CHAPITRE XV (15)

La Psychologie du musulman. -Foi inébranlable dans sa supériorité intellectuelle. – Mépris et horreur pour ce qui n’est pas musulman. – Le monde divisé en deux, parts : les Croyants et les Infidèles. – Tout ce qui vient des infidèles est détestable. – Le musulman échappe à toute propagande- – Par la restriction mentale, il échappe même aux violences. – Échec des tentatives faites pour introduire la civilisation occidentale dans le monde musulman. – Averrhoës. Khéréddine. Le Cheikh Gamal ed Dine. Sawas Pacha. – Tentatives infructueuses de l’Angleterre en Égypte, de la France en Algérie et en Tunisie. – L’idéal musulman : le Mahdisme et le Califat.

Au point où l’on est parvenu de cette étude, il n’est pas impossible d’expliquer et de comprendre la psychologie de l’Arabe et, par conséquent, du musulman, puisque le musulman, quel qu’il soit, soumis durant des siècles à la loi religieuse, expression du génie arabe, en a reçu une empreinte si profonde, qu’il s’est totalement arabisé. Expliquer la psychologie de l’Arabe, le mécanisme de son cerveau, c’est, du même coup, expliquer la psychologie de n’importe quel musulman. Le Berbère africain ne pense pas autrement, n’agit pas autrement que le Syrien, le Turc, le Persan, le Cosaque ou l’habitant de Java. Tous ces islamisés pensent et agissent comme l’Arabe.

La loi religieuse, d’inspiration arabe, imposée au monde musulman, a donné aux individus si divers dont il est composé, l’unité de pensée, de sentiments, de conceptions, de jugement. La toise qui a servi à mesurer cette pensée, ces sentiments, ces conceptions, ce jugement, est arabe ; il en résulte que tous les esprits musulmans ont été nivelés à la taille de l’esprit arabe.

Ce qui caractérise l’Arabe et, par conséquent, le musulman, c’est une foi inébranlable dans sa supériorité intellectuelle. Incapable, par sécheresse d’esprit et pauvreté d’imagination, de concevoir un autre état que le sien, une autre forme de pensée, il croit fermement qu’il est parvenu à un stade inégalable de perfection, qu’il est seul à posséder la vraie croyance, la vraie doctrine, la vraie sagesse, qu’il est seul à détenir la vérité, non pas une vérité relative sujette à révisions, mais une vérité intangible, imperfectible : la Vérité absolue. Citons, comme exemple de cette orgueilleuse prétention, ce qu’écrivait, il y a quelques années, l’un des personnages les plus influents du Comité Union et Progrès, le Cheikh Abd-ul-Hack, un Jeune Turc civilisé :

-« Oui ! La religion musulmane est en hostilité ouverte avec tout votre monde de progrès.

Apprenez, observateurs européens, qu’un chrétien de n’importe quelle position, par le seul fait qu’il est chrétien, passe à nos yeux pour un aveugle déchu de toute dignité humaine. Notre raisonnement à son égard est aussi simple que définitif. Nous disons : L’homme dont le jugement est assez perverti pour nier l’existence d’un Dieu unique et fabriquer des dieux de différentes espèces, ne peut être que la plus ignoble expression de l’abrutissement humain ; lui parler serait une humiliation pour notre raison et une offense à la grandeur du Maître de l’Univers. La présence de tels mécréants parmi nous est la plaie de notre existence ; leur doctrine est une insulte directe à la pureté de notre foi ; leur contact, une souillure pour notre corps ; toute relation avec eux, un supplice pour notre âme. Tout en vous détestant, nous sommes arrivés à étudier vos institutions politiques, vos organisations militaires. Outre les armes nouvelles que la Providence nous procure par vos propres moyens, vous avez vous-mêmes ranimé l’inextinguible foi de nos héroïques martyrs. Nos Jeunes-Turcs, nos Babis, nos nouvelles confréries, toutes nos sectes, sous des formes variées, sont animées d’une même pensée, d’une même nécessité de marcher. Vers quel but ? Est-ce vers la civilisation chrétienne ? Jamais !… L’Islam est une grande famille internationale. Tous les croyants sont des frères. Une communauté de sentiments et de croyance les rapproche et les engage à s’aimer. Il appartient au Calife de faciliter ces relations et de rallier les Croyants sous le drapeau sacerdotal » (1).

Convaincu d’être l’élu de Dieu (Moustafa), assuré que son peuple est le peuple choisi, entre tous, par la divinité, le musulman possède la certitude d’être appelé à, jouir seul des récompenses célestes. Aussi, éprouve-t-il pour ceux qui ne pensent pas comme lui, pour les égarés qui ne suivent pas la voie droite, une pitié, faite de mépris pour leur infériorité intellectuelle, d’horreur pour leur déchéance et de compassion pour l’avenir effroyable de châtiments qui les attend.

Cette conviction, que rien ne saurait amoindrir, inspire au musulman un attachement inébranlable à ses traditions. Hors de l’Islam, point de salut ; hors de sa loi, point de vérité, point de bonheur. L’évolution des peuples étrangers, l’accroissement de leurs connaissances, les progrès scientifiques, les améliorations apportées par le labeur humain au bien-être matériel le laissent indifférent. Il est le Croyant, par excellence, l’Être parfait, l’Être supérieur.

Cette conception, comme on l’a fait remarquer avec raison, (2) divise les habitants de la terre en deux parts : les Croyants et les Infidèles.

Le Croyant est en état de guerre permanente avec l’Infidèle et ce droit, ce devoir de guerre éternelle ne peut être que suspendu : « Faites la guerre, dit le Livre Saint, à ceux qui ne croient ni à Dieu, ni au Jugement dernier, qui ne regardent pas comme défendu ce que Dieu et son Prophète ont défendu, à ceux qui ne professent pas la vraie religion, jusqu’à ce que, humiliés, ils payent le tribut de leurs propres mains ».

Le musulman, persuadé de sa supériorité, ne souffre aucune leçon. Comme type de son raisonnement, citons ces paroles d’un Jeune Tunisien : Bechir Sfar : « Le Nord de l’Afrique est habité par un amalgame de peuples qui se réclament d’une race célèbre, la race arabe et qui professent une religion unitaire : la religion musulmane. Or, cette race et cette religion conquirent et colonisèrent un empire plus vaste que l’Empire romain. Les Nord-Africains, à eux seuls, ont à leur actif soixante ans de domination au sud de la France, huit siècles en Espagne et trois siècles en Sicile… Cette petite digression a pour but de rappeler à ceux qui seraient tentés de l’oublier, que nous appartenons à une race, à une religion, à une civilisation qui valent en gloire historique et en force d’assimilation n’importe quelle race, quelle religion et quelle civilisation des peuples anciens et modernes » (3).

Intellectuellement, le musulman est, cependant, un paralytique. Son cerveau, soumis au cours des siècles, à la rude discipline de l’Islam, est fermé à tout ce qui n’a pas été prévu, annoncé, spécifié par la loi religieuse. Il est donc systématiquement hostile à toute nouveauté, à toute modification, à toute innovation.

Ce qui existe a été créé et voulu par le Tout Puissant. Il n’appartient pas à l’homme de modifier son oeuvre. Si Dieu avait désiré que ce qui existe fût autrement, il l’aurait accompli en dehors de toute volonté humaine. Agir, c’est donc, en quelque sorte, méconnaître les décisions divines, c’est vouloir leur substituer les désirs humains, c’est commettre un acte d’indiscipline. Une pareille conception interdit tout progrès et, de fait, l’immobilité est le caractère essentiel de toute société musulmane.

Comme on l’a fait remarquer, (4) « le musulman demeuré fidèle à sa religion n’a pas progressé ; il est resté stationnaire au milieu de l’évolution de toutes les autres civilisations. C’est, en effet, un des traits saillants de l’Islamisme d’immobiliser dans leur barbarie native les races qu’il asservit. Il est figé dans une cristallisation inerte et impénétrable. Il est immuable et les changements politiques, sociaux et économiques n’ont aucune répercussion sur lui. »

Renan a montré que les Sémites étaient incapables de s’élever jusqu’à la conception d’une idée générale. Un musulman se joindra volontiers à des Européens pour faire de l’anticléricalisme chrétien, mais il ne tolèrera jamais la moindre atteinte à sa croyance. Un fait entre cent autres, à l’appui de cette assertion : Il y a quelques années se réunit à Alger un Congrès orientaliste auquel assistaient des savants européens, égyptiens et turcs. On s’occupa d’abord d’exégèse biblique. Certains linguistes tentèrent de prouver que plusieurs passages de l’Ancien Testament étaient apocryphes et qu’ils n’avaient, par conséquent, aucune valeur historique. Personne ne protesta. Mais quand ces mêmes savants voulurent exercer leur érudition et leur critique sur le Koran, leurs collègues musulmans protestèrent avec la plus vive indignation contre ce qu’ils considéraient comme un sacrilège. La discussion devint si ardente que le Gouvernement Général dut intervenir.

Comme on le voit, le musulman échappe à toute propagande ; il échappe même à la violence, parce que l’Islam l’autorise à s’incliner momentanément devant la force, lorsque les circonstances l’exigent. La loi religieuse ne lui impose nullement une attitude qui pourrait l’exposer à un danger ou à des représailles. Elle lui permet même, en cas d’extrême péril, de transgresser les dogmes. Les commentateurs du Koran citent de nombreux exemples de cette liberté : Ammar Ben Yasir fut excusé par le Prophète lui-même de louer extérieurement les dieux païens et d’injurier Mahomet, du moment qu’il était fermement attaché de coeur à la religion musulmane. Ce procédé fut admis par les premiers docteurs de la Loi. Plus tard, on recommanda d’employer autant que possible des expressions ambiguës, des mots à double sens, pour donner moins de force à ses reniements. Cette pratique est nommée taqiyyah, d’après un passage du Koran (5). Elle fut employée par les Chiites dans leur propagande constante contre les Ommeyades.

On constate même l’emploi de la taqiyyah en vue de satisfaire des intérêts particuliers, dans les serments, par exemple ; elle consiste en paroles à double sens ou dans la restriction mentale (6). Le musulman peut donc s’incliner devant une autorité étrangère tant qu’il n’est pas le plus fort ; il peut pactiser avec elle, accepter d’elle des titres et des faveurs, mais dès qu’il se sent en état de se révolter, il doit aussitôt le faire ; c’est un devoir impérieux.

L’histoire algérienne nous offre de nombreux exemples de trahisons dont les héros furent des chefs indigènes qui avaient accepté les faveurs du gouvernement français et qui passaient pour lui être loyalement attachés. Sidi-el-Djoudi, nommé par nous bach agha des Zouara, se révolta en 1857. Bou Aokkaz ben Achour, seigneur du Ferdjouia et ses parents les Ben-Azzed-Dine, du Zouara, provoquèrent l’insurrection de leurs sujets en 1862-1863. Les fils du Khalifa Sidi-Hamza soulevèrent le sud des provinces d’Alger et d’Oran en 1863 et nous tinrent en échec pendant deux ans. Le Caïd BouDissa, de Djelfa, que nous avions enrichi, les suivit. Mokrani, bach-agha de la Medjana, donna le signal de la révolte en 1851. Beaucoup de chefs de cette région l’imitèrent, notamment Ben Ail Chérif, bach-agha de l’Oued-Sahel, Ben Oukassi de Sébaou, le Caïd Ben Illès, Si Aziz. Tous ces chefs avaient été comblés de faveurs; de prébendes, de décorations (7).

Protégé par la loi religieuse, le Musulman échappe donc à toute influence étrangère et reste fidèle à ses traditions. La société musulmane demeure immobile.

A vrai dire, cette immobilité n’a pas toujours été acceptée. Les peuples soumis, incomplètement atteints par la paralysie musulmane, tentèrent parfois de réagir contre les conceptions arabes et s’efforcèrent d’introduire dans l’Islam des idées étrangères. Mais l’élément arabe finit toujours par imposer ses idées.

Au XIIe siècle, Averrhoës voulut islamiser les connaissances grecques, pour les incorporer à l’Islam. Il passa pour impie et fut persécuté (8). Dans les temps modernes, des tentatives identiques se renouvelèrent et aboutirent au même échec. Il n’est pas inutile d’insister sur ces tentatives, parce qu’elles expliquent les résultats peu satisfaisants des efforts civilisateurs que les nations européennes ont accomplis dans les pays musulmans, la France, dans l’Afrique du Nord ; l’Angleterre, en Égypte et dans l’Inde; la Hollande à Sumatra ; l’Italie en Tripolitaine.

En 1880, en Tunisie, sous le règne de Sadok Bey, le ministre Khereddine conçut le projet d’arracher ses coreligionnaires à leur indolence et à leur barbarie. Chrétien, d’origine circassienne, Khereddine avait été amené, à vingt ans, comme esclave, en Tunisie, par le ministre Mustapha-Khaznadar. Converti à l’Islam, il devint le gendre de son maître qui le présenta au Bey. Celui-ci apprécia les qualités du jeune Circassien et, en quelques années, Khereddine franchit les différents grades de l’armée.

En 1860, il était ministre de la marine. (9) Après un voyage en Europe, et notamment en France, il s’enthousiasma pour la civilisation occidentale. Convaincu que la prospérité des peuples européens résultait du progrès scientifique et industriel et de la diffusion de l’instruction, il fut conduit à en conclure que les méthodes occidentales, transplantées ailleurs, donneraient des résultats semblables et que si les musulmans s’arrachaient à leur torpeur pour suivre l’exemple des nations chrétiennes, ils atteindraient sûrement une prospérité identique.

Encouragé par Sadok-Bey, il entreprit une active propagande pour vaincre l’inertie de son entourage et surtout pour essayer de lui faire comprendre que les prescriptions religieuses ne s’opposaient pas au progrès scientifique. I1 publia, dans ce but, en langue arabe, un ouvrage absolument remarquable : « Le plus sûr moyen pour connaître l’état des Nations. » (10)

« Je veux d’abord, dit-il, réveiller le patriotisme des ulémas et des hommes d’Etat musulmans et les engager à s’entraider dans le choix intelligent des moyens les plus efficaces pour améliorer l’état de la nation islamique, accroître et développer les éléments de la civilisation, élargir le cercle des sciences et des connaissances, augmenter la richesse publique, par le développement de l’agriculture, du commerce et de l’industrie. En second lieu, j’ai écrit mon ouvrage pour détromper certains musulmans fourvoyés qui, fermant les yeux sur tout ce qu’il y a de louable et de conforme aux enseignements de notre propre loi théocratique chez les peuples d’une religion différente de la nôtre, se croient, par suite d’un funeste préjugé, dans l’obligation de le dédaigner et considèrent comme suspects ceux qui approuvent ce qu’il y a de bon comme système et comme institutions chez les nonmusulmans… Les Européens ne sont parvenus à jouir de la prospérité dont nous parlons que par leur progrès dans les sciences et les arts, et grâce à leurs institutions qui facilitent la circulation de la richesse publique ».

Par un rapide exposé historique, Khereddine montre que la société islamique connut la prospérité lorsqu’elle adopta libéralement les procédés et les méthodes des peuples plus avancés en civilisation et qu’elle retomba dans la barbarie lorsque, par suite de l’étroitesse d’esprit de certains hommes d’Etat et du fanatisme de la foule ignorante, elle voulut se passer des concours étrangers.

Khereddine ne parvint pas à convaincre ses coreligionnaires ; sa tentative souleva une violente opposition et finit par un lamentable échec. Disgracié, il dut se réfugier en Turquie. L’effort louable de Khereddine ne saurait être inscrit à l’actif de l’Islam ; ce n’est pas un effort musulman. Khereddine, circassien islamisé, n’avait pas une mentalité musulmane ; la meilleure preuve, c’est qu’il ne trouva pas de disciples.

Vers 1880, le Cheikh Gamal-ed-Dine tenta une œuvre identique en Égypte. Il s’attacha surtout à démontrer que « les préceptes du Koran n’excluaient pas toute idée de progrès résultant de l’introduction dans un milieu musulman de la Civilisation européenne et que le principe religieux n’était pas un obstacle à cette introduction » (11). Cette tentative échoua. Reprise dans un autre but par le Cheikh Mohammed Abdou qui entendait prouver que les Musulmans Pouvaient réaliser tous les progrès sans aucun concours étranger, elle engendra un mouvement nationaliste qui dressa les Égyptiens contre les Anglais.

Plus récemment, en 1896, un ancien Ministre ottoman, Sawas-Pacha, un chrétien d’ailleurs, reprit les idées de Khereddine et tenta de les répandre en Turquie. Il s’efforça de démontrer que « les principes religieux ne sont pas hostiles à un accord entre l’Islam et la civilisation européenne» ; mais sa thèse ne fut pas acceptée et l’on sait, qu’au contraire, le parti Jeune-Turc, animé d’une ardente xénophobie, s’opposa à toute réforme (12).

Séduit par les théories de Khereddine et de Sawas-Pacha, un résident de Tunisie, M. René Millet, voulut les appliquer.

« Ce qui donne un prix tout particulier aux idées de Khereddine, raisonnait M. Millet, c’est qu’elles n’ont rien de commun avec les rêveries des théoriciens. Nous n’avons qu’à les reprendre au point où il les a laissées pour les faire fructifier. Grâce à lui, nous avons cette singulière fortune de semer sur un terrain bien préparé ».

M. René Millet s’aboucha même avec SawasPacha ; celui-ci vint étudier la question en Tunisie et il rédigea un rapport qui concluait à la possibilité de réaliser les projets de Khereddine.

« La Tunisie, disait-il, est un terrain particulièrement favorable à une tentative de collaboration franco-indigène. L’établissement du gouvernement héréditaire des Beys en fait un pays monarchique où l’esprit d’obéissance à l’autorité séculaire a contenu dans de justes limites l’esprit purement religieux qui, dans toute nation islamique, où le Koran et la Tradition sont la base de tout droit, tend à se développer outre mesure. D’autre part, cet esprit religieux a gardé une influence morale assez grande pour que l’opinion publique accepte docilement les décisions doctrinales de ses représentants. La Tunisie présente un autre avantage, en ce sens qu’elle est, en quelque sorte, le point de rencontre des deux principaux rites de l’islamisme orthodoxe : rite malékite et rite hanéfite. Une réforme réalisée avec le concours des jurisconsultes de ces deux rites aurait une généralité plus grande que la même réforme faite dans un pays appartenant à un seul de ces rites. Cette condition serait de nature à favoriser l’expansion au dehors, dans tout l’Islam, des idées adoptées en Tunisie. »

Passant à l’examen des moyens propres à hâter la réalisation de ces théories, Sawas-Pacha estimait qu’il fallait d’abord créer une législation civile, criminelle et commerciale, dans des conditions qui la rendraient islamiquement acceptable et qui, sauf le statut personnel, se rapprocherait de la législation française. Puis on réformerait le haut enseignement musulman de manière à y introduire nos méthodes et nos sciences, tout en respectant l’enseignement purement religieux. Le commencement de réalisation que reçut ce programme n’aboutit à aucun résultat satisfaisant. La grande masse des musulmans tunisiens n’a pas évolué et les quelques sujets qui reçurent une instruction développée en profitèrent pour se dresser contre la France, pour combattre notre influence et pour cultiver dans le peuple la haine de l’étranger.

En Algérie, il y a quelques années, des hommes d’initiative, constatant le désordre inouï des prescriptions du Droit musulman, désordre favorisant l’arbitraire et la concussion, songèrent à les soumettre au classement d’une méthode plus rationnelle et plus scientifique. L’idée était incontestablement excellente. La législation qu’appliquent les Cadis et les tribunaux d’appel musulman est extrêmement imparfaite et comme elle ne s’appuie sur aucun texte précis, elle est sujette, dans la pratique, à une foule de déviations qui lèsent parfois de légitimes intérêts. Il s’agissait d’apporter un peu d’ordre dans ce chaos. Il était entendu qu’on tenterait, en s’inspirant des théories de Sawas-Pacha, de démontrer aux musulmans l’accord possible qui peut exister entre une législation, conçue selon l’esprit moderne, et le Droit islamique. C’est seulement après cette démonstration, qu’on aborderait la réforme. Il ne s’agissait donc pas d’occidentaliser le Droit musulman, mais de le codifier, de l’ordonner.

Pour ménager toutes les susceptibilités, l’administration algérienne avait nommé une commission chargée de recueillir, sur la question, l’avis des personnes compétentes, c’est-à-dire des magistrats indigènes et français. Ces derniers émirent un avis nettement favorable ; ils reconnurent les difficultés qu’ils éprouvaient à appliquer une loi dont il faut emprunter les textes à des sources diverses, d’une recherche longue et pénible. Ils reconnurent également que cette loi est si peu précise, que son interprétation varie selon le juge. Les textes sur lesquels elle s’appuie sont si vagues, que souvent l’interprète le plus autorisé du Droit musulman, Sidi Khalil, n’a pas craint d’écrire : « A cet égard, il y a deux opinions », ou « sur ce point, il y a divergences ».

Les magistrats musulmans, au contraire, montrèrent une vive hostilité à l’encontre de ce projet. Ils estimèrent que « le Droit musulman n’a pas besoin d’être codifié, car tel qu’il est, il est bien fait » ; ils ajoutèrent « qu’aucun intérêt ne résulterait de ce travail pour la population musulmane, car le public musulman s’en rapporte toujours aux cadis, dans les litiges ». Bref, devant l’hostilité des magistrats mahométans, on dut abandonner ce projet. (13)

Les groupements d’émancipation sociale : Loges maçonniques, Ligue des Droits de l’Homme, Ligue de l’Enseignement, Société positiviste, ont, depuis le milieu du XIXe siècle, multiplié leurs efforts pour répandre chez les musulmans leurs doctrines généreuses. Ils échouèrent dans leur tâche, parce que les néophytes auxquels ils s’adressaient n’étaient pas sincères. Ceux qui semblaient totalement émancipés se révélèrent, à la pierre de touche des événements, comme ayant conservé leurs préjugés, leurs haines, toute leur mentalité d’orientaux. On peut en citer un exemple curieux : Affilié à toutes les associations de libres-penseurs et, notamment, au Comité Positiviste dont il était le délégué pour la Turquie, Ahmed Riza flétrissait, dans son journal le Michveret, les moyens de gouvernement d’Abd-ul-Hamid ; il réclamait la liberté de la presse ; il proclamait l’égalité des races de l’Empire et la nécessité de l’existence des partis politiques ; il parlait ainsi en libre-penseur, en disciple de la Révolution Française. Mais il changea d’idées dès qu’il fut au pouvoir. Devenu président de la Chambre ottomane, il ne trouva pas un mot de pitié pour les victimes, pas une parole d’indignation pour les assassins, après les massacres d’Adana où plus de vingt mille Arménien furent anéantis ; il laissa voter la nouvelle loi contre la presse, qui supprimait, en Turquie toute indépendance de pensée. En juillet 1910, il imposa silence aux libéraux qui demandaient à la Chambre d’abolir l’état de siège en vigueur depuis la révolution du 13 avril ; il ne protesta pas contre les exécutions capitales, par la cour martiale, de libéraux politiques. A Paris, il s’affirmait libre-penseur, mais à Constantinople, il faisait régulièrement à la Chambre le « namaz » (prière), afin de donner au parti religieux l’assurance d’une foi profonde.

Plus récemment, en 1922-1923, le gouvernement d’Angora, fournit un nouvel exemple de l’incurable fanatisme musulman. Ce gouvernement qui se prétendait animé d’idées modernes, déposa le Sultan qu’il accusait de pactiser avec les étrangers et de ne pas se montrer assez ferme dans la défense des intérêts de l’Islam.

Un de ses membres, Abeddine Bey, député du Logiztan, déchira sa cravate à la tribune et fit voter, séance tenante, l’interdiction de se servir de vêtements confectionnés à l’étranger. D’autres députés affirmèrent leur volonté de ramener la religion à son austérité primitive. Ils réclamèrent des châtiments pour les femmes turques de moeurs légères qui vendaient leurs faveurs à des infidèles. Ils rendirent obligatoire le port de la coiffure orthodoxe ; ils interdirent l’usage de l’alcool et même du vin ; ils décrétèrent la fermeture des écoles européennes. Dans la guerre contre les Grecs, les journaux turcs appelaient les soldats musulmans : Moudjahid (de Djihad, guerre sainte), c’est-à-dire combattants pour la foi, soldats de la guerre sainte et ceux qui succombaient sur le champ de bataille : Chahid, c’est-à-dire martyrs.

On pourrait multiplier les exemples prouvant que le musulman est à l’abri des influences étrangères, qu’il n’évolue pas. Malgré les apparences, il conserve sa mentalité, sa foi profonde, ses haines vivaces. C’est un réfractaire à toute civilisation.

La société musulmane ne peut ni se modifier ni se perfectionner. Elle est cristallisée dans une formule intangible. Son idéal est exclusivement religieux, ou plutôt il est double : l’une religieuse, l’autre politique : le mahdisme et le califat. (14)

Le Mahdisme, c’est la réalisation terrestre des espérances religieuses, grâce à l’intervention d°un personnage choisi par la divinité : le Mahdi ; c’est la suprématie de la foi islamique sur les autres religions.

Le Califat, ou plus exactement le Khalifat, c’est l’idéal de l’Etat islamique, placé sous le sceptre d’un Calife. C’est la libération des peuples musulmans courbés sous le joug des infidèles ; c’est la restauration de la splendeur défunte de l’Empire musulman, tel qu’il existait sous les successeurs du Prophète, sous les Ommeyades ou les Abbassides (15).

Ces deux formes de l’idéal musulman ne sont pas toujours en parfait accord. Elles se heurtent parfois parfois, bien qu’en définitive, elles visent au même but : le triomphe de l’Islam.

Les espoirs califiens s’attachent de prédilection au plus puissant sultan indépendant, qui est le protecteur et le champion naturel de l’Islam. C’est, pour l’instant, le sultan ottoman. Leur caractère est toujours international.

Les mouvements mahdistes, au contraire, sont dans leur essence, l’expression d’un mécontentement local, C’est la forme musulmane de la haine qui, chez tous les peuples et à toutes les époques, dresse les vaincus contre les vainqueurs. C’est une réaction contre la domination européenne. Tant que l’Islam existera, la doctrine mahdiste restera l’étincelle qui peut à tout moment enflammer le mécontentement des indigènes. Il n’y a pas de politique coloniale capable d’éviter à jamais ces sentiments néfastes et les troubles soudains qui peuvent en résulter. La tuerie de Margueritte, en Algérie, l’émeute de Thala, en Tunisie, la rébellion plus récente de l’Aurès en sont la preuve formelle. Rien ne permettait de prévoir ces tragiques événements. Les paroles incohérentes d’un détraqué ont suffi à galvaniser le fanatisme populaire. C’est ce même sentiment qui, en Algérie, a suscité, depuis la conquête, tant de sanglants soulèvements et qui a créé aux Anglais, en Égypte, de si graves difficultés. (16)

Toutes ces révoltes ont la même origine c’est un ambitieux ou un névrosé qui, par ses prédications, fanatise ses coreligionnaires et les lance contre l’infidèle (17). Témoin, I’insurrection du Sud Oranais, fomentée en 1864 par la famille des Ouled-Hamza, qui exerçait une grande influence religieuse ; témoin, celle de l’Aurès en 1879 où un chérif ventriloque pousse une horde famélique, armée de matraques, à. l’assaut d’un camp français ; témoin encore celle de Bou-Amama, en 1881, dans le Sud Oranais. Ce sont des accès de folie mystique, des explosions soudaines de fanatisme, de brusques orages qui éclatent contre toute attente, mais qui, en raison de leur caractère improvisé, ne durent pas. (18).

Ces accidents sont devenus moins fréquents, par suite de l’expérience des autorités européennes. La masse musulmane demeure hostile et méfiante à l’égard du non-musulman ; elle a conservé sa foi robuste ; elle compte toujours sur l’apparition d’un Mahdi qui libèrera la terre musulmane, le Dar-el-Islam, de la profanation étrangère. Le Mahdisme, comme on le voit, est d’essence religieuse. Il date des temps les plus lointains de l’Islamisme ; c’est la doctrine de la foule, c’est-à-dire de la presque totalité du peuple musulman.

La doctrine du Califat, au contraire, est d’essence politique ; elle est d’un ordre plus élevé, plus complexe ; sa conception exige une culture intellectuelle plus développée : c’est celle des Jeunes-Turcs, des Jeune-Egyptiens, des Jeunes-Tunisiens, des Jeunes-Algériens ; ce sera, demain, celle des Jeunes-Marocains, lorsque l’instruction donnée par nos écoles aura dégrossi les indigènes du Maroc.

La doctrine du Califat fut d’abord religieuse, comme toute manifestation de l’esprit musulman, mais elle ne tarda pas à élargir ses cadres, à embrasser la politique, à rêver une puissance musulmane formidable, pour se présenter enfin comme une restauration quasi laïque de la civilisation orientale disparue, en face de la civilisation chrétienne de l’Europe (19). En d’autres termes, c’est le nationalisme musulman ; tous les fidèles de l’Islam faisant partie de la patrie idéale.

Le plus curieux, c’est que la doctrine du Califat a emprunté à l’Europe ses principes essentiels. Lors de la chute d’Abd-ul-Hamid, les Jeunes-Turcs avaient la conviction qu’ils revivaient la Révolution Française ; nombre d’entre eux étaient affiliés à la franc-maçonnerie. L’un des maîtres dont ils se réclamaient, A1 Afghani Leijed-Djemmal ed-Dine al-Husseini, mort en 1897, appartenait à une Loge Égyptienne ; il s’honorait de l’amitié de Renan, qui lui a consacré une note élogieuse, reproduite dans ses Essais.

Ahmed Riza Bey et le docteur Nazim, deux membres influents du Comité Union et Progrès, faisaient partie de la Société des Positivistes de France. Mais les uns et les autres avaient conservé, malgré les apparences, leur mentalité musulmane.

Or, le musulman est un fanatique incurable. On a vu que Sawas-Pacha, un chrétien ottoman qui était un penseur généreux, mais qui pensait en chrétien et non en musulman, avait prétendu le contraire. Dans ses « Études sur la théorie du Droit musulman », il affirmait, « qu’on pouvait rendre non seulement acceptables, mais aussi obligatoires pour la conscience du musulman, tout progrès, toute vérité, toute disposition légale qui n’ont pas été acceptés jusqu’ici par le corps social mahométan et inscrits dans son Droit ».

On s’inspira de cette formule pour tenter de civiliser les musulmans et on aboutit à un échec, parce qu’on se heurta à une religion farouchement conservatrice et d’un fanatisme intransigeant. On peut admettre que, théoriquement, le fanatisme n’est pas incurable ; mais on est bien obligé de reconnaître que le fanatisme musulman est absolument irréductible. C’est ainsi que l’effort vers le progrès, tenté par le parti Jeune-Turc, fût, dès le début, arrêté par la masse des fidèles hostiles à toute innovation. Pour se maintenir au pouvoir, ce parti dut renier les principes qu’il avait tout d’abord proclamés.

L’idée révolutionnaire avait germé dans l’esprit des populations juives et chrétiennes, soumises à la Turquie ; ce furent elles qui préparèrent le mouvement d’émancipation ; mais dès que l’événement eût été accompli et que les Turcs musulmans tentèrent d’instituer un pouvoir régulier, ils revinrent aux idées étroites de nationalisme religieux et de fanatisme. La formidable insurrection du Yémen qui tendait à détrôner le Sultan de Turquie, au profit d’un Calife de race arabe, n’était qu’un mouvement de réaction contre les idées nouvelles, contre les idées occidentales. C’était un effort semblable à celui des Wahhabites ; il avait le même but : ramener l’Islam à sa pureté originelle, en le débarrassant des apports européens.

Plus récemment, le mouvement populaire qui remit la véritable direction de l’Empire ottoman au gouvernement d’Angora, s’est inspiré d’un sentiment identique et le premier acte de ce gouvernement a été de destituer le Sultan, accusé de trop de bienveillance à l’égard des étrangers.

L’un des orientalistes les plus éminents de 1’époque contemporaine, Snouck Hurgronje, dont les travaux ont jeté une lumière éclatante sur la psychologie des peuples musulmans, a montré de façon péremptoire la fausseté des théories de Sawas-Pacha (20). Il n’est pas inutile de résumer sa démonstration :

Le Credo et le Droit islamiques sont devenus, au cours de leur évolution, de moins en moins souples ; les événements politiques et sociaux des temps modernes le prouvent surabondamment. La question n’est pas de savoir ce que nous ferions, avec nos méthodes de raisonnement, des dogmes de l’Islam, mais bien ce que l’Islam même, suivant sa propre doctrine et son histoire, veut en déduire.

L’Islam devrait renier totalement son passé historique pour entrer dans la voie que lui trace Sawas-Pacha. Certes, bon gré malgré, les musulmans doivent peu à peu s’accommoder de moeurs et d’institutions provenant de l’Europe moderne ; mais il ne faut pas s’imaginer que la théorie juridique qui s’est maintenue envers et contre toutes les influences contraires surgissant du sein même des populations mahométanes, cède aujourd’hui à des actions venues du dehors. L’Islam, à mesure qu’il se voit attaqué, se retranche sur son terrain le mieux fortifié.

Le musulman accorde bien quelques concessions qui n’atteignent aucun principe religieux ; il accepte, par exemple, les chemins de fer, le télégraphe, les bateaux à vapeur ; mais la civilisation qui a produit les uns et les autres avec ses principes législatifs, est, pour tous les fidèles, une abomination qu’ils ne tolèrent que par force. Quant aux jeunes gens élevés dans nos écoles, ils superposent tranquillement la science étrangère à leur foi traditionnelle, sans tâcher de les concilier.

L’Islam forme un bloc intangible de traditions, de préjugés, de foi intransigeante. Le musulman, lié par la religion, ne peut pas accepter le progrès occidental. Les deux civilisations sont trop différentes, trop opposées pour pouvoir jamais se pénétrer.

(01) Cette déclaration à paru dans le Mecherouttiete revue dirigée par Chérif Pacha. Pars, Août 1912.
(02) SNOUCK-HURGRONJE. – Le Droit musulman.
(03) BECHIR SFAR. – Les Habous de Tunisie.
(04) BESSON. – La Législation civile de l’Algérie.
(05) KORAN. – Chap. 3. Vers. 27.
(06) SNOUCK HURGRONJE. – Le Droit musulman.
(07) E. MERCIER. – Histoire de l’Afrique septentrionale.
(08) RENAN. – Averrhoës et l’Averrhoïsme.
(09) Notice sur le Général Khereddine, dans la Revue de l’Institut de Carthage, Tunis 1906.
(10) Traduction sans nom d’auteur. Paris 1868.
(11) P. ANTOMARCHI. – Le Nationalisme Egyptien.
(12) SAWAS PACHA. – Le Droit musulman expliqué. Etudes sur la théorie du Droit musulman.
(13) Projet de codification du Droit musulman. Brochure publiée par le Gouvernement Général de l’Algérie.
(14) SERVIER. – Le Nationalisme musulman.
(15) MONTET. – De l’Etat présent et de l’avenir de l’Islam.
(16) E.GUENARD. – Les Oulad Sidi-Cheickh.
(17) FILLIAS. – L’insurrection des Oulad Sidi Cheikh. – L. RINN. – Histoire de l’insurrection de 1871.
(18) E. MERCIER. – Histoire de l’Afrique Septentrionale.
(19) KHAIRALLAH.
(20) SNOUCK HURGRONJE. –le Droit musulman.

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Une Réponse to “CHAPITRE XV (15)”

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