CHAPITRE XII (12)

L’histoire du Moghreb. – Les caractéristiques du Berbère. -Dans toute l’Afrique du Nord, l’élément arabe a été absorbé au point de disparaître complètement. – Les qualités de la race berbère : vigueur, sobriété, prolificité. – Ses défauts : Esprit d’indiscipline, perfidie. Incapable de se plier à un grand idéal, le peuple berbère n’a pu s’arracher à la barbarie qu’avec un concours étranger. – L’oeuvre romaine. – Avec les Arabes, il est retombé dans la barbarie et son esprit a été frappé de stérilité par le dogme musulman. – L’influence chrétienne et latine. – Curieux exemples de l’esprit d’opposition et d’indiscipline du peuple berbère. – L’imprégnation latine.

L’histoire du Moghreb et de l’Ifrikia présente pour nous un intérêt tout spécial, puisque les populations de ces deux provinces sont aujourd’hui sous notre tutelle. Les documents les plus anciens des plus lointaines annales constatent dans le Moghreb un peuplement primitif de blancs brachycéphales, à angle facial ouvert, Peut-être des frères des Celtibères et des Celtes : Ce sont les Berbères.

Cette première strate ethnologique affleure, encore aujourd’hui sur plusieurs points du socle Nord-Africain, qui se trouvent précisément être les saillies de son ossature géologique primaire ; au grand Atlas, au Rif, en Kabylie, en Khroumirie, en Aurès, au pied des pentes du Djebel Amour (Oued M’zab) et jusqu’au Djebel Hog­gar (1)

Ces individus ont peuplé toute l’Afrique du Nord, aux temps préhistoriques et ont marqué leur séjour par maintes stations de pierres taillées ; mais leur caractère primitif a été très vite altéré par l’arrivée de dolichocéphales : Égyptiens, Phéniciens. Leur langue s’est chargée de vocables nouveaux, d’origine sémitique et s’est déformée. On en retrouve aujourd’hui des traces dans les divers idiomes berbères : Kebaïlya, Chaouïa, Zénatya, Tifinar, qui ne sont que des déformations régionales d’une langue commune : le tamachek (2).

(01) MARTIN. – Géographie nouvelle de l’Afrique du Nord.

(02) L. RINN. – Essai d’études linguistiques et ethnologiques sur les origines berbères.

R. BASSET. – Notes de lexicographie berbère.

Dr. REBAUD. – Rec. d’inscript. Libyco-berbères.

Cette langue primitive n’a gardé une pureté relative que là où des circonstances particulières permirent à certains groupements berbères de vivre dans l’isolement et de rester à l’abri de toute influence étrangère.

Partout ailleurs, elle s’altéra très vite et fut, semble-t-il, absorbée par les langues d’origine sémitique : phénicien notamment.

Le caractère essentiel des Berbères, c’est leur extraordinaire force de résistance, puisqu’ils subsistent encore, alors que tous les peuples qui les ont vaincus et dominés ont successivement disparu. Les historiens de l’antiquité nous les montrent indisciplinés, querelleurs, pillards, travaillés par de continuelles dissensions, incapables de se gouverner eux-mêmes, ni de se grouper en Etat, versatiles, adoptant puis rejetant tour à tour les croyances les plus diverses, avant leur conversion définitive à l’Islam. C’est ainsi qu’ils ont passé avec la plus grande facilité du totémisme primitif au paganisme carthaginois, puis au paganisme romain, puis au christianisme, puis à l’islamisme.

Ce qui les a empêchés d’être un grand peuple, c’est qu’ils n’ont jamais su ni s’unir, ni sacrifier spontanément une partie de leur indépendance pour atteindre un but supérieur, ni organiser cette hiérarchie des forces, sans laquelle l’activité humaine ne dépasse pas l’horizon natal, en un mot, de n’être pas une race politique.

Ils ont des qualités incontestables : ils sont vigoureux, résistants, sobres, prolifiques ; ils ont des défauts : ils sont indisciplinés, vindicatifs, hâbleurs et perfides (1). Mousa, le conquérant musulman de l’Espagne, interrogé, à Damas, par le Calife, sur les Berbères, lui répondit : « Ils ressemblent fort aux Arabes dans leur manière d’attaquer, de combattre et de se soutenir ; ils sont, comme eux, patients, sobres et hospitaliers ; mais ce sont les gens les plus perfides du monde : promesse ni parole ne sont sacrées pour eux ». Ce jugement confirme celui des historiens latins et grecs.

Mousa aurait pu ajouter que, comme les Arabes, les Berbères sont atteints d’anarchie chronique. Aussi, ne peuvent-ils vivre qu’encadrés sous une volonté qui leur impose une discipline. Encore supportent-ils le joug en frémissant, comme au temps de Carthage, de Rome et de Byzance. Ils acceptent volontiers tous les conquérants qui se présentent, dans l’espoir de se débarrasser de la tutelle du moment ; mais dès qu’un nouveau maître a succédé à 1’ancien, ils se tournent contre lui et intriguent avec ses ennemis (2). Ils ont ainsi successivement trahi les Carthaginois au profit des Romains, les Romains au profit des Vandales, les Vandales au profit des Byzantins, les Byzantins au profit des Arabes, ceux-ci au profit des Tores (3). Au temps où nous avions des démêlés avec l’Angleterre, notamment lors de l’incident de Fachoda, ils écoutaient complaisamment les agents de cette puissance et, plus tard, ils prêtèrent 1’oreille aux suggestions des agitateurs allemands ; plus récemment encore, ils entrèrent en relations avec les représentants du bolchevisme.

Ce sont de perpétuels mécontents qui n’accepteraient pas davantage un gouvernement issu d’eux-mêmes, parce que les rivalités de tribus, de familles et de çofs ( ?) les pousseraient à le détruire et aussi parce que leur incapacité à se gouverner ne leur permet pas de se passer d’une tutelle étrangère. Les échecs successifs des grandes dynasties berbères : Aghlabites, Edrisites, Restamites, Zirites, Almoravides, Almohades, Zianides, qui furent portées au pouvoir, entre les VIII et XII siècles, par un mouvement de réaction contre la domination arabe, en fournissent des preuves illustres. (4)

L’agglomération berbère présente des types individuels très différents, non seulement à cause des conditions d’existence variant suivant les latitudes, littoral, Tell, Hauts-Plateaux, désert, mais aussi à cause des mélanges de sang étranger opérés au hasard des conquêtes et des invasions; mais qu’ils soient nomades comme les Touaregs (5), sédentaires comme les Kabyles, pasteurs comme les tribus des Hauts­Plateaux agriculteurs comme les habitants du Tell, boutiquiers comme les Djerbiens et les Beni-M’zab, ou pêcheurs comme les populations du littoral ; qu’ils soient de peau blanche comme les citadins de Tanger, d’Alger, de Bône et de Tunis, ou bronzés comme les laboureurs du Tell, ou fortement teintés de noir comme les Sahariens ou les Kçouriens, ou blancs à cheveux blonds comme certains montagnards kabyles : ce sont partout et toujours, malgré les apparences, des Berbères, des descendants des Numides et des Gétules.

La race n’a pas conservé sa pureté originelle, mais a-t-elle jamais été pure ? Tous les errants des rivages méditerranéens ont laissé sur le littoral des traces de leur passage. Sémites, Phéniciens, Latins d’Italie et d’Espagne, Vandales, Grecs, Arabes et Turcs ont imprégné les femmes berbères d’influence étrangère (6). Les négresses, amenées du Soudan et du Niger par les caravaniers sahariens, les Circassiennes et les Géorgiennes vendues par les trafiquants d’esclaves sur les marchés de Tripoli et de Tunis, les Grecques, les Siciliennes, les Espagnoles et les Provençales, enlevées par les pirates barbaresques pour peupler les harems africains, toutes ces captives, transformées en chair à plaisir, ont été fécondées par les mâles berbères et ont contribué à modifier la race.

Ces éléments si dissemblables se sont fondus dans le grand creuset d’amalgame de l’Islam : religion et Etat tout à la fois ; mais dans cette fusion de tant de races, on a, trompé par les apparences, attribué une trop large part à l’apport arabe; on a considéré les Berbères comme à demi-arabisés ; c’est une erreur (7). Les conquérants arabes étaient tout au plus quelques milliers ; ils furent rapidement absorbés par la masse des vaincus, comme l’avaient été les Romains, les Vandales et les Byzantins ; mais dans l’alliage dont est composée la trame du peuple berbère, ils n’entrent pas pour une proportion comparable à celle des Égyptiens, des Phéniciens, des Latins, des Vandales et des Grecs, ni même équivalente à celle des nègres. Dans les cinq ou six litres de sang que charrient les veines d’un Berbère de nos jours, il y a peut-être quelques centaines de gouttes de sang arabe, il y a plus d’un litre de sang nègre et il y a au moins deux litres de sang latin.

Mais si l’Arabe a exercé peu d’influence sur le physique, il a prodigieusement modifié le moral ; par l’Islam, il a façonné l’esprit, il a imprégné le cerveau de sa mentalité, au point de substituer totalement ses conceptions à celles que les Berbères avaient héritées des Romains et des Byzantins ; il l’a, comme partout, frappé de paralysie, si bien que l’homme du Maghreb, qui s’était montré accessible à la civilisation, à certaines époques de l’histoire, avant la conquête arabe, est resté, après sa conversion à l’Islam, irrémédiablement stérile.

La destinée de ce peuple est étrange. Incapable de se conduire, incapable de se constituer en Etat par le groupement de toutes les forces vives sous une discipline librement acceptée, incapable de tirer parti des richesses que la nature lui a prodiguées, il a toujours été exploité et mis en tutelle par des peuples plus intelligents et aussi plus laborieux (8).

Aussi loin que les documents historiques permettent de remonter, on voit les Berbères enrichissant de leur travail des étrangers industrieux. Ce furent d’abord les Égyptiens qui créèrent sur le littoral des comptoirs où ils échangeaient les produits du sol contre des bibelots de verroterie, de bronze et de métaux précieux (9) ; mais c’est avec Carthage que commence l’exploitation méthodique du Maghreb. Rompus à toutes les subtilités du négoce, les Puniques mirent en œuvre toutes les ressources de leur expérience pour tirer parti de cette contrée encore vierge (10). Marchands sans scrupules, ils écumèrent, mais ils ne créèrent rien. Leurs comptoirs, qui s’étendaient fort loin dans l’intérieur, étaient comme des ventouses qui pompaient la substance du pays ; ces hommes d’affaires, âpres au gain, se désintéressaient du sort des habitants ; ils ne colonisèrent pas. Et cependant, ils ont exercé sur le pays une influence profonde, puisqu’ils lui ont imposé leur langue. Nous montrerons plus loin que ce qu’on appelle, à tort, l’arabe vulgaire, n’est en réalité que le Carthaginois, le Phénicien, le Punique.

Ce furent les Romains qui, les premiers, marquèrent leur passage sur ce sol d’une empreinte ineffaçable. Leur tâche fut lente et pénible. Elle exigea sept siècles d’efforts prodigieux et tenaces. Les Berbères qui avaient tout d’abord favorisé leurs plans de conquête, dans l’unique préoccupation de se débarrasser des Carthaginois, n’acceptèrent pas sans révolte ces nouveaux maîtres. Salluste, Tacite, Procope nous renseignent abondamment sur les sursauts de colère de ce peuple indiscipliné. Il ne faut pas, toutefois, en exagérer l’importance. Les historiens antiques, indifférents à la vie économique, passaient volontiers sous silence les manifestations de l’activité agricole et commerciale, pour ne retenir que les faits d’ordre politique ou militaire : révolutions, émeutes, conflits sanglants; si bien qu’avec le recul du temps et l’accumulation des siècles, la perspective des événements se trouve totalement faussée. La trame de la vie des peuples semble uniquement composée d’actes de violence, alors que ces incidents sont séparés, en réalité, par de longues périodes de calme et de labeur.

Ce sont les ruines qu’il faut interroger pour connaître la vie d’alors. Elles témoignent hautement, par leur abondance, leur importance et leur richesse, qu’au milieu des orages relatés par les historiens, orages dont la plupart ne dépassèrent pas les limites d’une insurrection algérienne, la province d’Afrique, Proconsulaire ou Byzacène, semait, plantait et récoltait assez paisiblement. Les puits, les citernes, les aqueducs, les pressoirs à huile, les meules à froment, les vestiges de barrages et de canalisations sont les témoins irrécusables d’une activité économique prodigieuse, de même que les temples, les amphithéâtres, les thermes, les voies triomphales, les mosaïques, les inscriptions votives et les dédicaces nous renseignent sur la prospérité des habitants.

Il ne faudrait pas, toutefois, exagérer l’œuvre accomplie par les Romains. De ce que les historiens ont qualifié la province d’Afrique de grenier de Rome, on en a conclu à un développement considérable de l’agriculture ; on a oublié qu’à cette époque, la capitale de l’empire était une ville d’importance modeste et qu’il suffisait, pour nourrir sa population, de quantités de froment qui, aujourd’hui, sembleraient dérisoires. Il n’en reste pas moins certain que les Berbères connurent, sous la tutelle latine, une prospérité incontestable qui contribua à leur faire trouver moins lourde la domination étrangère (11).

Les Romains ne se bornèrent pas, comme les Carthaginois, à tirer hâtivement parti des richesses qui s’offraient ; ils forcèrent le pays à produire ; ils le colonisèrent (12). Là où les précipitations pluviales permettaient, par leur abondance et leur fréquence, la culture des céréales, ils défrichèrent le sol et lui imposèrent des moissons ; là où l’eau du ciel était rare, ils captèrent les moindres sources et créèrent des réserves d’humidité ; là où le blé ne pouvait vivre, ils lui substituèrent l’olivier, si bien que d’immenses espaces de terres arides, vivifiées par un labeur opiniâtre, se couvrirent de vergers (13).

Les Romains furent les initiateurs de cette oeuvre ; ils en dirigèrent l’exécution ; mais les Berbères y collaborèrent par leur travail. Ce patient effort développa la prospérité du pays et celle-ci, plus que la force, fit accepter la domination latine.

Les Berbères adoptèrent facilement la religion du vainqueur, ce paganisme si souple et d’inspiration si politique, qu’il accueillait dans son panthéon les dieux étrangers, après les avoir affublés d’un nom latin. Ils se mêlèrent au conquérant dont ils copièrent les habitudes ; ils s’instruisirent à son école. La liste est longue des Berbères qui brillèrent dans la littérature latine ; les notables eurent des palais et des thermes ; d’aucuns firent élever des amphithéâtres ; beaucoup occupèrent des fonctions municipales. Mais dans la suite des temps, les Romains commirent une faute grave ; ils accordèrent trop facilement le droit de cité aux populations soumises, si bien que, que par les mariages mixtes, ils furent très rapidement submergés : à Rome, par les barbares du Nord et de l’Asie et dans la province d’Afrique, par les Berbères.

Le génie latin, dilué, corrompu par des alliages étrangers, perdit sa vigueur et sa netteté de pensée. Ce fut la décadence. Elle fut hâtée par la folie des derniers Césars, par l’augmentation des impôts et par les luttes religieuses auxquelles se livrèrent les sectes chrétiennes (14). Aussi, quand les Vandales, dévalant de l’Espagne, voulurent envahir l’Afrique, trouvèrent-ils des auxiliaires complaisants parmi les Berbères, désireux d’échapper à la domination romaine. Procope accuse même le comte Boniface de les avoir aidés.

Les Vandales, après avoir pillé et ravagé le pays, s’y installèrent en maîtres ; mais la savante organisation romaine était trop compliquée pour eux ; ils ne purent la maintenir et les populations ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’elles n’avaient rien gagné à changer de maîtres (15). Aussi, furent-elles heureuses d’accueillir les Byzantins. Ceux-ci tentèrent de continuer l’oeuvre romaine (16). Dans leur occupation hâtive, ils se servirent des mêmes matériaux, et de même qu’ils bâtissaient les citadelles improvisées avec les débris des temples et des arcs de triomphe, de même, ils ne firent qu’adapter aux nécessités du moment la tactique, l’administration, l’agronomie des Romains (17).

Les Berbères acceptèrent les Byzantins, puis s’en fatiguèrent. Leur tutelle était d’ailleurs lourde à supporter à cause des impôts sans cesse croissants ; et puis, la prospérité romaine avait disparu. En détruisant les travaux d’art et les cultures, les Vandales avaient anéanti le labeur de plusieurs siècles et rétabli le désert à la place des moissons et des vergers (18).

Quand les Arabes se présentèrent, les Berbères les accueillirent comme des libérateurs ; ils les accueillirent d’autant mieux qu’ils les comprenaient. La vieille langue berbère, déformée par l’adjonction de vocables phéniciens et égyptiens, s’était corrompue au point de devenir une langue nouvelle : le punique, qui ressemble fort à l’arabe parlé de nos jours, tous deux étant d’ailleurs dérivés de l’araméen.

L’arabe vulgaire n’est pas, comme on le croit généralement, une langue apportée d’Arabie par le conquérant musulman et imposée par lui aux Berbères. Ce que nous appelons l’arabe vulgaire est, en réalité, le numidico-punique, c’est­à-dire un patois dérivé du phénicien. Le phénicien proprement dit était parlé sur les côtes orientales de la Méditerranée, à Carthage et dans, les ports de la côte nord-africaine. Le numidico punique, c’est-à-dire le phénicien modifié par son mélange avec la langue numidique, lingua modo conversa connubio Numidorum, selon Salluste, était répandue dans l’Afrique septentrionale, depuis la région syrtique jusqu’aux rivages de l’océan Atlantique (19).

La langue des autochtones, c’est le tamachek ou, si l’on veut, le berbère, (Kebaïlya, Chaouïa, Zénatya, Tifinar) encore parlé par les Kabyles, les Touaregs, les Djerbiens et les Beni-M’zab. Cette langue a été rapidement supplantée par le punique pour des raisons qu’il est impossible de déterminer, mais qui permettent de supposer que les Carthaginois ont exercé sur le pays une influence plus considérable que celle qu’on leur attribue généralement.

Il n’y a pas d’hésitation possible sur la complète similitude entre l’arabe vulgaire parlé de nos jours en Berbérie et l’ancien punique. Le punique s’est seulement chargé, au cours des âges, de vocables latins, italiens, espagnols et arabes, mais la plupart des mots sont identiques et la plupart des racines se retrouvent dans le phénicien. Nous possédons de nombreux éléments de comparaison. C’est, d’une part, pour le phénicien pur, l’inscription déterrée en 1845 à Marseille, sur l’emplacement d’un ancien temple de Diane (20) et ce sont, d’autre part, pour le numidico-punique, les nombreuses inscriptions recueillies en Tunisie et en Algérie et publiées par Gesenius, Bourgade, Judas et Barges. Nous relevons, au hasard, quelques mots encore en usage dans l’arabe vulgaire et qui n’ont subi aucune déformation : Ben, fils ; Abd, serviteur ; Akhou, frère ; Abi, père ; Khems, cinq; Samaâ, entendre ; baka, pleurer ; baraka, bénir ; malaka, régner ; bit, maison : Kataba, écrire ; Kobr, tombeau ; Az, chèvre ; (en arabe maâza) ; S’men, huile ; Kebch, bélier, (21) etc. On pourrait multiplier les exemples, mais ce serait sortir du cadre de cet ouvrage.

Cette similitude du numidico-punique et de l’arabe explique pourquoi le conquérant musulman fut accueilli tout d’abord sans trop d’hostilité par les Berbères. La religion ne fut pas non plus étrangère à cet accueil.

Chrétiens fort peu au courant des subtilités dogmatiques, les Berbères prirent pour des coreligionnaires des hommes qui leur parlaient d’un Dieu unique, d’un envoyé de Dieu, du jugement dernier et de la résurrection. Mais ils furent vite détrompés et ils ne tardèrent pas à regretter, sous la rude et intransigeante discipline de l’Islam, la liberté relative dont ils jouissaient sous le gouvernement des Byzantins.

Leur esprit indépendant s’accommodait mal de la rigidité du dogme koranique, rigidité encore accrue par le fanatisme des émigrés de Médine qui formaient la majorité des premières armées musulmanes. Aussi, les révoltes furent-elles nombreuses. A dix reprises différentes, les Berbères se soulevèrent, tantôt avec l’appui des Byzantins, tantôt de leur propre mouvement. Mais les Arabes usèrent de telles violences, exercèrent de telles représailles, que les vaincus finirent par s’incliner.

Les générations passèrent. Les jeunes, élevées conformément aux dogmes de l’Islam, en subirent si profondément l’empreinte, qu’elles perdirent le souvenir de leurs traditions, en même temps que leurs qualités natives. Le Berbère devint, intellectuellement, semblable à l’Arabe : un barbare incapable d’évoluer.

On l’a remarqué avec raison, la conquête musulmane a fait le vide dans le Maghreb (22), à peu près comme en Asie-Mineure et pour les mêmes raisons : sous un climat variable et sur un sol inégalement fertile, et, pourrait-on ajouter, artificiellement fertile, si l’on songe aux travaux considérables qu’exigea des Romains sa mise en valeur, la civilisation ne se maintient qu’à force d’art, de culture et de soins ; c’est un jardin qui demande un entretien continuel. Or, la grande fédération musulmane est indulgente aux nomades et les nomades sont de médiocres jardiniers (23).

Avec eux, par surcroît, l’orientation de l’Afrique du Nord fut changée. Jusque-là, tous ses vainqueurs arrivaient par mer et chacun d’eux apportait avec lui un peu de cette civilisation ingénieuse qui a poussé sur les bords de la Méditerranée. L’Islam venait du fond de l’Arabie, en contournant le golfe de Gabès. Le couloir peu étendu qui s’ouvre entre ce golfe et les montagnes voisines, cette contrée pauvre et sèche, jusque-là dédaignée, devient tout à coup un des plus grands chemins du monde : c’est le lit du torrent qui, pendant cinq siècles, se déverse du Sud au Nord et de l’Orient à l’Occident. Dans cet entonnoir, s’engouffre la première poussée du flot ; puis le flot, par ondes successives, déborde jusqu’en Espagne et jusqu’à Poitiers. Tant qu’il a pu couler vers l’Ouest, le Maghreb n’a pas trop souffert, Il a même connu des périodes de prospérité, lorsqu’il a pu réagir contre la domination arabe, par exemple au Xe siècle, sous les Fatimites (24). Mais quand l’Islam s’arrête devant l’effort contraire des nations chrétiennes, quand les Maures, renonçant à conquérir l’Europe, se fixent décidément en Espagne, alors la route, est barrée pour les nouveaux venus ; le reflux commence et le Maghreb en ressent cruellement les effets : c’est ce qui explique le caractère destructeur de l’invasion des Beni-Hillal et des Beni-Soleim au XI ème siècle.

Ces tribus nomades dont l’Égypte cherchait à se débarrasser s’abattirent sur la Byzacène comme une nuée de sauterelles et, au lieu de continuer leur route vers l’Ouest, elles se répandirent du Sud au Nord (25). En un instant, tout fut dévoré. Rien, en effet, ne pouvait être plus funeste au pays qu’un barbare venant du Sud. Au lieu de lui opposer son front de mer et de le retenir dans cette contrée florissante qui avait si vite amolli les Vandales, l’ancienne province romaine était attaquée par son sol le moins fertile, par ses cultures les plus fragiles. L’invasion des nomades opère comme un retour offensif des sables du Sahara qui recouvrent et ensevelissent peu à peu l’oasis laborieusement conquise. Qui veut se faire une image exacte du fléau n’a qu’à visiter les oasis mutilées du Nefzoua. Sur cette limite du Sahara, ce ne sont que sources aveuglées, que canaux comblés, palmiers épars, restes lamentables de cultures abandonnées ; il fallait lutter à la fois contre la nature et les Touaregs ; c’était trop.

De même, dans le Maghreb, la barbarie des peuples pasteurs a coupé les arbres, comblé les citernes, remplacé la haute prévoyance par la vie au jour le jour : véritable revanche de l’Afrique indomptée sur la culture européenne.

Cette oeuvre de dévastation fut secondée peut ­être parles instincts d’anarchie qui sommeillent au sein de la race berbère. Du moins, cette race qui supportait mal la paix romaine se laissa-t-elle rapidement envelopper dans les liens peu gênants de l’Islam, après un essai de résistance aussi destructif que la conquête elle-même (26). Depuis lors, elle s’est si bien pliée aux moeurs des vainqueurs, qu’elle a perdu peu à peu son histoire propre, puis son nom, puis sa langue, qui ne subsiste que dans les montagnes (Kabylie), les îles (Djerba) ou les déserts (Sahara).

Pendant cette longue et confuse période, on peut noter quelques glorieux épisodes. Lorsque l’influence arabe a subi des éclipses, par exemple lorsque les Andalous l’ont remplacée, le Maghreb, sous leur impulsion, a connu des heures de prospérité ; plus tard, les Fatimites d’Égypte ont exercé une heureuse influence (27) ; mais si l’on veut établir le bilan de la domination musulmane, c’est la population réduite au cinquième de ce qu’elle était du temps des Romains ; ce sont les campagnes abandonnées ou mal cultivées ; c’est la brousse recouvrant les trois quarts du territoire : c’est la population active rejetée sur la côte et c’est aussi l’adhésion entière, complète et définitive de la population indigène à l’Islam. Cette population ne connaît qu’un livre le Koran, qu’une patrie : l’Islam (28).

Pour le Maghreb, comme pour les autres pays conquis par les Arabes, l’Islam a été un éteignoir. Le Maghreb qui, sous la domination romaine, avait connu un épanouissement de civilisation très appréciable, est retombé dans la barbarie. Comme il a été dit plus haut, il n’est sorti de cette barbarie que pendant les courtes périodes où la domination musulmane a subi une éclipse.

Dès le huitième siècle, la domination arabe est ébranlée dans le Maghreb (29). Ibrahim, fils d’Aghlab, qui secoue le joug de Califes, au temps d’Haroun-al-Rachid, est bien d’origine arabe, mais pour se rebeller, il s’appuie sur l’élément berbère. Celui-ci fait la fortune de l’aventurier, mais il l’oblige à subir son influence. Alors, le pays, jeté dans la barbarie par la dure loi musulmane, se souvient comme par miracle des traditions de la civilisation latine.

Les sciences et les lettres, sacrifiées au dogme par les Arabes, refleurissent à Kairouan. En conquérant la Sicile, les Aghlabites favorisent encore l’expansion de l’influence latine.

Malheureusement, les Berbères –on l’a vu- sont incapables de se plier à une discipline. Leur esprit brouillon est prêt à toutes les aventures. Ils intriguent bientôt contre les Aghlabites et lient partie avec un aventurier arabe. Obeid-Allah, qui, grâce à leur concours, supplante les Aghlabites et fonde la dynastie des Fatamides (908) (30)

La situation ne change pas. C’est toujours l’élément berbère qui gouverne sous un prince arabe.

Un descendant d’Obeid-Allah, Moezz, fils d’Al Mansor, s’empare de l’Égypte et s’y établit (953). Plus libres de leurs mouvements, les Berbères en profitent pour ressaisir leur indépendance. L’esprit d’anarchie de ce peuple s’affirme alors dans toute sa véhémence. Chaque tribu veut dominer: c’est la guerre civile (31). Tour à tour, les Edrisites, les Restamites, les Zirites, les Hammadites, les Almoravides, les Almohades, les Merinites et les Hafsites, tous d’origine berbère, S’emparent du, pouvoir et exercent leur influence sur telle ou telle province (32).

L’élément arabe, submergé, dilué, absorbé, se fond dans le flot berbère. L’Islam, d’ailleurs superficiellement implanté, se charge de vieilles croyances païennes et chrétiennes. Les Edrisite vont jusqu’à transformer la religion musulmane; en substituant Jésus-Christ à Mahomet.

Çà et là, à Kairouan, à Fez, à Tlemcen, à Bougie, à Mahadia, à Tunis, s’allument des foyers de civilisation, d’inspiration purement latine (33) ; mais le pays est tellement bouleversé par les rivalités de tribus et les haines de familles que la prospérité générale, déjà compromise par la conquête arabe, finit par s’effondrer.

Cette période d’anarchie, qu’augmente encore l’intervention des États chrétiens, dure jusqu’à la fin du XV siècle. A ce moment, certaines tribus réclament l’aide des Turcs. Les Barberousse répondent à cet appel. Le pays retombe sous la dure tutelle musulmane dont il n’a été débarrassé que lors de notre intervention.

Mais le joug a été si lourd, l’empreinte si profonde, que le peuple berbère est resté pénétré du dogme islamique, qu’il a perdu le souvenir de l’ancienne civilisation latine et qu’il est demeuré frappé de stérilité.

Néanmoins, il a conservé, sous la façade musulmane, de nombreux vestiges de l’influence gréco-latine qui apparaissent dans ses moeurs et dans soit langage et qui rappellent le passé disparu, de même que les ruines des temples, les thermes et des basiliques rappellent le prodigieux effort du conquérant romain.

Cette influence, comme l’a montré Louis Bertrand, s’est exercée effectivement pendant treize cents ans, de 146 avant J.-C. jusqu’à l’invasion arabe au VIIe siècle ; mais le Christianisme, qui fut son meilleur instrument de pénétration, survécut, malgré la conquête musulmane, parmi les tribus réfugiées dans les montagnes, et l’on note que des chrétiens vivaient encore à Tunis, lorsque Saint-Louis débarqua sur la côte d’Afrique.

L’histoire du Christianisme dans l’Afrique du Nord ne doit pas être négligée. Elle a une importance considérable, parce qu’elle montre d’abord à quel degré de culture les Berbères ont pu parvenir avant l’Islam, à quel état de déchéance les a réduits le dogme koranique et quels espoirs ont peut concevoir pour l’avenir, si l’on sait, par une politique habile s’inspirant des leçons du passé, exploiter et raviver l’atavisme latin et chrétien qu’emprisonne la gangue musulmane.

C’est le Christianisme qui développa, au plus haut degré, les qualités des Berbères et qui Marqua ce peuple d’une telle empreinte que son oeuvre se confond avec l’oeuvre latine et qu’on ne peut parler des traditions de la latinité dans l’Afrique du Nord sans évoquer en même temps les traditions chrétiennes (34).

Le Christianisme s’implanta très vite en Afrique. Dès la fin du premier siècle, des disciples des apôtres vinrent d’Asie et d’Europe, sur des vaisseaux marchands, et s’installèrent à Carthage et dans les différents ports du littoral. De là, ils se répandirent dans l’intérieur du pays. Ils furent accueillis avec sympathie par les Berbères, parce qu’ils étaient considérés comme des ennemis de Rome. Par rapport au gouvernement romain, ils apparaissaient aux populations soumises comme des hommes d’opposition, de même que les propagandistes du communisme apparaissent, de nos jours, aux Jeunes Algériens et aux Jeunes Tunisiens, comme des ennemis de l’influence française et, par conséquent, comme des alliés possibles.

Combattus par les représentants de l’administration romaine et de la religion officielle, qui voyaient en eux des rebelles, ils fuirent reçus à bras ouverts par les Berbères, qui se firent chrétiens par esprit d’opposition. Mais ce qui favorisa beaucoup le développement du christianisme, ce fut l’exode en Afrique de nombreux colons latins. Cet exode résultait de circonstances économiques impérieuses. Les campagnes de l’Italie, transformées en jardins de plaisance pour satisfaire au luxe des riches Romains, ne pouvaient plus suffire à nourrir leurs habitants. L’Afrique devint, avec l’Égypte et la Sicile, la nourrice de Rome et, pendant plus de cinq siècles, jusque dans les derniers temps de l’Empire, elle garda cette fonction. De là, l’extrême importance de cette province pour les Empereurs, dont elle tenait, pour ainsi dire, les destinées entre ses mains. Les deux seules choses que le peuple romain leur demandât, le pain et les combats de bêtes féroces, l’Afrique les leur fournissait La tranquillité de Rome et de son peuple dépendait des récoltes de l’Afrique, ainsi que des vents et des flots qui devaient les amener au port d’Ostie.

Ce fut une femme qui, vers la fin du règne de Néron, révéla ce secret d’Etat : « Crispinilla, voulant faire tomber Galba, se rendit à Carthage pour engager le gouverneur de l’Afrique à affamer Rome en arrêtant l’annone, envoi annuel de blé destiné à la nourriture du peuple (35). »

L’année suivante, Vespasien se servit avec succès du même moyen. Aussi, l’historien de la chute de ‘l’Empire, Salvien, dit-il, avec une vérité et une ironie cruelles, que les barbares, en prenant l’Afrique, avaient pris l’âme de la République.

Poussés par la nécessité de produire du blé, les Romains couvraient l’Afrique de leurs colonies. Sous Vespasien, il y en avait treize dans la seule Mauritanie césarienne et douze dans la Numidie. La plus grande partie du sol ne tarda pas à passer entre leurs mains et Pline assure que, du temps de Néron, il y avait six propriétaires qui possédaient à eux seuls la Moitié de l’Afrique. Néron les fit périr et confisqua leurs biens, de sorte que le domaine impérial devint propriétaire de la meilleure partie du sol. Il fut l’objet d’une administration spéciale dont le chef portait le litre de Préfet des fonds patrimoniaux.

Aux IIIe et IVe siècles, tout est romain en Afrique, sur les côtes de la mer; magistrats, habitants, lois, moeurs, idées, institutions; tout est moulé sur la capitale. Saint-Augustin, haranguant les habitants d’Hippone, traduisait en latin les proverbes puniques dont il illustrait son discours, parce que son auditoire n’entendait pas le punique (36). Il n’en est pas de même dans l’intérieur du pays où le gouvernement est mixte comme la population ; mais ce mélange favorisa le développement de l’influence latine. Des préfets romains se trouvaient aux lieux les plus importants. Souvent, une même peuplade avait un chef indigène et un préfet romain, et ces autorités diverses se mêlaient. Sur les frontières, des colonies militaires, milites limitanei, cultivaient et défendaient le sol. Ces soldats se confondaient par leur vie et par des mariages avec les habitants du pays (37).

La religion chrétienne gagnait au mélange. Nul chrétien n’était séduit par la tentation de changer sa croyance contre celle de ses voisins, nomades et grossiers, et, dans ce contact de la barbarie païenne avec la civilisation chrétienne, il n’y avait pas à craindre que celle-ci reculât devant celle-là. Le contraire devait arriver et arriva en effet. La paix, comme la guerre, non moins que le commerce, tout y contribuait. Souvent, des chrétiens, enlevés et réduits en captivité dans les incursions des barbares, convertissaient leurs maîtres, comme autrefois les martyrs avaient converti leurs geôliers et leurs bourreaux. Les Romains, même captifs des Maures, même esclaves, exerçaient une influence civilisatrice grâce à leur supériorité intellectuelle.

L’autorité de Rome était si grande que le chef indigène, reconnu par les Romains, exerçait un prestige incontesté. « C’est, dit Procope, la loi chez les Maures, de ne prendre pour chef’, même quand ils sont en guerre avec les Romains, que celui que l’empereur a investi de ce titre. » (38) Quand, sous le règne de Valentinien, Firmus se révolte, c’est un tribun des troupes romaines, passé dans les rangs des rebelles, qui le couronne avec un collier militaire. Les Romains eurent cet art merveilleux de toujours se poser devant les peuples qu’ils avaient soumis, comme nés pour l’Empire.

Le Christianisme bénéficia de l’influence romaine. De Carthage, il se répandit de proche en proche jusqu’aux extrémités de la Proconsulaire, puis il entreprit la conquête de la Numidie. Dès la fin du deuxième siècle, au dire de Saint-Cyprien, il y avait dans la Proconsulaire et dans la Numidie un grand nombre d’évêchés, d’autant plus florissants qu’ils étaient considérés par les Maures comme des centres d’opposition contre la domination romaine (39).

Au IVe siècle, on comptait 690 évêques (40). Il y eut à Carthage des Conciles qui réunirent 200 évêques, venus de tous les points de la Proconsulaire et de la Numidie. Carthage était devenu un centre important de civilisation chrétienne et latine. Dès le II siècle, elle était appelée la Muse d’Afrique. Les poètes y abondaient, Tertullien, Saint-Cyprien y défendaient et y enseignaient avec éloquence la doctrine chrétienne. On se pressait en foule autour des chaires des orateurs et des sophistes. « Quelle gloire plus grande et plus sûre peut-il y avoir, disait Apulée, que de plaire par ses discours au peuple de Carthage, de cette ville où tout citoyen s’occupe de lettres ? » Il y avait des écoles nombreuses où l’on enseignait les lettres et les sciences. Les comédies de l’Africain Térence étaient applaudies sur la scène de Carthage après avoir été acclamées à Rome. Le peuple de la ville, habitué aux discours des sophistes, suivait les orateurs chrétiens. Le culte nouveau fit de rapides progrès. Dès II ème siècle, presque toute la ville était conquise. « Que ferez-vous, disait Tertullien, en présence de tant de millions d’hommes, de femmes de tout âge, de tout rang qui présentent leurs bras à vos chaînes ? Décimerez-vous Carthage ? » (41)

La remarque de, Tertullien pouvait s’appliquer à la Proconsulaire et à la Numidie. Partout, les chrétiens étaient nombreux. Pour les Maures la foi nouvelle était une protestation contre la religion officielle, contre le paganisme romain et, par conséquent, contre le gouvernement impérial. Ils y adhéraient par hostilité contre Rome et aussi parce qu’elle s’appuyait sur des principes d’égalité qui ne pouvaient que flatter des gens traités en sujets.

Mais à la fin du IVe siècle, l’Empereur Théodose reconnut le christianisme comme religion d’Etat et combattit le paganisme. Que firent alors les Berbères ? Par esprit d’opposition et par protestation contre le régime établi, les uns renièrent la foi chrétienne pour retourner au polythéisme et les autres se jetèrent dans les hérésies et les schismes, combattus par l’Église officielle. Ils devinrent donatistes, manichéens, pélasgiens.

A celte époque, le paganisme subsistait encore en Afrique, et y avait conservé d’assez nombreux adorateurs. Il avait, malgré les édits impériaux, ses temples, ses prêtres, ses sacrifices. Il y avait même revêtu un caractère étrange que l’on comprendra facilement si l’on fait attention que c’était de la terre des vainqueurs de Rome que la doctrine chrétienne était venue en Afrique. Aussi, dès que cette doctrine devint officielle, dès qu’elle fut imposée par les Empereurs, comme religion d’Etat, les Maures la considérèrent-ils comme une émanation de Rome, et ils donnèrent aux chrétiens même de leur race; le nom de Romains ; cette appellation est restée ; c’est celle de Roumis par laquelle les Berbères actuels désignent encore, d’une façon générale, tous les Européens.

La cause du paganisme s’identifie alors, à leurs yeux, avec celle de l’indépendance de leur patrie. C’est là, d’ailleurs, le caractère de presque toutes les querelles religieuses de l’Afrique. C’est ce même esprit d’opposition qui favorisa l’établissement des Vandales. Ceux-ci étaient ariens, donc schismatiques, donc rebelles. Ils furent accueillis avec enthousiasme par les autres schismatiques : donatistes, manichéens, pélasgiens et, d’une façon générale, par toutes les populations soumises au joug romain et qu’exaspéraient des impôts trop lourds. Mais les schismes contribuèrent ainsi à la diffusion du christianisme, si bien que les chrétiens – orthodoxes ou non – formaient la majorité de la population.

Ainsi donc, les Berbères se firent chrétiens orthodoxes, par esprit d’opposition contre le paganisme officiel, alors que le christianisme était combattu par l’Etat romain, puis ils se firent chrétiens schismatiques, lorsque la religion chrétienne fut reconnue et protégée par les Empereurs. Ce peuple hait l’unité, la subordination sous quelque forme qu’elle se présente. Sous la main qui le discipline, il proteste sans cesse et par toutes les voies. Dès 212 avant J.-C., sa protestation se manifeste par les intrigues de Syphax contre les Carthaginois, puis en 204 avant J.-C. contre les Romains ; en 155 avant J,-C., par la révolte de Jugurtha ; au Premier siècle, par celle de Tacfarinas ; au IVe siècle, par le schisme des donatistes; au Ve siècle, par l’hérésie du pélagianisme ; en 1832, par la révolte d’Abd-el-Kader ; en 1870, par celle de Mokrani; en 1881, par celle de Bou-Amâma ; de nos jours par les intrigues des Jeunes Tunisiens et des Jeunes Algériens avec les communistes.

Cet esprit d’insubordination se manifesta même au sein de l’orthodoxie. L’Église d’Afrique, tout en demeurant unie et soumise au Saint-Siège, posa ses conditions, voulut une situation à part. Chaque ville entendait faire de son prêtre un évêque, comme en témoignent les revendications exposées au Concile de Carthage de 397 (42).

Quand les Arabes apparurent en 647, le même esprit d’opposition les fit accueillir. Pour échapper à la persécution, bien des chrétiens s’enfuirent ; d’autres se convertirent à l’Islam ; Mais beaucoup restèrent fidèles à leur foi. En 1054, il y avait encore cinq évêques en Afrique ; il en restait deux en 1076. Il subsistait encore des chrétiens en 1146, puisque les Almohades les persécutèrent. Et Guillaume de Nangis nous apprend qu’au temps de l’expédition de Saint­Louis, il y avait encore à Tunis des prêtres et des églises. On a même constaté la survivance jusqu’au XVe siècle de communautés chrétiennes et de vestiges de l’administration impériale.

Aujourd’hui encore, bien des indices évoquent les traditions chrétiennes et latines (43). C’est, par exemple, la croix que les indigènes portent tatouée sur leur front et qui est le signe de reconnaissance des premiers chrétiens. C’est la dévotion toute particulière pour Sidna Aïssa (Jésus-Christ) dont la fête est encore célébrée dans l’Aurès, an mois de décembre. Ce sont les Koubbas, édifiées, pour la plupart, sur des ruines romaines et qui occupent des lieux primitivement consacrés à des divinités païennes, puis aux saints chrétiens et enfin aux saints de l’Islam. Ce sont les instruments agricoles et les procédés de culture et d’irrigation empruntés aux Romains. C’est la ferme du bled, copie de la villa romaine ; c’est la maison, dite maures- dont on retrouve le modèle à Timgad et à Pompeï ; ce sont les bains maures, caricatures des thermes ; c’est l’organisation municipale ­ des tribus kabyles.

La langue elle-même est chargée de mots latins : le mot Koubba, le dôme, vient de cuppa ; bordj, la maison de campagne, vient de burgus ; Skifa, la toiture, vient de scapha ; Guendil, la lampe, de candela ; Sedjel, le sceau, de sigillum ; Kanoun, la loi, de canôn; gatter, distiller, de guttar ; Tell, de tellus, la terre, etc.

Un chef kabyle a pu dire avec raison au général Bedeau : – « Nos ancêtres ont connu les chrétiens : plusieurs étaient fils des chrétiens et nous sommes plus rapprochés des Français que des Arabes ! »

Et reprenant cette idée, Mgr Lavigerie, alors archevêque d’Alger, a pu, en s’adressant à des notables berbères, prononcer ces paroles qui doivent être méditées, parce qu’elles peuvent nous inspirer une politique féconde :

– « Je vous aime particulièrement parce que nous sommes du même sang, les Français et vous. Les Français descendent en partie des Romains, comme vous. Ils sont chrétiens, comme vous l’étiez autrefois. Regardez-moi : Je suis un évêque chrétien. Autrefois, il y avait en Afrique, plus de cinq cents évêques comme moi, et ils étaient Kabyles, et parmi eux, il y en avait d’illustres et de grands par la science. Et tout votre peuple était chrétien… ».

(01) IBN-KHALDOUN. – Histoire des Berbères. Traduction de Slane.
(02) EL BEKRI. – Description de l’Afrique septentrionale.
(03) VIVIEN DE SAINT MARTIN. – Le Nord de l’Afrique dans l’antiquité.
(04) FOURNEL. – Les Berbère.
(05) H. DUVEYRIER. – Les Touaregs du Nord.
(06) L. RINN. – Essai d’études linguistiques.
SLANE. – Notes sur la langue, la littérature et les origines du peuple berbère.
(07) FOURNEL. – Les Berbères.
(08) IBN-KHALDOUN. – Histoire des Berbères.
(09) Cdt. CHALIGNE. – Histoire ancienne de l’Afrique du Nord.
(10) HERODOTE. – Liv. IV.
(11) BOURDE. – La culture de l’olivier en Tunisie.
(12) G.BOISSIERE. – L’Algérie Romaine.
(13) Sur les résultats obtenus par les Romains, voir : VARRON.- De Re Rustica, Livre I ; CICERON. – Pro Lege Manilia XII ; TITE LIVE. – L. 29, C. 25 ; DIODORE DE SICILE.- L 3, C. 50 ; PLUITARQUE. – Vie de Tibère ; STRABON.- Géogr. L.2 C. 4 ; POMPONIUS MELA.- Die situ orbis ; COLUMEILLE.- De Re Rustica ; PLINE.- L.5, C. 364 ; Lactance. De mortibus persecutorum ; CLAUDIEN.- Stilichon, L.2 ; TACITE. – Histoire. I.
(14) G. BOISSIERE. – L’Algérie Romaine.
(15) Victor VITENSIS. – Hist. persecutionis L.5.
(16) PROCOPE. – De Bello Vandalico.
(17) DIEHL. – L’Afrique Byzantine.
(18) Cdt. CHALIGNE. – Histoire ancienne de l’Afrique du Nord.
(19) JUDAS. – Nouvelles études sur une série d’inscriptions numidico-punique.
(20) JUDAS. – Nouvelle analyse de l’inscription phénicienne de Marseille.
(21) JUDAS. – Nouvelles études, etc.
(22) SHAW.
(23) E. MERCIER. – Histoire de l’Afrique Septentrionale.
(24) MAKRIZI. – Ittiaz-el Hounata.
(25) EDRISI. – Description de l’Afrique. Traduction Dozy.
(26) IBN-KHALDOUN. – Histoire des Berbères.
(27) MAKRIZI. – Ittiaz-el-Hounafa.
(28) E. MERCIER. – Histoire de l’Afrique Septentrionale.
(29) ROUDH EL KARTAS. – Histoire des souverains du Moghreb. Traduction Beaunier.
(30) MAKRIZI. – Ittiaz-el Hounata.
(31) EL KAIROUANI. – Histoire de l’Afrique du Nord. Traduction de Pellissier de Raynaud.
IBN-KHALDOUN. – Histoire de l’Afrique. Trad. Desvergers.
(32) Ez. ZERKECHI. – Histoire des Hafsites, traduction Rousseau.
Abd-el-Djelil et Tenissi. – Histoire des Béni-Zeigan, Traduction Bargès.
(33) CHEMS EDDIN MOHAMMED. – Galerie des littérateurs de Bougie, Trad. Cherbonneau.
(34) Cdt. CHALIGNE. – Histoire ancienne de l’Afrique du Nord.
(35) TACITE. – Hist. I.
(36) SAINT-AUGUSTIN. – Serm. 25.
(37) Amand BIEGHY. – Saint-Augustin.
(38) PROCOPE. – De bello vandalico. I. 25
(39) JEAN YANOSKY. – Hist. de Carthage.
(40) GREGOIRE VII. – Epist. III.19.
(41) TERTULLIEN. – Apologétique.
(42) AMAND BIEGHY. – Saint-Augustin.
(43) L. BERTRAND. – Discours à la nation africaine.

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Une Réponse to “CHAPITRE XII (12)”

  1. J’ai reçu un message réconfortant. Merci. « Francaisdefrance's Blog Says:

    […] la religion et la mentalité mahométane – André SERVIER, 1923 « CHAPITRE XIV (14) CHAPITRE XII (12) […]

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