CHAPITRE X (10)

Les causes du démembrement de l’Empire musulman. – La principale est l’incapacité des Arabes à gouverner. – L’histoire des Califes d’Espagne est identique à celle des Califes de Damas et de Bagdad : Mêmes causes de grandeur éphémère, mêmes causes de décadence. – il n’y a pas eu, en Espagne, de civilisation arabe, mais un renouveau de la civilisation latine. – Celle-ci s’est développée sous la façade musulmane et malgré les musulmans. – Les monuments attribués aux Arabes sont l’oeuvre d’architectes espagnols.

La cause principale de l’effondrement de la puissance des Arabes, c’est qu’ils furent incapables d’administrer leurs conquêtes. Ce qui avait fait le succès des conquérants romains et grecs, c’est qu’ils possédaient chez eux une administration parfaitement organisée, qu’ils n’avaient plus qu’à appliquer aux peuples soumis, en l’adaptant à leurs moeurs. Ils apportaient donc aux vaincus un régime d’ordre qui, par la prospérité qui en résultait, faisait oublier les brutalités de la conquête.

Les Arabes ne possédaient aucune organisation. En Arabie, il n’y avait pas d’Etat. Les tribus nomades vivaient librement ; les individus n’obéissaient à aucune autorité ; ni pouvoir dirigeant, ni administration : c’était un régime d’anarchie.

Quand les successeurs de Mahomet réalisèrent des conquêtes, ils durent, en l’absence de toute organisation arabe, adopter celle qui existait dans les provinces soumises et ils ne purent la maintenir qu’avec le concours des vaincus. Leur infériorité politique apparut donc, dès le premier jour, aux peuples étrangers et diminua leur prestige. Enfin, la religion musulmane, conçue à l’usage d’une collectivité de nomades, s’adaptait difficilement aux moeurs et aux coutumes de nations sédentaires dont la mentalité et les besoins étaient différents. Aussi se produisit-il très vite, comme c’était inévitable, des heurts et des froissements. Les peuples, d’abord stupéfaits de la ruée musulmane, se reprirent bientôt et essayèrent de recouvrer leur indépendance.

Mais les Arabes, enivrés par leurs succès, exercèrent de si dures représailles, que les vaincus, terrifiés, se résignèrent, à la servitude. Se croyant alors à l’abri de tout danger, les Arabes goûtèrent la joie de vivre. Au contact des vieilles civilisations gréco-syriennes et gréco-perses, ils s’amollirent et perdirent leurs qualités guerrières, au point que les Califes durent constituer des milices étrangères pour assurer la défense de l’Empire.

Dès que les peuples soumis eurent constaté cet affaiblissement, ils reprirent leurs projets d’indépendance. Plusieurs causes les y poussèrent :

1. Le nationalisme régional, exaspéré, comme il est normal, par les brimades d’une domination étrangère, le désir des populations d’être gouvernées par des gens de leur langue et de leur mentalité ;

2. L’incapacité absolue des gouvernants arabes, incapacité qui ne leur permit pas d’améliorer l’administration des provinces conquises et qui les obligea à tolérer les exactions des fonctionnaires étrangers ;

3. Le désir de se soustraire au paiement du tribut. Dans les provinces soumises, tous les individus payaient des impôts, élevés pour les non musulmans, plus légers pour les convertis. Ces impôts étaient lourdement aggravés par les concussions des percepteurs. L’argent, arraché aux vaincus, servait à enrichir les gouverneurs arabes ; le surplus allait à Damas ou à Bagdad entretenir le luxe des Califes, si bien que la domination musulmane apparaissait comme une exploitation des peuples soumis, au profit des Arabes ;

4. Les dissensions qui divisaient les conquérants. Les Alides intriguaient en Perse, les Ommeyades en Syrie, en Espagne et dans le Moghreb, les Vieux Musulmans dans l’Irak. Tous ces rivaux, acharnés à se nuire, cherchaient à recruter des partisans parmi les non Arabes, et cette propagande ne pouvait que nuire à l’unité et qu’accroître l’esprit d’indiscipline.

5. L’ambition des gouverneurs. Par suite de la mauvaise organisation de l’Empire arabe, les gouverneurs jouissaient d’une telle indépendance, qu’ils étaient, dans leur province, les égaux du Calife. Ils percevaient les impôts sans contrôle ; ils recrutaient les troupes nécessaires à leur défense ; celle liberté amena insensiblement les ambitieux à la révolte contre le pouvoir central ;

6. L’exaspérante rigueur des fanatiques. Il y eut toujours dans l’Islam des défenseurs rigides des dogmes Koraniques ; ces fanatiques triomphèrent au deuxième siècle, lorsqu’ils obtinrent qu’on fixât immuablement la doctrine. Dès lors, ils s’employèrent à imposer leurs idées et ils agirent avec si peu de modération, qu’ils se rendirent intolérables.

Ces diverses causes n’agirent pas toujours simultanément. Suivant les circonstances et les milieux, ce fut tantôt l’une, tantôt l’autre qui domina. Dans telle province, ce fut l’esprit nationaliste qui provoqua la révolte ; dans telle autre, ce fut le désir de se soustraire aux impôts ; ailleurs, ce furent les rivalités entre Arabes ; ailleurs encore, ce fut l’ambition d’un gouverneur ou d’un chef militaire ; mais, partout, on trouve une de ces causes à l’origine du mouvement d’émancipation.

C’est ainsi qu’en Espagne, la scission fût provoquée par l’hostilité contre les Abbassides. Les chefs militaires arabes ou berbères étaient des créatures des Ommeyades ; à l’avènement des Abbassides, le souci de conserver leurs prérogatives, les incita à la révolte. Deux de ces chefs Somaïl et Yousef, exercèrent le pouvoir en l’absence d’un souverain. Celui-ci , ne tarda pas à se présenter.

Un Ommeyade, Abd-er-Rahmane, un descendant du Calife Hachem qui, après des aventures invraisemblables, avait échappé aux massacres ordonnés par Aboul-Abbas-es-Saffah et s’était réfugié en Afrique, passa en Espagne.(1) Accueilli avec enthousiasme par les partisans des Ommeyades, il se fit proclamer Calife, après s’être débarrassé de Yousef et de Somaïl qui s’opposaient à ses desseins (756).

Ce fut le début du Califat d’Espagne, dont l’histoire ne diffère pas de celle des Califats de Damas et de Bagdad. Mêmes causes de grandeur, mêmes causes de décadence. Comme en Syrie, comme en Mésopotamie, les Arabes trouvèrent en Espagne une civilisation avancée, reflet de la civilisation romaine. Incultes, ils subirent l’influence des autochtones, imitèrent leurs coutumes, adoptèrent leurs défauts. Incapables d’administrer et de gouverner par eux-mêmes, ils s’entourèrent de Syrien, de Berbères et d’Espagnols islamisés qui exercèrent le pouvoir pour leur compte. Ces nouveaux musulmans, nourris d’idées latines, ravivèrent, malgré le conquérant barbare, le foyer du génie latin. Au contact d’une société raffinée, les Arabes se corrompirent, perdirent leurs qualités guerrières et ne furent plus en état de maintenir l’ordre. Le pouvoir leur échappa. L’histoire de Cordoue est une réplique de celles de Damas et de Bagdad. Elle fournit une nouvelle preuve de l’incapacité des Arabes à gouverner.

Abd-er-Rahmane I (756-787) avait les qualités et les défauts des Ommeyades : la bravoure, l’orgueil, la générosité, la perfidie, la froide cruauté, la sensibilité. Sa cour rivalisait pour la pompe, avec celle de Bagdad.(2) C’était, par surcroît, un raffiné à prétentions littéraires. Après avoir fait assassiner tel de ses anciens amis, il allait rêver dans ses jardins de Cordoue et là, sous les palmiers et les orangers, il composait des poèmes sentimentaux comme celui-ci :

« Beau palmier, tu es, comme moi, étranger en ces lieux ; mais les vents frais effleurent tes rameaux de leur molle caresse ; tes racines trouvent un sol propice et ta frondaison s’étale au milieu d’un air pur. Ah ! Tu pleurerais comme moi, si lui pouvais éprouver les chagrins qui me rongent ! Tu ne redoutes pas le sort, tandis que moi je suis exposé à ses coups. Quand un destin cruel et la vengeance de l’Abbasside m’obligèrent à m’exiler de mon pays natal, souvent je versais des larmes à l’ombre des palmiers qu’arrose l’Euphrate ; mais hélas ! Les arbres et le fleuve m’ont oublié, et toi, beau palmier, tu ne regrettes point la justice ! »(3)

Les débuts d’Abd-er-Rahmane furent pénibles. Les chefs arabes et berbères, qui s’étaient séparés de l’empire pour être libres, se liguèrent contre lui. Il acheta les uns, fit tuer les autres et finit par être le maître incontesté. A sa mort, il laissait à son fils Hachem Ier (787-795) une situation à peu près nette.

Le nouveau Calife ressemblait peu à son père. Bigot à l’excès, il fut un jouet entre les mains des personnages religieux, notamment du grand docteur médinois Malik, l’un des quatre interprétateurs orthodoxes du Koran. Ces doctrinaires fanatiques voulurent imposer leurs idées et ils s’y employèrent avec une brutalité qui révolta les consciences.(4)

La population espagnole n’était soumise qu’en apparence. Seul, le bas peuple qui avait obtenu des avantages en se convertissant à l’Islam, acceptait sans trop d’animosité la domination arabe : mais l’aristocratie, spoliée de ses terres, mais les prêtres chrétiens, réduits à une condition misérable, mais les Wisigoths, tombés du pouvoir, détestaient l’envahisseur et prêchaient la révolte. La maladresse des fakis ne fit qu’accroître leur haine.

Aussi le successeur de Hachem, El Hakem (795-821) eût-il plusieurs révoltes à réprimer. Voulant réagir contre le zèle intempestif des fakis, il s’attira leur animosité et dut déjouer leurs intrigues. Soit contre eux, soit contre la populace, il usa de moyens violents : le fer, le feu, le poison. C’était un rude lutteur, dépourvu de scrupules. Témoin ce poème qu’avant sa mort, il écrivit pour son fils : (5)

« De même qu’un tailleur se sert de son aiguille pour coudre ensemble des pièces d’étoffe, de même je me suis servi de mon épée pour réunir mes provinces disjointes ; car, depuis l’âge où j’ai commencé à raisonner, rien ne m’a répugné autant que le démembrement de l’empire. Demande maintenant à mes frontières si quelque endroit y est au pouvoir de l’ennemi ; elles te répondront que non, mais si elles te répondaient que oui, j’y volerais, revêtu de ma cuirasse et l’épée au poing. Interroge aussi les crânes de mes sujets rebelles, qui, semblables à des pommes de coloquinte fendues en deux, gisent sur la plaine et étincellent aux rayons du soleil : ils te diront que je les ai frappés sans leur laisser de relâche. Saisis de terreur, les insurgés fuyaient pour échapper à la mort, mais moi, toujours à mon poste, je méprisais le trépas. Si je n’ai épargné ni les femmes, ni leurs enfants, c’est parce qu’ils avaient menacé ma famille ; celui qui ne sait pas venger les outrages que l’on fait à sa famille n’a aucun sentiment d’honneur et tout le monde le méprise. Quand nous eûmes fini d’échanger des coups d’épée, je les contraignis à boire un poison mortel ; mais ai-je fait autre chose qu’acquitter la dette qu’ils m’avaient forcé à contracter avec eux ? Certes, s’ils ont trouvé la mort, c’est parce que leur destinée le voulait ainsi. Je te laisse donc mes provinces pacifiées, ô mon fils ! Elles ressemblent à un lit sur lequel tu peux dormir tranquille, car j’ai pris soin qu’aucun rebelle ne trouble ton sommeil ».(6)

Le successeur de El Hakem, son fils Abd-er-­Rahmane II, conseillé par les Syriens et les Espagnols de sa cour, voulut rivaliser en munificence avec les Califes de Bagdad. Il vécut en épicurien, uniquement préoccupé de goûter les joies de l’existence, laissant les soucis du pouvoir à ses favoris : un faki, le berbère Yahia, élève du célèbre Malik, un sectaire farouche, un tribun sauvage, qui s’occupa des questions religieuses ; un musicien persan, sorte d’aventurier d’une faconde et d’une audace invraisemblables, qui régenta la mode ; un Espagnol islamisé, l’eunuque Nasr, fourbe et cruel, qui avait pour les chrétiens toute la haine d’un renégat; enfin, la sultane Taroub, une intrigante, dévorée de la soif de l’or, et qui profitait de l’amour aveugle du Calife pour amasser des richesses (7).

Protégés par Yahia et par l’eunuque Nasr, les fanatiques musulmans se livrèrent à de tels excès, qu’ils provoquèrent chez les chrétiens un mouvement de révolte. Il se trouva, comme aux temps héroïques de l’Église, des exaltés qui recherchèrent le martyre et qui, n’ayant pas d’idoles à détruire, insultèrent les magistrats musulmans. Un prêtre chrétien, Préfectus, ayant outragé un Cadi, fut mis à la torture. Avant de mourir, il avait prédit la mort de l’eunuque Nasr, son bourreau. Or, par une coïncidence singulière, Nasr avait été chargé par la favorite Taroub d’empoisonner le Calife. Celui-ci, pris de soupçons, l’obligea à boire le breuvage mortel, si bien que l’eunuque mourut précisément le lendemain du supplice de Préfectus ; les chrétiens ne manquèrent pas d’attribuer cette fin à la malédiction du martyr qu’ils considérèrent comme un saint. L’exemple de Préfectus fut suivi par de nombreux fidèles qui réveillèrent par leur sacrifice les sentiments chrétiens de la foule. Les troubles les plus graves en résultèrent.

Abd-er-Rahmane II étant mort, sur ces entrefaites, son fils Mohammed (852-886) fut aux prises avec les pires difficultés, d’abord à cause des intrigues de Taroub qui voulait porter au pouvoir un de ses enfants et ensuite, à cause de l’exaspération des chrétiens. Des émeutes éclatèrent partout ; il les noya dans le sang. A Tolède, huit mille chrétiens furent massacrés; des églises furent détruites ; la religion musulmane fut déclarée obligatoire (8).

Ces persécutions accrurent le zèle des fidèles. Euloge, le principal chef de l’Église, insulta publiquement Mahomet et l’Islam pour mériter le martyre. Il fut exécuté (859). Pour concevoir l’exaltation des chrétiens, il faut lire dans les auteurs de l’époque, les appréciations portées sur l’Islam :

« Cet adversaire de notre Sauveur, dit un moine en parlant de Mahomet, a consacré le sixième jour de la semaine – lequel à cause de la passion de notre Seigneur, doit être un jour de deuil et de Jeûne – à la bonne chère et à la débauche. Le Christ a prêché la chasteté à ses disciples ; lui, il a prêché aux siens les plaisirs grossiers, les voluptés immondes, l’inceste.»

« Le Christ a prêché le mariage : lui, le divorce. Le Christ a recommandé la sobriété et le jeûne ; lui, les festins et les plaisirs de la table » (9)

Les montagnards andalous, travaillés par les prêtres, rejetèrent l’Islam qui leur avait été imposé et, sous la conduite d’un certain Ibn Hafçoun, se soulevèrent pour recouvrer leur indépendance. Par des coups de main heureux, ils firent subir des pertes graves aux troupes musulmanes.

El Mondhir (886-888), fils de Mohammed, allait continuer la lutte contre les révoltés, mais il fut empoisonné par son frère Abd’Allah qui s’empara du pouvoir.

Abd’Allah (888-912) était l’homme de la politique tortueuse. Son caractère offrait un singulier mélange de perfidie et de dévotion. Sans scrupules, quoique bigot, il violait les engagements les plus solennels, commettait les pires crimes, ce qui ne l’empêchait pas de tomber dans des accès de ferveur religieuse. Témoin ce poème mélancolique qu’il composa dans une heure de remords :

« Toutes les choses de ce monde sont éphémères ; rien ici-bas n’est durable. Hâte-toi donc, pécheur, de dire adieu à toutes les vanités mondaines et convertis-toi. Sous peu, tu seras dans la tombe, et la terre humide sera jetée sur ton visage naguère si beau. Applique-toi uniquement à tes devoirs religieux ; adonne-toi à la dévotion, et tâche de te rendre propice le Maître des cieux » (10).

Effrayé des révoltes qui éclataient partout, Abd’Allah conclut d’abord une trêve avec Ibn Hafçoun ; mais cette mesure ayant produit un effet contraire, il reprit la lutte avec des alternatives de succès et d’échecs.

Son petit-fils, Abd-er-Rahman III, alors âgé de vingt-deux ans, lui succéda (912-961). Ce fut un souverain d’une rare énergie et d’une haute valeur, le plus grand peut-être des Califes d’Espagne.

Il prit lui-même le commandement des troupes musulmanes et pacifia le pays en quelques mois. Il étendit même son influence en Afrique. Son oeuvre fut considérable. Il reconstitua le trésor public, dilapidé par ses prédécesseurs et fit percevoir régulièrement les impôts, dont le produit dépassait annuellement six millions de pièces d’or ; il consacra un tiers de cette somme aux dépenses courantes, un autre tiers, aux embellissements et il mit l’autre tiers en réserve. En 951, il possédait dans ses coffres plus de vingt millions de pièces d’or. Une administration habile fit oublier les vieilles querelles entre les chrétiens et les musulmans et ramena la prospérité. Le commerce était si développé que les droits d’entrée et de sortie suffisaient aux dépenses publiques.

Son règne fut pour l’Espagne musulmane une période de splendeur incontestable (11).

Et cependant, Abd-er-Rahman ne fut pas heureux : ayant fait exécuter l’un de ses fils qui complotait contre lui, il en éprouva de tels remords que sa fin en fut hâtée. Il exprima sa tristesse dans les vers suivants qu’on trouva après sa mort :

« Cinquante années se sont écoulées depuis que je suis Calife. Richesses, puissance, plaisirs, j’ai joui de tout, j’ai tout épuisé. Les rois, mes rivaux, m’estiment, me redoutent et m’envient. Tout ce qu’un homme peut désirer, le ciel me l’a accordé. Eh ! bien, dans ce long espace de bonheur apparent, j’ai compté les jours où j’ai été véritablement heureux : j’en ai trouvé quatorze. Mortels, jugez la puissance, le monde et la vie » (12)

L’oeuvre absolument remarquable d’Abd-er-Rahman III fut continuée par son fils El Hakem II (961-976) qui, après avoir imposé la paix aux princes chrétiens voisins, administra sagement les finances de l’Empire. Il réduisit les dépenses somptuaires, de telle sorte qu’il put alléger les impôts. Conseillé par les Espagnols islamisés de sa cour, il protégea les lettres et les arts, comme ne l’avait fait aucun Calife avant lui. Avide de s’instruire, il atteignit un degré de culture intellectuelle fort rare à cette époque. Il avait la passion des livres rares et précieux ; il entretenait dans les principales villes de l’Islam, à Bagdad, à Damas, au Caire, à Alexandrie, des scribes chargés de copier les ouvrages remarquables. Sa bibliothèque de Cordoue comptait plus de quatre cent mille volumes. Pour répandre l’instruction et la religion, il créa de nombreuses écoles primaires et plusieurs écoles supérieures où des professeurs choisis enseignaient la grammaire, la rhétorique et même la philosophie, d’après Aristote.(13) L’Université de Cordoue, réorganisée par ses soins, devint célèbre. Les libéralités du Calife y attirèrent les docteurs les plus renommés du monde musulman. Abou Ali Kali, de Bagdad, y enseignait tout ce qui avait trait aux anciens Arabes, leur histoire, leurs proverbes, leur langue et leur poésie. Ces leçons recueillies plus tard furent publiées sous le titre d’Amâli ou dictées (14). Ibn al Koutia enseignait la grammaire. Abou-Bekr ibn Moawia, le Koraïchite, traitait des traditions relatives à Mahomet (15). Des milliers d’étudiants affluaient de tous les points du royaume pour suivre les leçons de ces maîtres illustres.

C’est de cette jeunesse universitaire que sortit l’homme qui devait donner au pouvoir des Califes sa plus grande expression de puissance et de splendeur, mais qui devait aussi le ruiner par son ambition : Abou Amir Mohammed, plus connu sous le nom d’ Almanzor (le victorieux).

Issu d’une famille modeste, mais dépourvu de scrupules et désireux de parvenir, il s’éleva à force d’intrigues aux plus hauts emplois. D’abord pauvre écrivain public, puis secrétaire du cadi de Cordoue, il fut recommandé à la favorite du Calife, la sultane Sobh (Aurore), qui le prit comme administrateur des biens de son fils aîné, alors âgé de cinq ans (16).

Grâce à l’appui de la sultane, dont on prétend qu’il fut 1’amant, il fut nommé inspecteur de la monnaie, charge importante qui, mettant à sa disposition, à peu près sans contrôle, des sommes considérables, lui permit de se créer des partisans dévoués. Envoyé en Mauritanie, pour surveiller les actes des généraux du Calife, il sut, par son habileté, gagner l’amitié des chefs et des soldats. A son retour, El Hakem II, se sentant gravement malade, le nomma majordome de son fils Hachem, encore trop jeune pour exercer le pouvoir.

Hakem étant mort, Abou-Amir Mohammed se débarrassa très habilement des personnages qui pouvaient le gêner; puis, avec la complicité de la sultane Sobh, il relégua Hachem II parmi les femmes du harem et régna effectivement (17).

Après quelques succès militaires, remportés sur les princes chrétiens des États voisins, il se fit donner le titre d’Al Manzor (le victorieux), puis celui de Ma1ik Karim (roi magnanime). S’étant brouillé avec la sultane Sobh et menacé d’être destitué, il arracha à Hachem II une déclaration lui abandonnant la conduite des affaires.

Son ambition le perdit. Pour maintenir sa popularité et soit prestige, il s’engagea dans une guerre ruineuse contre les États chrétiens. Battu à Kalat Annozor par les princes coalisés, et blessé au cours de l’action, il fut tellement affecté dans son orgueil, qu’il se laissa mourir (1002) (18)

Hachem II aurait pu profiter de l’occasion pour reprendre le pouvoir ; il n’en fit rien. Partagé entre les femmes de son harem et les exercices de dévotion, il laissa Abd-el-Malik, fils d’Al Manzor, gouverner à sa place. Mais le nouveau régent n’avait pas les qualités de son père. Ce fut, pour l’empire musulman d’Espagne, le commencement de la décadence. On pouvait déjà discerner les causes de dislocation.

Pas d’unité nationale : Les conquérants, noyés au milieu d’une population hostile qui, malgré sa conversion, avait conservé sa mentalité, ses coutumes et le sentiment de sa nationalité, formaient une minorité incapable d’imposer une direction. Les Arabes campaient en pays conquis ; leur occupation était précaire. Leur mentalité de sémites les exilait, malgré tout, de la civilisation latine.

La population soumise était elle-même divisée. Les Espagnols islamisés vivaient en mauvaise intelligence avec les chrétiens qui les traitaient de renégats ; les Berbères qui formaient la masse de l’armée détestaient à la fois les Arabes et les Espagnols et ne songeaient qu’à vivre aux dépens des uns et des autres. Le Calife, éloigné du peuple, était impuissant à imposer sa volonté. Une cour, composée d’aventuriers et de plats courtisans, avides de s’enrichir, l’isolait de la foule. Et puis, il y avait la menace constante des États chrétiens voisins où s’étaient réfugiés tous les mécontents, tous les spoliés, tous ceux qui, n’admettant aucune compromission avec le conquérant, avaient préféré abandonner leurs biens, plutôt que de renier leur religion. Cette menace maintenait les vaincus dans l’espoir de la revanche, dans l’idée qu’un jour ou l’autre l’envahisseur serait chassé.

Cet ensemble fragile avait été maintenu tant bien que mal par des souverains énergiques, disposant d’une puissance militaire irrésistible, mais dès que le pouvoir était tombé aux mains de Califes incapables, les éléments hostiles, rapprochés par la violence, s’étaient dissociés et l’anarchie avait succédé à l’ordre.

Déjà Abd-el-Malik, fils d’Al Manzor, avait été difficilement toléré. Le peuple espagnol, vaguement conscient de sa dignité, supportait avec impatience la férule d’un parvenu sans autorité. La situation s’aggrava après la mort d’Abd-el-Malik, quand son frère Abd-er-Rahman voulut le remplacer. Les haines, depuis longtemps accumulées contre cette famille de parasites, se déchaînèrent. Comme l’imbécile Hachem II n’intervenait pas, des prétendants surgirent, notamment un, certain Mohammed, en faveur de qui le Calife abdiqua et prit le nom de El-Mahdi Billah (19).

Ce fut la guerre civile et l’anarchie Abd-er­Rahman fut massacré par la populace. El-Mahdi fit enfermer Hachem II et le fit passer pour mort. Cela n’améliora pas la situation. Un petit-fils d’Abd-er-Rahman III, Soleiman, se proclama Calife. Les mercenaires du palais, sous la conduite d’un certain Wadhih, tuèrent El Mahdi, sous prétexte de replacer Hachem Il au pouvoir, puis massacrèrent Wadhih, lui-même, qui abusait de son autorité.

Soleiman s’empara de Cordoue ; comme il reprochait à Hachem II d’avoir abdiqué en faveur de son rival Mohammed, le Calife lui répondit en joignant les mains : « Hélas! Vous savez que je n’ai pas de volonté ; je fais ce que l’on m’ordonne! Mais épargnez-moi, je vous en supplie, car je déclare de nouveau que j’abdique et que je vous nomme mon successeur » (20)

Ce langage montre à quel degré de lâcheté était tombé Hachem.

Dans les provinces, les chefs berbères se révoltèrent ; la populace se livra au pillage. Des aventuriers surgirent partout pour fomenter des troubles. Il y eut simultanément plusieurs Califes : Ali ibn Hammoud ; puis un petit-fils d’Abd­er-Rahman III, Abd-er-Rahman IV (1016) ; puis Kassim (1023); puis un fils d’Abd-er-Rahman IV, Abd-er-Rahman V (1023); puis un Ommeyade, Mohammed II al Mostakfi (1024) ; puis Yahia, fils d’Ali ibn Hammoud (1025); puis Hachem III al Motamid, frère aîné d’Abd-er-Rahman V (1026-1029), un roi fainéant qui passait sa vie à table, entre des histrions et des danseuses. Chassé du pouvoir, cet incapable, qui ne s’occupait que de vins, de fleurs et de truffes, fut remplacé par une sorte de sénat, composé de vizirs et de personnages influents (1029) (21).

Chaque province, chaque ville importante formait un Etat indépendant, Cordoue, déchue du rang de capitale avait été supplantée par Séville où le pouvoir exécutif avait été confié au Cadi Aboul-Kassim Mohammed, de la famille des Beni-Abbad ou Abbadites.

Pour mettre fin aux compétitions et rétablir l’ordre, celui-ci usa d’un stratagème. Ayant trouvé dans la personne d’un ouvrier nattier de Calatrava un sosie de Hachem II, il prétendit que le Calife n’était pas mort, qu’il l’avait découvert dans une prison et il donna le pouvoir apparent au nattier, se réservant de gouverner lui-même (1035) (22).

Son fils Abbad (1042) lui succéda comme Hadjib ou premier ministre du soi-disant Hachem II. Soupçonneux, corrompu, perfide, adonné à l’ivrognerie, tyrannique et cruel, ce personnage semblait réunir tous les défauts. Il se débarrassa du pseudo-Calife et régna sous le nom d’Abbad II, au milieu de l’anarchie générale.

Son fils Al Motamid (1069), moins corrompu, essaya de rétablir l’ordre ; ses tentatives furent malheureuses. En désespoir de cause, il contracta alliance avec Alphonse V (1080).

Celui-ci, en cas de succès, se réservait Tolède, laissant à son allié Badajoz, Grenade, Alméria. L’entente fut surtout favorable au roi chrétien qui s’empara de Tolède. La possession de cette ville livrait aux Espagnols toutes les forteresses en deçà du Tage et leur donnait pour l’avenir une base solide d’opérations (23).

Les Arabes, sentant leur situation précaire, firent appel à l’Almoravide Yousef ben Tafsin, établi au Maroc, dont les succès guerriers et les grandes qualités attiraient les espoirs du monde musulman. Ils savaient qu’ils allaient simplement changer de maître, mais, comme avait dit Al Motamid, ils aimaient mieux être chameliers en Afrique que porchers en Castille.

Yousef passa en Espagne (1086} et obtint un premier succès sur les chrétiens ; il allait poursuivre les hostilités, lorsque la mort de son fils l’obligea à retourner au Maroc. Livré à lui ­même, Al Motamid éprouva de durs revers. Les chrétiens, conduits par des chefs d’une haute valeur, comme le fameux Rodrigue de Campéador (le Cid) s’emparèrent de la province de Murcie. (1087)

A la prière de Al Motamid, l’Almoravide Yousef revint en Espagne où, profitant des rivalités des chefs arabes et de la complaisance des chefs berbères, il se constitua dans le Sud de la péninsule un Etat sur lequel son autorité s’exerça sans opposition (1090-1094). Il ne restait plus qu’un Etat musulman indépendant : celui de Saragosse où régnait Mostaïn, de la famille des Beni-Hamed. A la mort de celui-ci, Saragosse fut livrée aux Almoravides (1110).

Yousef devait sont succès à l’appui des fakis qui avaient fait une active propagande en sa faveur et qui avaient légalisé son usurpation par des textes religieux. Très dévot lui-même, il les récompensa en leur accordant les plus larges prérogatives. Ce fut le règne du fanatisme étroit et de l’oppression religieuse exercée par des Berbères islamisés qui observaient scrupuleusement à la lettre les dogmes et qui appliquaient avec une rigueur inflexible les prescriptions koraniques. Ce régime se prolongea sous les successeurs de Yousef, Ali et Techoufin, jusqu’en 1143.

La culture intellectuelle, développée par les Espagnols islamisés sous la tutelle de Califes tolérants, fat anéantie. Les poètes durent supprimer de leurs écrits toute expression licencieuse, toute image profane et se borner à vanter les bienfaits de l’Islam ; les philosophes durent imiter servilement les écrivains orthodoxes ; les savants furent obligés de cesser leurs investigations qui les poussaient hors du cadre étroit des dogmes. Ghazzali, lui-même, le grand théologien musulman, dont les ouvrages ont été appelés la preuve de l’Islamisme, fut condamné comme impie. Ce fut la destruction de toute pensée, le retour à la barbarie. Naturellement, les chrétiens et les juifs furent persécutés avec la dernière rigueur. Pendant cinquante ans, l’Espagne musulmane vécut sous la rude discipline de sectaires ignorants et intransigeants qui s’attachèrent à tuer dans les esprits toute envolée vers le progrès (24).

Exaspérée par cette domination insupportable, la populace finit par se soulever contre ces bigots. Elle fut aidée dans sa rébellion par les chefs arabes, désireux de s’émanciper et par les chrétiens des États voisins. C’était l’époque où vibrait l’enthousiasme qu’avait suscité le grand mouvement des croisades. Les princes chrétiens, profitant de l’hostilité des populations contre les oppresseurs musulmans, engagèrent la lutte. L’instant était favorable. Les berbères almoravides avaient perdu, en Espagne, leurs qualités guerrières ; les Espagnols convertis détestaient plus que jamais leurs tyrans.

Alphonse d’Aragon fit des incursions heureuses en Andalousie (1125); Alphonse VII de Castille prit Xérès (1133) ; Roger Guiscard s’empara de Candie et de la Sicile et son fils conquit les îles du littoral (1125-1143).

Les Almoravides ayant perdu tout prestige, un certain Mohamed ben Abd’Allah se fit passer pour le Mahdi, le Messie qui devait régénérer l’Islam, et d’Afrique, d’où il venait de fonder la dynastie des Almohades, passa en Espagne (1120-1130).

Son successeur, Abd-el-Moumen (1130-1160), acheva la conquête de l’Afrique, puis batailla en Espagne contre les princes chrétiens.

Son fils Yousouf poursuivit les hostilités avec des alternatives de succès et de revers et son successeur Yakoub entreprit la lierre sainte contre les chrétiens Il s’empara de Calairava, de Tolède et de Salamanque (25).

L’avènement des Almohades fut le résultat du mouvement de réaction contre le fanatisme des Almoravides. Grâce à l’esprit libéral des membres de cette dynastie, la civilisation, totalement étouffée par des bigots ignorants, brilla d’un nouvel éclat avec l’aide des Espagnols islamisés. Il est un fait qui s’observe dans tout le cours de l’histoire musulmane : toutes les fois que le parti religieux est puissant, toutes les fois que le Calife obéit à ses suggestions, la civilisation est étouffée et il y a régression des peuples soumis vers la barbarie. Il y a, au contraire, épanouissement de civilisation, dès que les peuples soumis peuvent, grâce à l’administration d’un prince tolérant, développer librement leurs qualités nationales. Quand l’Islam triomphe, c’est l’esprit arabe qui domine, c’est-à-dire un esprit pauvre d’imagination, incapable d’invention et qui, ne pouvant rien concevoir en dehors et au-delà de ce qu’il perçoit directement, observe scrupuleusement, fanatiquement la lettre des textes sacrés. Quand le parti religieux cesse d’exercer le pouvoir, les peuples soumis, laissés libres de penser et d’agir, échappent au carcan étroit du dogme islamique et obéissent à l’inspiration de leur génie propre. C’est une preuve nouvelle de l’influence néfaste de l’Islam. L’épanouissement de civilisation qui se produisit en Espagne, grâce à l’administration tolérante des Almohades, succédant à la tutelle fanatique des Almoravides, démontre une fois de plus l’exactitude de cette thèse.

Le règne de Yakoub marque une renaissance de la civilisation latine. Les belles lettres, dédaignées par les grossiers et dévots africains, furent de nouveau en honneur ; les poètes et les savants furent compris et appréciés et des monuments somptueux attestèrent partout la richesse et le libéralisme des Almohades.

Mohammed el Nasr (1205), qui succéda à Yakoub, suivit d’abord son exemple, mais poussé par l’ambition, il rêva de gloire militaire et voulut entreprendre des expéditions contre les chrétiens. En 1205, il s’empara des Baléares ; ce succès le grisa et lui fit perdre toute prudence. En 1210, il envahit les États chrétiens voisins (26).

Ce fut une faute. L’Islam ne disposait plus d’une force matérielle lui permettant de réaliser des conquêtes. Les armées berbères, corrompues au contact de la civilisation latine, avaient perdu leur endurance et leur bravoure et n’étaient plus que des hordes de soudards indisciplinés. Par contre, les chrétiens, enflammés par le zèle religieux, disposaient d’armées redoutables.

Dès l’attaque des musulmans, le pape Innocent III prêcha la croisade et soixante mille volontaires étrangers franchissant les Pyrénées, à son appel, vinrent se joindre aux chrétiens espagnols.

Une grande bataille, livrée dans les plaines de Tolosa, se termina par la défaite des musulmans (1212). Les chrétiens, encouragés par ce succès, poursuivirent victorieusement les hostilités. Les Espagnols islamisés, qui ne restaient soumis que par crainte des représailles, se soulevèrent. Les chefs berbères et arabes, désireux de s’émanciper, les imitèrent. Ce fut une nouvelle période d’anarchie ; elle fut fatale aux Almohades. Les successeurs de Mohammed-el-Nasr, Abou Yacoub et Almamoun tentèrent vainement de s’opposer à la désorganisation de l’empire. Les chrétiens poursuivirent leurs progrès, si bien qu’en 1239 la domination des Almohades était totalement détruite en Espagne.

Des États musulmans, il ne resta plus que Grenade dont le souverain, Mohammed al-Hamar put résister. C’est là que se réfugièrent les musulmans qui ne voulaient pas subir un joug étranger. Menacés, ils s’unirent ; c’est ce qui fit leur force et permit au royaume de Grenade de subsister pendant plus de deux siècles, (1238-1492); mais sa chute était fatale. L’un des successeurs de Mohammed al-Hamar, El-Zagal, capitula (1492 (27).

Ce fut la fin de l’Islam en Espagne. Comme partout ailleurs, les Arabes, transplantés dans ce pays, furent, pour ainsi dire, empoisonnés par la civilisation latine. Il est à remarquer que l’Arabe n’a jamais su bénéficier des conquêtes intellectuelles ou scientifiques des autres civilisations. Il a pris les défauts des peuples qu’il a soumis, mais il a été incapable de s’assimiler aucune de leurs qualités. La raison en est simple. La loi d’inspiration religieuse, qui régit tyranniquement tous les actes du musulman et qui a été établie d’après les coutumes arabes, c’est-à-dire d’après les coutumes d’un peuple barbare, ne condamne pas expressément les plaisirs grossiers ; contrairement au christianisme, l’Islam ne prêche ni l’abstinence ni le mépris de la loque humaine. A part la défense d’user des boissons fermentées, il laisse au fidèle toute liberté en ce qui concerne les jouissances matérielles. Mahomet se vantait d’aimer les parfums, les femmes et les fleurs. Mais la loi islamique fixe d’une façon immuable et rigide les limites intellectuelles que le musulman ne peut franchir sans renier sa foi. Elle a donc empêché ceux qui l’ont acceptée de bénéficier des progrès de la civilisation réalisés par d’autres peuples, sans les défendre contre les vices de ces mêmes peuples. Il en est résulté que tout en restant intellectuellement barbares, les individus de religion islamique se sont assimilés les vices des sociétés affinées par une longue civilisation.

En Espagne, l’Arabe s’est aveuli au contact de la culture latine. Ce guerrier est devenu un efféminé. N’ayant pu, faute de bagage intellectuel, exercer une influence sur la mentalité des nouveaux convertis, il s’est contenté de s’imposer par la force ; aussi, le pouvoir lui a-t-il échappé dès qu’une vie plus facile et l’abus des plaisirs matériels lui ont fait perdre ses qualités de vigueur et d’endurance. Le vaincu, obéissant à des sentiments nationalistes, s’est révolté quand il s’est senti le plus fort et a chassé l’envahisseur.

L’épanouissement de civilisation qui s’est produit en Espagne, sous le règne de Califes tolérants, est dû uniquement aux Espagnols islamisés, c’est-à-dire à des latins qui, en dépit de leur conversion, avaient conservé intacts leur mentalité et leur génie. Même la littérature arabe d’Espagne se ressent de l’influence latine. (28) Dans la limite où le lui permettait la loi islamique, le vainqueur barbare a subi l’empreinte du vaincu plus civilisé. Comme partout, l’Arabe a copié, mais n’a rien imaginé. Les monuments de Cordoue, de Séville et de Grenade, sont l’oeuvre des architectes espagnols. L’Arabe a donné des ordres, mais pas de directives. Le Calife a dit : « Je veux un palais », mais il n’a pas trouvé d’arabe capable d’en dresser les plans et il a dû charger de ce soin des Espagnols islamisés, de même qu’à Damas et à Bagdad, ce sont les architectes syriens et grecs qui édifièrent les monuments attribués à tort aux Arabes.

(01) DOZY. – Ouvrage cité, p. 200 T. 1.
(02) DE MARLES. – Histoire de la conquête de l’Espagne par les Arabes.
(03) IBN ADHARI. – Histoire de l’Afrique et de l’Espagne.
(04) AKHBAR MEDJMOUA.
(05) EL-MAQQARI. – Analecta sur l’histoire d’Espagne. Traduction DOZY.
(06) IBN-ADHARI. – Histoire de l’Afrique et de l’Espagne, traduction DOZY. T. II. P. 85.
(07) MAKKARI. – Ibn Khalikan.
(08) IBN ADHARI.
(09) ALVARO. – Indiculus luminosus.
(10) IBN ADHARI.
(11) DOZY. – T. II p. 350.
(12) IBN-ADHARI.
(13) IBN-KHALDOUN. – Prolégomènes.
(14) IBN-KHALLIKAN. – Traduction de SLANE.
(15) IBN-ADHARI.
(16) CARDONNE. – Histoire de l’Afrique et de l’Espagne.
(17) IBN-ADHARI.
(18) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(19) DE MARLES. – Histoire de la conquête de l’Espagne par les Arabes.
(20) IBN- ADHARI.
(21) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(22) IBN- ADHARI.
(23) DE MARLES. – Histoire de la conquête d’Espagne.
(24) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(25) DE MARLES. – Histoire de la conquête d’Espagne.
(26) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(27) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(28) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.

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