa mentalité, ses ressources, ses forces, ses moyens d’action d’Européen, peut traiter honnêtement, sur un pied d’égalité, avec un indigène musulman, même ayant l’apparence de la mentalité européenne, même y suppléant par son psittacisme, en réalité homme du pire moyen âge qu’ait connu l’humanité, selon l’expression de Renan, c’est un prodige de dialectique et une négation de la raison.

Bugeaud, qui était raisonnable, lui, et franc, avait conçu autrement l’association pour l’indigène : possibilité d’apprentissage et d’avis, non de décision. Hors de cette conception, le souverain, en parlant d’association avec le sujet, ne dit pas la vérité à ce sujet. Et alors que se produit-il ?

« D’abord le contrat est vicié dans son principe, la bonne foi. C’est un contrat léonin. Et ensuite notre Européen, la France, en réalité – car il faut voir les choses telles qu’elles sont et dans toute leur ampleur, – la France ne disant pas la vérité à ses protégés, ceux-ci usent de réciprocité. Et c’est naturel. Nous ne pouvons avoir vraiment le désir de faire des égaux de nos sujets, puisque nous n’en voulons pas faire des Français et qu’ils doivent demeurer des sujets. Les sujets comprennent confusément qu’à ce marché ils seront des dupes. Soutenus par le rêve théologique que nous n’avons rien fait pour briser, ils s’évertuent dans l’ombre. A la faveur de l’équivoque, ils accumuleront les moyens et les forces, pour se débarrasser violemment de leurs dérisoires associés. La chose leur sera d’autant plus facile que l’écran du chef indigène dissimulera leur tentative et que les multiples petits colons, attachés au sol par tous les besoins, de leur vie, ne seront pas là pour faire sentir leur résistance spontanée » (22)

Il est à remarquer, en effet, que le mouvement nationaliste est plus accentué en Tunisie qu’en Algérie où les théories de Bugeaud ont été partiellement appliquées et qu’il est plus accentué encore en Égypte où les Anglais ont suivi, depuis plus longtemps et plus complètement que nous en Tunisie, la politique de l’évolution des indigènes dans leur civilisation.

En somme, depuis 1830, depuis que nous nous occupons de l’Afrique du Nord, nous avons hésité, entre plusieurs systèmes, sans jamais nous arrêter à aucun. Nous avons cru adopter, plus récemment, une méthode définitive, alors que nous n’avons fait que nous inspirer, suivant les circonstances et la mode du moment, de la politique de Bugeaud et de la politique de Napoléon III. Nous n’avons tenu aucun compte ni des réalités, ni du but supérieur à atteindre, et cela explique les résultats obtenus en ce qui concerne la conquête morale des indigènes.

Nos sujets musulmans sont restés fermés à nos idées, figés dans leurs coutumes et leurs traditions. Notre civilisation les a effleurés, sans les pénétrer, et seulement dans la mesure où les nécessités économiques et administratives les ont obligés à se mêler à nous.

Il semble qu’il y ait plus et mieux à faire. On peut en dire autant de notre politique extérieure vis-à-vis des peuples musulmans.

Depuis l’abolition de la monarchie, nous n’avons jamais eu d’attitude bien définie à leur égard, de ligne de conduite s’inspirant de vues générales mûrement arrêtées. Au gré des influences exercées par nos alliés, Anglais, Russes, Italiens et même Grecs, nous avons considéré la Turquie, tantôt comme un champ à exploiter, tantôt comme un ennemi. Nous avons même commis la maladresse d’intriguer contre elle avec les tribus arabes qui ne sont que des barbares fanatiques, incapables de comprendre autre chose que les prescriptions étroites du Koran et dont l’effort s’est toujours évertué, sous la poussée des forces inconscientes de l’atavisme, à rétablir le règne de l’Islam dans sa pureté et son rigorisme primitifs.

Nous n’avons pas compris que le Turc est un usurpateur aux yeux des vrais croyants; que sa domination est en opposition avec le dogme musulman, qu’il peut donc, si on sait l’utiliser habilement, servir de contrepoids aux aspirations du pur Islam et que notre intérêt égoïste, comme l’intérêt supérieur de la civilisation nous commandent non de le chasser d’Europe, pour nous partager ses dépouilles, ni même seulement d’affaiblir son autorité, mais, au contraire, de l’aider à se fixer solidement, afin de lui permettre de contenir la poussée des peuples asiatiques.

(01) Circulaire du 9 octobre 1844.
(02) Moniteur Algérien du 24 octobre 1845.
(03) Circulaire du 10 avril 1847.
(04) Ordonnance des 15 avril, 31 août 1845.
(05) Circulaire du 17 septembre 1844.
(06) Circulaire de février 1844.
(07) Ordonnance du 28 septembre 1847.
(08) Jacques ALAUDE. –La question indigène dans l’Afrique du Nord.
(09) W.MARIAL. –la France d’Afrique et ses destinées.
(10) PREVOST-PARADOL. –La France nouvelle.
(11) Louis de BAUDICOUR. –Histoire de la colonisation.
(12) Docteur A. WARNIER. –l’Algérie devant l’empereur.
(13) Senatus Consulte du 22 avril 1863.
(14) Voir également circulaire des 2-15 juillet 1867.
(15) Lettre de l’empereur à Mac-Mahon 1865.
(16) Lettre de l’empereur à Mac-Mahon 1865.
(17) Jacques ALAUDE. –La question indigène dans l’Afrique du Nord.
(18) WARNIER. –L’Algérie devant l’empereur.
(19) Jacques ALAUDE. –Ouvrage cité.
(20) Jacques ALAUDE. –Ouvrage cité.
(21) Voir les belles études de M. Saurin sur la colonisation française en Tunisie, notamment : L’œuvre française en Tunisie.
(22) Jacques ALAUDE. –Ouvrage cité.

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