CHAPITRE XVII (17)

Le mouvement nationaliste en Algérie – Les causes d’une évolution tardive. – La Société algérienne. – La bourgeoisie : les « Vieux Turbans » ; les « Jeunes Algériens ». – Le peuple ignorant et fanatique. – Le rôle des confréries religieuses.- La solidarité musulmane. – La propagande nationaliste. – Les revendications des Jeunes Algériens. – Le Bolchevisme.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’Algérie est moins avancée que la Tunisie, au point de vue du mouvement nationaliste. Pour trois raisons :

1° Les peuples de l’Afrique du Nord sont d’autant moins policés qu’ils sont plus éloignés de l’Est. Les Égyptiens furent, de tout temps, plus civilisés que les Tunisiens; ceux-ci furent toujours supérieurs en culture intellectuelle aux Algériens : et ces derniers sont incomparablement moins barbares que les Marocains (1). Cela tient vraisemblablement à ce que l’infiltration de la civilisation orientale, partie de l’Est, s’est affaiblie au fur et à mesure qu’elle s’éloignait de son foyer et que les populations berbères de l’Ouest, moins complètement soumises à son action, ont conservé toute leur grossièreté primitive. Les indigènes algériens sont donc restés dans l’ignorance des idées nationalistes qui se sont manifestées en Turquie, puis en Égypte et enfin en Tunisie. Seuls, quelques mécontents sont entrés en relations avec les chefs du parti Jeune Tunisien, surtout depuis la guerre Italo-Turque ;

2° Les opérations militaires de la conquête, les soulèvements qui ont suivi et qui ont provoqué des mesures de répression parfois sévères ont disloqué la société musulmane algérienne;

(01) MONTET. –les confréries religieuses de l’Islam marocain.

3° Le lent et tardif développement de l’enseignement. Il est incontestable que c’est la diffusion de l’enseignement qui, en Égypte, et plus tard, en Tunisie, a favorisé la naissance dit mouvement nationaliste. Or, en Algérie, les efforts accomplis en vue de cette diffusion ne datent que de quelques années (1). Comme nous gouvernions directement le pays et qu’aucun engagement ne nous empêchait, comme en Tunisie, de modifier l’administration locale selon nos intérêts, nous avons établi un enseignement d’esprit français.

Il en résulte que, contrairement à ce qui se passe dans la Régence, nous façonnons en Algérie des fonctionnaires à mentalité française; aussi, faut-il qu’ils accomplissent un certain effort de volonté pour se libérer de notre influence, pour se débarrasser de notre empreinte.

Le programme d’enseignement tunisien est favorable à l’éclosion des idées nationalistes ; il permet aux indigènes d’évoluer dans leur propre civilisation, et comme leur civilisation est purement religieuse, de revenir aux tendances impérialistes de l’Islam. Le programme algérien, sans être hostile aux indigènes, sans admettre aucune tracasserie en ce qui concerne les moeurs et les coutumes, est surtout fondé sur les intérêts français ; il respecte la religion musulmane, mais il fixe des limites à son action. Voilà pourquoi le mouvement nationaliste ne s’est développé que tardivement en Algérie. C’est au morcellement des populations algériennes, c’est à la dislocation de la société indigène résultant des mesures de répression qui suivirent les révoltes et les insurrections, que nous devons de ne pas avoir à combattre, comme les Anglais en Égypte, le mouvement nationaliste. Et si ce mouvement tend à se développer, depuis quelques années, c’est uniquement aux mesures libérales que nous avons prises par la suite, qu’il faut l’attribuer.

En favorisant le commerce, en occupant des fonctionnaires, en assurant le respect des biens et des personnes dans les campagnes, en consolidant le régime de la propriété, nous avons créé une classe aisée (2). La société algérienne est, aujourd’hui, en voie de formation ; c’est un fait indiscutable.

Elle comprendra, comme la société tunisienne, une bourgeoisie (fonctionnaires, commerçants et propriétaires) avec deux classes subalternes : les artisans et les fellahs. Cette bourgeoisie n’est pas encore très instruite, mais elle travaille à le devenir, et au fur et à mesure qu’elle s’élève, on s’aperçoit qu’elle penche vers les idées nationalistes. Elle se divise déjà en deux groupes bien distincts. (3)

Les vieux Turbans, c’est-à-dire les hommes de la génération précédant la génération actuelle, ceux qui sont âgés de plus de quarante ans. Ceux-la sont : les uns – peu nombreux – loyalement attachés à la France ; les autres, indifférents. Les uns et les autres ne nous aiment pas à l’excès, mais ils ont pris leur parti de notre présence et ils s’efforcent de profiter de la sécurité et de la justice que nous avons imposées, pour vaquer paisiblement à leurs affaires et s’enrichir. Ils sont profondément attachés à la religion musulmane ; ce sont des mahdistes, mais ils s’inclinent devant le fait accompli de notre domination. Ils se lamentent volontiers sur l’humiliation qu’inflige aux vrais croyants leur soumission à une nation étrangère, mais ils se résignent à cette situation en attendant des jours meilleurs. Il faut d’ailleurs reconnaître que, dans leurs rapports avec nous, ils se montrent d’une correction parfaite. Rien ne révèle chez eux une hostilité systématique. Ils se soumettent d’autant plus volontiers à notre autorité, qu’ils n’ignorent pas que l’Islam permet à ses fidèles de se courber momentanément devant la force ;

Les Jeunes Algériens. – A côté del’élément prudent et réservé de la bourgeoisie indigène, il y a les hommes de la génération actuelle, ceux qui sont âgés de moins de quarante ans et qui exercent, pour la plupart, des professions libérales. Ils forment une classe d’élite, dont on ne saurait, sans injustice, méconnaître la valeur ni l’importance. Nous pouvons d’autant mieux le reconnaître, que cette élite, c’est nous qui l’avons créée. En favorisant la diffusion de l’enseignement, nous avons ouvert de nouveaux horizons à l’esprit de nos jeunes protégés ; mais nous n’avons diminué en rien leurs préjugés et leur foi ; grâce aux connaissances qu’ils ont acquises dans nos écoles, ils se sont soudain reconnu une supériorité et ils ont conçu une confiance en eux-mêmes qui dépassent certainement leurs possibilités. Persuadés qu’ils ont atteint les plus hautes cimes de la civilisation, ils rêvent de jouer un rôle dans les affaires du pays. Le mouvement Jeune Turc est un exemple qu’ils veulent suivre. Ils songent à relever l’Islam de sa déchéance séculaire, en unissant les tendances religieuses ou mahdistes des « vieux turbans » aux conceptions plus modernes des générations nouvelles. De même que les Jeunes Turcs rêvaient de reconstituer le vieil empire islamique ; de même que les Jeunes Égyptiens réclamaient : « l’Égypte aux Égyptiens », de même ils en sont arrivés à se demander si les Algériens ne sont pas en droit d’exiger, si non, pour l’instant, la possession exclusive de l’Algérie, du moins une part plus large dans la gestion de ses affaires.

Au-dessous de cette bourgeoisie, il y a la masse formidable des ignorants et des fanatiques. Ceux-là ne nous connaissent pas et nous regardent comme des envahisseurs. Ils restent méfiants, hostiles ; ils attendent que le Maître de l’heure – le Mahdi – vienne les délivrer, en jetant l’infidèle à la mer. On ne peut équitablement leur reprocher ces sentiments hostiles. Ils ne nous aiment pas, parce qu’ils nous ignorent, parce qu’ils ne nous voient qu’à travers le prisme déformant de leurs préjugés. Ils ne pensent que par la bourgeoisie. C’est donc, en définitive, à celle-ci qu’il faut attribuer leur hostilité.

Les vieux Turbans, on l’a vu, ne sont pas dangereux ; ils sont plutôt passifs ; ils jouissent de la paix que nous faisons régner ; ils vivent plus commodément, plus à l’aise ; ils nous obéissent comme au plus fort. Les Jeunes Algériens, au contraire, nous sont franchement hostiles. Nous les gênons, nous empêchons la réalisation de leurs rêves ambitieux; ils veulent nous supplanter Pour dominer et pour jouir. Fort heureusement, ils sont encore peu nombreux, et ils ne sont pas aimés des vieux turbans et du peuple. Mais il faut redouter la fusion des deux groupes.

Cette fusion est-elle possible ? La guerre russo-japonaise, la révolution jeune turque, les hostilités italo-turques, le conflit balkanique, notre intervention au Ouadaï et au Maroc, le bouleversement créé par la guerre de 1914-1919, les intrigues bolchevistes, les incidents anglo-égyptiens, la révolution d’Angora, ont, à des titres divers, contribué à réveiller le fanatisme musulman.

Partout, le zèle des fidèles s’est réchauffé; ils ont pris conscience de leur force ; ils sentent confusément la nécessité de se rapprocher et de raffermir le lien religieux qui les unit. On aperçoit les symptômes d’un lent travail de groupement, de concentration. On sent, dans tous les cerveaux musulmans, la hantise de cette formule : « Le Califat peut et doit retrouver sa suprématie spirituelle. L’Islam cherche obscurément à réaliser son unité et les confréries religieuses travaillent à ce dessein. » Suivant attentivement les mouvements de l’opinion, pour les canaliser à leur profit, elles ne sont pas restées indifférentes à ce réveil de la foi islamique. Jadis, les confréries religieuses étaient des écoles purement théologiques, s’occupant uniquement de controverses philosophiques, de divergences de doctrine, de questions abstraites; mais la nécessité à laquelle elles ont été réduites, pour vivre, de recruter des adhérents et, par conséquent, de refléter l’opinion publique, de flatter ses penchants, les a bien vite obligées à se transformer en sociétés à tendances politiques (4).

Deux d’entre elles travaillent activement à répandre dans la masse des idées de solidarité propres à favoriser la réalisation de l’unité de vues : les Goudfya et les Snoussya.

Ce sont les Goudfya qui nous valurent la résistance acharnée que nos troupes rencontrèrent en Mauritanie et dans le sud du Sahara. On ne saisit pas tout d’abord la gravité de cette résistance. On se croyait en présence de faits individuels et locaux de fanatisme, mais on constata bientôt que l’agitation s’étendait et quand on voulut saisir les fils de la trame, c’est au Maroc qu’il fallut les aller chercher; celui qui les tenait entre ses mains, c’était ce Ma-el-Aïnin, dont le père avait été le fondateur de la secte des Goudfya ; de là, il agissait sur le Sénégal, le Niger, le Soudan et jusque sur la Côte d’Ivoire.

La confrérie des Snoussya, qui a son point central dans l’oasis de Koufra, exerce une très grosse influence sur toute l’Afrique septentrionale, depuis l’Égypte et la Tripolitaine à l’Est, jusqu’au Maroc à l’Ouest, depuis la Méditerranée au Nord, jusqu’au continent noir au Sud. La doctrine snoussiste répond admirablement aux tendances actuelles de l’Islam; ses chefs ne se bornent pas à recommander des pratiques d’une rigueur extrême; ils ont d’autres ambitions; ils demeurent fidèles assurément aux prescriptions traditionnelles; ils conseillent à leurs adeptes le pèlerinage de La Mecque ; ils le leur facilitent même par l’organisation de tout un service de rapatriement, dont les étapes successives sont à Tor, à Médine, à Yambo, à Bader, à Oum-Lidj, à Doba. Mais ils prêchent l’unité de l’Islam; ils ne connaissent qu’une patrie, la terre d’Islam, celle-ci n’étant toutefois féconde et bénie d’Allah que là où le croyant n’est pas exposé à subir la loi de l’infidèle.

Dans toute l’Afrique du Nord, on trouve des traces indiscutables des intrigues snoussistes. Lorsque, au lendemain de Fachoda, la France et l’Angleterre, voulant préciser les limites de leur zone d’influence dans la région de Tchad et dans le bassin du Nil, signèrent, le 21mars 1899, un traité qui fixait les points en litige, la France rencontra aussitôt une très vive opposition de la part de la Turquie qui prétendait que certains de ces territoires se rattachaient aux dépendances de la Tripolitaine.

Après renseignement, on apprit que la Turquie n’était, en la circonstance, que l’avocat des Snoussya. On passa outre, mais on se heurta à une résistance acharnée, en même temps que des révoltes éclataient au Nord, à l’Est et au Sud du Tchad.

Ces soulèvements résultaient de l’action combinée du sultan de Constantinople et du chef des Snoussya. Des marabouts fanatisaient les populations, en annonçant la venue prochaine d’un Mahddi qui chasserait les Français. Par une coïncidence curieuse, jamais les ports de la Tripolitaine n’avaient laissé passer tant d’armes et de munitions de guerre. Les caravanes en transportaient jusqu’au Bornou, au Darfour et au Ouadaï (5).

Lorsque les Italiens voulurent occuper la Tripolitaine, ils eurent également à compter avec les Snoussya qui envoyèrent de forts contingents grossir les rangs de l’armée turque. Les Snoussya intriguent également en Égypte où ils excitent le fanatisme de la masse.

Un document produit par Lord Cromer révèle l’influence exercée par la propagande des confréries ; c’est une lettre qu’adressait un Égyptien à un agent anglais.

« Nous sommes reconnaissants aux Anglais, disait-il, de l’oeuvre qu’ils ont accomplie en Égypte, mais cette reconnaissance demeure à la surface du coeur et, au-dessous, il y a un puits profond. Tant que la paix est dans le pays, l’esprit de l’Islam sommeille. Nous entendons l’imam crier dans les mosquées contre l’infidèle, mais ces mots passent comme le vent et s’égarent. Les enfants, qui les entendent pour la première fois, ne les comprennent pas ; les vieillards les ont entendus depuis leur enfance et n’y prennent pas garde. Mais on dit : « La guerre existe entre l’Angleterre et le sultan de la Turquie ». S’il en est ainsi, un changement survient. Les mots de l’imam trouvent un écho dans tous les coeurs et chaque musulman n’entend plus que le cri de la foi. Comme hommes, nous n’aimons pas les fils d’Osman ; mais en tant que musulmans, ils sont nos frères ; le Calife occupe les Saints Lieux et tient les Nobles Reliques. Qu’il soit malheureux comme Bajazet, cruel comme Mourad ou fou comme Ibrahim, il est l’ombre de Dieu et tout musulman doit bondir à son appel, comme le fidèle serviteur à l’appel de son maître. L’appel du sultan est l’appel de la foi; il emporte avec lui le commandement du Prophète. Moi et beaucoup, nous avons le ferme espoir que la paix sera maintenue ; mais que la guerre éclate, soyez certain que celui qui a une épée la sortira du fourreau ; celui qui n’a qu’une fourche s’en servira pour frapper. Les femmes crieront du toit des maisons : « Dieu donne la victoire àl’Islam ! ». Vous direz que les Égyptiens sont plus ingrats qu’un chien qui reconnaît la main qui l’a nourri.

« Il peut en être ainsi aux yeux du monde ; mais quand l’Islam est en danger, le musulman se détourne des choses de ce monde et aspire seulement à servir la foi, même s’il faut pour cela regarder la mort en face»

Ce sont là des sentiments communs à tous les musulmans. Ce qui complique la situation, c’est que les agitateurs des confréries savent habilement utiliser tous les concours, même ceux des étrangers. Au moment de l’affaire de Fachoda, ils intriguèrent avec l’Angleterre ; lors de notre intervention au Maroc, ils s’adressèrent à l’Allemagne ; les Jeunes Tunisiens ont toujours entretenu des relations avec les agents allemands ; Bach Hamba, obligé de quitter la Tunisie, se réfugia à Berlin. L’un des descendants d’Abdel-Kader, l’émir Ali, ayant intrigué contre la France, s’est également retiré à Berlin.

L’agitateur marocain El Hiba protégeait les frères Mannesmann et intriguait avec les autorités espagnoles. Les nationalistes turcs ont, plus récemment, pactisé avec le gouvernement des Soviets.

Il résulte de ce qui précède que si l’Islam a été divisé, il tend à s’unir ; il s’organise pour lutter. Les apôtres de ce mouvement utilisent tous les moyens. Ils ont profité des succès japonais pour démontrer aux asiatiques la fragilité du dogme de la supériorité européenne. En Turquie, en Perse, en Arabie même, les peuples s’efforcent de reprendre la direction de leurs destinées. Dans l’Inde, l’Angleterre doit, à tout instant, déjouer des complots. En Algérie et en Tunisie, la guerre italo-turque, puis la guerre de 1914-1919, puis la victoire des Turcs sur les Grecs en 1922, ont provoqué, parmi nos sujets, un frémissement qui nous a révélé la force indestructible du sentiment religieux.

Et dans ce monde musulman, où le spirituel et le temporel se confondent, il est incontestable qu’un mouvement religieux peut parfaitement servir des desseins politiques. Les confréries sont donc capables d’unir Mahdistes et Califiens. C’est ce qu’avait compris l’ex-sultan Abdul-Hamid, qui fournissait des subsides aux Snoussya ; c’est ce que comprirent les Jeunes Turcs qui, à ce point de vue, continuèrent la politique panislamique du sultan détrôné.

La meilleure preuve du rôle efficace de la religion, c’est que le centre du mouvement panislamique est à La Mecque où les musulmans se sentent libres du contrôle étranger. C’est à La Mecque que se rencontrent les Croyants de toutes les parties du monde pour traiter librement de leurs intérêts religieux et politiques. A La Mecque, vivent en exil, forcé ou volontaire, quantité de personnes qui ont dû se soustraire à l’administration européenne. Après chaque pèlerinage, c’est à La Mecque que restent de nombreux jeunes gens de tous pays, pour se consacrer, pendant quelques années, à l’étude de la scolastique médiévale de l’Islam ; ils retourneront ensuite chez eux, afin de consolider les liens religieux internationaux et de ranimer l’attachement à l’idéal politique de l’Islam.

Cet accord entre les sentiments religieux et les tendances politiques, les Nationalistes en ont bien compris la possibilité. Aussi s’efforcent-ils de gagner le peuple à leur cause. Comme en Égypte et en Tunisie, ils font, en Algérie, une active propagande et ils ont créé, dans ce but, des journaux qui furent prospères avant 1914, mais qui, pendant la guerre, soumis à une sévère surveillance, ont, pour la plupart, périclité. Ces journaux visaient surtout à discréditer l’administration française, à exaspérer les indigènes, en leur affirmant qu’ils étaient odieusement exploités, à prêcher enfin la solidarité musulmane. Mais comprenant que l’influence exercée par le journal est médiocrement efficace sur une population peu instruite et qui lit peu, les Jeunes Algériens ont entrepris une action d’un autre ordre, qui consiste à obtenir du gouvernement des libertés propres à favoriser leurs desseins. C’est ainsi qu’ils réclament la suppression du régime de l’indigénat, la diminution des pouvoirs disciplinaires des administrateurs de commune mixte, une plus large représentation dans les assemblées algériennes, l’accès aux fonctions publiques, la diffusion de l’instruction et surtout de l’enseignement de l’arabe littéral. On voit que ces revendications sont identiques à celles des Jeunes Tunisiens et des Jeunes Égyptiens et qu’elles tendent à combattre l’influence européenne et à établir l’unité musulmane. Tout se tient dans l’Islam. Qu’ils soient animés de sentiments religieux ou qu’ils obéissent à des vues purement politiques, tous les musulmans sont étroitement unis par le, même idéal ; tous se préparent à ce qu’ils considèrent comme la grande oeuvre de l’avenir : la suprématie de leur foi et de leur civilisation.

Un nouvel élément de perturbation s’est manifesté depuis la guerre : le bolchevisme, qui n’est que l’adaptation au cerveau slave, c’est-à dire, en définitive, au cerveau oriental, des idées généreuses de nos penseurs du XVIIIe siècle, idées déjà déformées par des étrangers comme Karl Marx, Ibsen et Tolstoï. Le mysticisme oriental qui, à toutes les époques de l’histoire, a provoqué la naissance de tant de schismes et d’hérésies, a développé ces doctrines jusqu’à leurs conséquences extrêmes : tel est le bolchevisme.

Ce qui fait le danger de cette nouvelle formule politico-économique; c’est que, conçue par des Slaves, c’est-à-dire par des Orientaux, elle est parfaitement accessible à tous les cerveaux orientaux. Le communisme, qui est à sa base, est, somme toute, une réminiscence des époques patriarcales. La libération des peuples, c’est-à-dire la suppression des dominations étrangères, est un autre principe fait pour plaire aux musulmans qui, depuis leur déchéance, vivent plus ou moins directement sous une tutelle européenne.

C’est ce qui explique les succès de la propagande bolcheviste dans l’Inde, en Perse, en Turquie. Il y a là un ferment qui peut parfaitement provoquer une vive effervescence dans tous les milieux musulmans.

Le dogme islamique n’est pas un obstacle à la diffusion de la nouvelle doctrine. Il ne s’oppose ni à la suppression du capitalisme, peu sensible chez des peuples qui n’ont pas d’industrie, ni au partage des terres, puisque la terre est considérée comme appartenant au Calife, c’est-à-dire à la collectivité et que ce n’est que par tolérance du Calife que des particuliers peuvent la posséder, contre paiement d’une redevance. D’autre part, le bolchevisme ne combat pas le dogme religieux, seul point intéressant pour des musulmans. Il ne saurait d’ailleurs atteindre une religion qui ne possède pas de prêtres et dont chaque croyant est le fidèle dépositaire de la doctrine.

Au surplus, les Mahométans, quels qu’ils soient, sont prêts à accueillir, comme ils l’ont toujours fait dans le passé, tout appui étranger capable de leur permettre de se débarrasser des tutelles qui pèsent sur eux. Ils ne redoutent pas le contact d’une doctrine qui pourrait sembler contraire à l’Islam, puisqu’ils sont immunisés par leur foi intransigeante contre toute propagande.

Le bolchevisme constituerait donc un réel danger si le foyer d’où il est sorti continuait de brûler ; il pourrait provoquer une explosion de xénophobie chez les musulmans, soumis à des puissances étrangères.

Telle est la situation.

Nous avons fait de l’Afrique du Nord des provinces les plus belles de notre empire colonial, mais la conquête morale de l’élément musulman est à peine ébauchée. Malgré les améliorations que nous avons apportées à leur condition matérielle, malgré le développement de la richesse publique et du bien-être général, les indigènes restent séparés de nous par des préjugés vivaces. La société musulmane de l’Afrique du Nord est composée de quelques indifférents, d’un certain nombre de jeunes ambitieux qui veulent nous supplanter dans l’administration du pays et d’une masse énorme d’ignorants et de sectaires qui ne nous connaissent pas, qui nous regardent comme des envahisseurs et qui, demain, nous chasseraient, si les circonstances le leur permettaient.

On compare souvent notre oeuvre à celle des Romains et l’on s’étonne que ces derniers aient pu s’attacher les Berbères, en faire des citoyens dévoués, alors que nous n’avons pu réaliser leur conquête morale. On oublie qu’entre les Romains et nous, l’Islam a passé, imposant aux esprits son idéal intransigeant et enseignant aux peuples la noblesse et la dignité de l’être humain en communion avec la divinité.

Les splendeurs de la civilisation factice dont il éclaira l’univers pendant plusieurs siècles, ont laissé chez les musulmans un souvenir que le temps, les vicissitudes historiques n’ont pu effacer. Aussi, les individus soumis à sa loi, tiers d’un passé prestigieux, convaincus de leur supériorité, montrent-ils, malgré les misères de l’heure présente, un orgueil et une intransigeance incurables, qui puisent leur force dans le respect des traditions et la notion des gloires disparues.

Une autre cause de l’échec de nos efforts, c’est que nous avons oublié que les territoires de l’Afrique du Nord sont des pays essentiellement agricoles, des pays de cultivateurs et d’éleveurs. Nous avons donné à nos jeunes protégés une instruction identique à celle de nos enfants. Nous leur avons enseigné des connaissances, nous leur avons inspiré des idées incompatibles avec leur genre d’existence. Nous les avons orientés vers les professions libérales, sans nous demander s’ils trouveraient à utiliser leur savoir (6). Enfin, nous n’avons pas vu que si nous leur inculquions quelques idées de progrès, celles-ci étaient déformées dans leur esprit par l’influence religieuse et que nos protégés restaient, malgré tout, de fervents musulmans, c’est-à-dire des ennemis ardents de toute civilisation non islamique. En résumé, nous avons fait d’eux des déclassés et, par conséquent, des aigris.

Il est temps de rompre avec ces errements. Nous avons un problème difficile à résoudre ; il faut l’examiner courageusement avec l’unique désir de servir les intérêts supérieurs du pays. Dans l’Afrique du Nord, – et c’est également vrai pour tous les fractions musulmanes soumises à une puissance européenne – il faut trouver un modus vivendi permettant, d’une part, à l’élément civilisateur de se développer dans la paix et le travail et d’étendre les idées et l’influence nationales et, d’autre part, accordant à l’indigène la possibilité d’améliorer d’abord sa situation matérielle, puis de s’élever peu à peu, par l’abandon de ses préjugés séculaires et une salutaire réaction contre sa paresse et son ignorance, jusqu’à une condition qui l’autorisera à demander de nouvelles libertés et enfin de se fondre, au fur et à mesure de son évolution, dans la famille française.

(01) MARCAIS. –l’enseignement primaire des Indigènes algériens.
Alfred BEL. –L’enseignement des Indigènes musulmans.
(02) Maurice WHAL. –L’Algérie.
(03) A. SERVIER. –Le Nationalisme musulman.
(04) JOLY. –Les Confréries religieuses et les marabouts en Algérie.
(05) Albert DUCHENE.
(06) FONCIN. –L’instruction des indigènes en Algérie.

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